Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième
HARMONIE I. Hymne de la mort
Élève-toi, mon âme,‖ au-dessus de toi-même,Voici l'épreuve de ta foi !Que l'impie assistant‖ à ton heure suprêmeNe dise pas : Voyez,‖ il tremble comme moi !
La voilà, cette heure suiviePar l'aube de l'éternité,Cette heure qui juge la vieEt sonne l'immortalité ;Et tu pâlirais devant elle ?Âme à l'espérance infidèle !Tu démentirais tant de jours.Tant de nuits, passés à te dire,Je vis, je languis, je soupire !Ah ! mourons pour vivre toujours !
Oui, tu meurs ! déjà ta dépouilleDe la terre subit les lois,Et de la fange qui te souilleDéjà lu ne sens plus le poids ;Sentir ce vil poids c'était vivre !Et le moment qui te délivre,Les hommes rappellent mourir !Tel un esclave libre à peineCroit qu'on emporte avec sa chaîneSes bras qu'il ne sent plus souffrir !
Ah ! laisse aux sens, à la matière,Ces illusions du tombeau !Toi, crois-en à ta vie entière,A la foi qui fut ton flambeau !Crois-en à cette soif sublime,A ce pressentiment intimeOui se sent survivre après toi !Meurs, mon âme, avec assurance ;L'amour, la vertu, l'espérance.En savent plus qu'un jour d'effroi !
Qu'était-ce que la vie ?‖ Exil, ennui, souffrance,Un holocauste à l'espérance,Un long acte de foi‖ chaque jour répété !Tandis que l'insensé‖ buvait à plein calice,Tu versais à tes pieds‖ ta coupe en sacrifice,El lu disais : J'ai soif,‖ mais d'immortalité !
Tu vas boire à la source viveD'où coulent les temps et les jours.Océan sans fond et sans rive.Toujours plein, débordant toujours !L'astre que tu vas voir écloreNe mesure plus par auroreLa vie, hélas ! prête à tarir,Comme l'astre de nos demeuresQui n'ajoute au présent des heuresQu'en retranchant à l'avenir !
Oublie un monde qui s'efface,Oublie une obscure prison.Que ton regard privé d'espaceDécouvre enfin son horizon !Vois-tu ces voûtes azuréesDont les arches démesuréesS’entr’ouvrent pour s’étendre encor.Bientôt leur courbe incalculableTe sera ce qu'un grain de sableEst au vol brûlant du condor !
Tu vas voir la céleste arméeDéployer ses orbes sans fin.Comme une poussière animéeQu'agite le souffle divin !Ces doux soleils dont ta paupièreDevinait de loin la lumièreVont s'épanouir sous tes yeux.Et chacun d'eux dans son langageVa te saluer au passageDu grand nom que chantent les cieux !Tu leur demanderas les rêvesQue ton cœur élançait vers eux.
Pendant ces nuits où tu te lèvesPour te pénétrer de leurs feux !Tu leur demanderas les tracesDes êtres chéris dont les placesRestèrent vides ici-bas,El tu sauras sur quelle flammeLeur âme arrachée à ton âmeEn montant imprima ses pas !
Tu verras quels êtres habitentCes palais flottants de l'étherQui nagent, volent, ou palpitent,Enfants de la flamme et de l'air,Chœurs qui chantent, voix qui bénissent,Miroirs de feu qui réfléchissent,Ailes qui voilent .Jéhova !Poudre vivante de ce temple,Dont chaque atome le contemple,L'adore et lui crie : Hosanna !
Dans ce pur océan de vieBouillonnant de joie et d'amour,La mort va te plonger ravieComme une étincelle au grand jour !Son flux vers l'éternelle auroreVa te porter, obscure encore,Jusqu'à l'astre qui toujours luit,Comme un flot que la mer soulèveRoule aux bords où le jour se lèveSa brillante écume, et s'enfuit !
Détestais-tu la tyrannie,Adorais-tu la liberté,De l'oppression impunieTon œil était-il révolté ;Avais-tu soif de la justice,Horreur du mal, honte du vice ;Versais-tu des larmes de sangQuand l'imposture ou la bassesseLivraient l'innocente faiblesseAux serres du crime puissant ;
Sentais-tu la lutte éternelleDu bonheur et de la vertu.Et la lutte encor plus cruelleDu cœur par le cœur combattu ;Rougissais-tu de ce nom d'hommeDont le ciel rit, quand l'orgueil nommeCette machine à deux ressorts,L'un de boue et l'autre de flamme.Trop avili s'il n'est qu'une âme.Trop sublime s'il n'est qu'un corps ;
Pleurais-tu quand la calomnieSouillait la gloire de poison,Ou quand les ailes du génieSe brisaient contre sa prison ;Pleurais-tu lorsque Philomèle,Couvant ses petits sous son aile,Tombait sous l'ongle du vautour ;Quand la faux tranchait une rose.Ou que la vierge à peine écloseMourait à son premier amour ;
Et sentais-tu ce vide immenseEt cet inexorable ennui,Et ce néant de l'existence,Cercle étroit qui tourne sur lui ;Même en l'enivrant de délicesBuvais-tu le fond des calices ;Heureuse encor n'avais-tu pasEt ces amertumes sans causes.Et ces désirs brûlants de chosesQui n'ont que leurs noms ici-bas ?
Triomphe donc, âme exilée ;Tu vas dans un monde meilleur.Où toute larme est consolée,Où tout désir est le bonheur !Où l'être qui se purifieN'emporte rien de cette vieQue ce qu'il a d'égal aux dieux,Comme la cime encore obscureDont l'ombre décroît, à mesureQue le jour monte dans les cieux.
Là sont tant de larmes verséesPendant ton exil sous les cieux,Tant de prières élancéesDu fond d'un cœur tendre et pieuxLà tant de soupirs de tristesse,Tant de beaux songes de jeunesse !Là les amis qui t'ont quitté,Épiant ta dernière haleine.Te tendent leur main déjà pleineDes dons de l'immortalité !
Ne vois-tu pas des étincellesDans les ombres poindre et flotterN'entends-tu pas frémir les ailesDe l'esprit qui va l'emporter ?Bientôt, nageant de nue en nue,Tu vas te sentir revêtueDes rayons du divin séjour,Comme une onde qui s'évaporeContracte en montant vers l'auroreLa chaleur et l'éclat du jour !
Encore une heure de souffrance,Encore un douloureux adieu !Puis endors-toi dans l'espérancePour te réveiller dans ton Dieu !Tel sur la foi de ses étoilesLe pilote pliant ses voilesPressent la terre sans la voir.S'endort en rêvant les rivagesEt trouve en s'éveillant des plagesPlus sereines que son espoir.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 18[abab] 18[aa] 18[abba]
- Mètre
- Octosyllabes surtout (172 de 8, 8 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a toi-même / suprême féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea suivie / vie féminine, classiqueb l'éternité / l'immortalité masculine, classiquec elle / infidèle féminine, classiqued jours / toujours masculine, classiquee dire / soupire féminine, classiquea dépouille / souille féminine, classiqueb lois / poids masculine, classiquec vivre / délivre féminine, classiqued mourir / souffrir masculine, classiquee peine / chaîne féminine, classiquea matière / entière féminine, classiqueb tombeau / flambeau masculine, classiquec sublime / intime féminine, classiqued toi / d'effroi masculine, classiquee assurance / l'espérance féminine, classiquea souffrance / l'espérance féminine, classiqueb répété / d'immortalité masculine, classiquec calice / sacrifice féminine, classiquea vive / rive féminine, classiquec éclore / aurore féminine, classiqued tarir / l'avenir masculine, classiquee demeures / heures féminine, classiquea s'efface / d'espace féminine, classiqueb prison / horizon masculine, classiquec azurées / démesurées féminine, classiqued encor / condor masculine, classiquee incalculable / sable féminine, classiquea armée / animée féminine, classiqueb fin / divin masculine, classiquec paupière / lumière féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee langage / passage féminine, classiquef rêves / lèves féminine, classiqueg eux / feux masculine, classiquec traces / places féminine, classiqued ici-bas / pas masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquea habitent / palpitent féminine, classiqueb l'éther / l'air masculine, classiquec bénissent / réfléchissent féminine, classiqued Jéhova / Hosanna masculine, classiquee temple / contemple féminine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquec aurore / encore féminine, classiqued luit / s'enfuit masculine, classiquee soulève / lève féminine, classiquea tyrannie / impunie féminine, classiqueb liberté / révolté masculine, classiquec justice / vice féminine, classiqued sang / puissant masculine, non classiquee bassesse / faiblesse féminine, classiquea éternelle / cruelle féminine, classiqueb vertu / combattu masculine, classiquec d'homme / nomme féminine, classiqued ressorts / corps masculine, classiquea calomnie / génie féminine, classiqueb poison / prison masculine, classiquec Philomèle / aile féminine, classiqued vautour / amour masculine, classiquee rose / éclose féminine, classiquea immense / l'existence féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquec délices / calices féminine, classiqued pas / ici-bas masculine, classiquee causes / choses féminine, classiquea exilée / consolée féminine, classiqueb meilleur / bonheur masculine, classiquec purifie / vie féminine, classiqued dieux / cieux masculine, classiquee obscure / mesure féminine, classiquea versées / élancées féminine, classiqueb cieux / pieux masculine, classiquec tristesse / jeunesse féminine, classiqued quitté / l'immortalité masculine, classiquee haleine / pleine féminine, classiquea étincelles / ailes féminine, classiqueb flotter / l'emporter masculine, classiquec nue / revêtue féminine, classiqued séjour / jour masculine, classiquee s'évapore / l'aurore féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiqued voir / espoir masculine, classiquee rivages / plages féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources