Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième
HARMONIE VI. Impressions du matin et du soir
L'Orient jaillit comme un fleuve ;La lumière coule à long flot,La terre lui sourit‖ et le ciel s'en abreuve.Et de ces cieux vieillis‖ l'aube sort aussi neuveQue l'aurore du jour‖ qui sortit du Très-Haut.
Soleil, voile de feu‖ dont ton maître se couvre,Quand tu reviens frapper‖ les voûtes de la nuit,Le firmament résonne‖ et l'espace s'entr'ouvre,Et Jéhovah se montre‖ à l'ombre qui te fuit.
La terre épanouie‖ au rayon qui la dore.Nage plus mollement‖ dans l'élastique éther,Comme un léger nuage‖ enlevé par l'aurorePlane avec majesté‖ sur les vagues de l'air.
Les dômes des forêts‖ que les brises agitent,Bercent le frais, et l'ombre,‖ et les chœurs des oiseaux,Et le souffle plus pur‖ des ondes qui palpitentParfume en s'exhalant‖ le lit voilé des eaux.
Et des pleurs de la nuit‖ le sillon boit la pluie,Et les lèvres des fleurs‖ distillent leurs encens.Et d'un sein plus léger‖ l'homme aspire la vie,Et l'esprit plus divin‖ se dégage des sens.
Et tandis que le vice,‖ amoureux des ténèbres.Ferme les yeux au jour‖ et regrette la nuit,Et que l'impur serpent‖ presse ses nœuds funèbres,Pour échapper plus vite‖ au rayon qui le suit.
Celui qui sait d'où vient‖ l'aurore qui se lèveOuvre ses yeux noyés‖ d'allégresse et d'amour,Il reprend son fardeau‖ que la vertu soulève.S'élance, et dit : Marchons‖ à la clarté du jour !
Mais déjà les rayons‖ remontent des vallées,Et le chant des pasteurs‖ plus plaintif et plus lent,Comme la triste voix‖ des heures écoulées,Comme le vent qui meurt‖ sur les cimes voilées,Semble pleurer en s'exhalant.
L'œil aux flancs des coteaux‖ poursuivant la lumière,Sens le jour défaillir‖ sous sa morne paupière,Les brises du malin‖ se posent pour dormir,Le rivage se tait,‖ la voile tombe vide,La mer roule à ses bords‖ la nuit dans chaque ride,Et tout ce qui chantait‖ semble à présent gémir.Et les songes menteurs,‖ et les vaines pensées.Que du front des mortels‖ la lumière a chassées.Et que la nuit couvait‖ sous ses ailes glacées.Descendent avec elle‖ et voilent l'horizon ;L'illusion se glisse‖ en notre âme amollie,Et l'air, plein de silence‖ et de mélancolie,Des pavots du sommeil‖ enivre la raison.
Et l'oiseau de la nuit‖ sort des antres funèbres.Ouvre avec volupté‖ ses yeux lourds aux ténèbres.Gémit, et croit chanter,‖ dans l'ombre où son œil luit ;Et l'homme dont les pas‖ et le cœur aiment l'ombre,Dit en portant les yeux‖ au firmament plus sombre :Sortons, Dieu s'est caché ;‖ sortons, voici la nuit !
El la foule ressemble,‖ en son bruyant délire,A ces aveugles passagersQui prolongent leur veille‖ aux accords de la lyre,Et dansent sur le pont‖ pendant que le navireDe l'ombre et de la vague‖ affronte les dangers. .
Mais nous, enfants du jour,‖ qui croyons aux étoiles.Nous qui savons l'écueil‖ sous l'écume caché,Aux hasards de ces nuits‖ ne livrons pas nos voiles,Sur le phare immortel‖ veillons l'œil attaché.Rassemblons-nous, prions !‖ Pendant que le jour tombe,Craignons, craignons la nuit,‖ image de la tombe ;Dieu seul tient la lumière‖ et l'ombre dans sa main ;Qui sait si dans le vide‖ où son vieux disque nage,Le soleil de nos bords‖ reprendra le chemin ?Prions ! Le jour au jour‖ ne donne point de gage,Et le dernier rayon,‖ en sortant du nuage,Ne nous a pas juré‖ de remonter demain.
En Dieu seul, ô mortels,‖ fermons donc nos paupières !Et du jour à la nuit‖ remettant l'encensoir,Endormons-nous dans nos prières.Comme le jour s'endort‖ dans les parfums du soir.
Chaque heure a son tribut,‖ son encens, son hommage,Qu'elle apporte en mourant‖ aux pieds de Jéhova ;Ce n'est qu'un même sens‖ dans un divers langage,Le matin et le soir‖ lui disent : Hosanna !
La nature a deux chants,‖ de bonheur, de tristesse.Qu'elle rend tour à tour‖ ainsi que noire cœur ;De l'une à l'autre note‖ elle passe sans cesse :Homme ! l'une est ta joie,‖ et l'autre ta douleur !
L'une sort du matin‖ et chante avec l'aurore,L'autre gémit le soir‖ un triste et long adieu ;Au premier, au second,‖ le ciel répond : Adore !Et de l'hymne éternel‖ le mot unique est Dieu !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abaab] 11[abab] 3[aa] 3[abba] 1[aaa] 1[ababba]
- Mètre
- Alexandrins surtout (81 de 12, 5 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a fleuve / abreuve / neuve féminine, classiqueb flot / Très-Haut masculine, classiquea couvre / s'entr'ouvre féminine, classiqueb nuit / fuit masculine, classiquea dore / l'aurore féminine, classiqueb éther / l'air masculine, classiquea agitent / palpitent féminine, classiqueb oiseaux / eaux masculine, classiquea pluie / vie féminine, classiqueb encens / sens masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb nuit / suit masculine, classiquea lève / soulève féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquea vallées / écoulées / voilées féminine, classiqueb lent / s'exhalant masculine, classiquea lumière / paupière féminine, classiqueb dormir / gémir masculine, classiquec vide / ride féminine, classiqued pensées / chassées / glacées féminine, classiquee l'horizon / raison masculine, classiquef amollie / mélancolie féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea délire / lyre / navire féminine, classiqueb passagers / dangers masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb caché / attaché masculine, classiquec tombe féminine, classiqued main / chemin / demain masculine, classiquee nage / gage / nuage féminine, classiquea paupières / prières féminine, classiqueb l'encensoir / soir masculine, classiquea hommage / langage féminine, classiqueb Jéhova / Hosanna masculine, classiquea tristesse / cesse féminine, classiqueb cœur / douleur masculine, classiquea l'aurore / Adore féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources