Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième

HARMONIE V. La source dans les bois d***

Alphonse de Lamartine· 37 quatrains, octosyllabes, 148 vers

Source limpide et murmuranteQui de la fente du rocherJaillis en nappe transparenteSur l'herbe que tu vas coucher ;

Le marbre arrondi de Carrare,Où tu bouillonnais autrefois,Laisse fuir ton flot qui s'égareSur l'humide tapis des bois.

Ton dauphin verdi par le lierreNe lance plus de ses naseaux,En jets ondoyants de lumière,L'orgueilleuse écume des eaux.

Tu n'as plus pour temple et pour ombreQue ces hêtres majestueuxQui penchent leur tronc vaste et sombreSur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l'automneS'en détache et ride ton sein,Et la mousse verte couronneLes bords usés de ton bassin.

Mais tu n'es pas lasse d'éclore ;Semblable à ces cœurs généreuxQui, méconnus, s'ouvrent encorePour se répandre aux malheureux.

Penché sur ta coupe brisée,Je vois tes flots ensevelisFiltrer comme une humble roséeSous les cailloux que tu polis.

J'entends ta goutte harmonieuseTomber, tomber, et retentirComme une voix mélodieuseQu'entrecoupe un tendre soupir.

Les images de ma jeunesseS'élèvent avec cette voix ;Elles m'inondent de tristesse,Et je me souviens d'autrefois.

Dans combien de soucis et d'âges,O toi que j'entends murmurer !N'ai-je pas cherché tes rivagesOu pour jouir ou pour pleurer *

A combien de scènes passéesTon bruit rêveur s'est-il mêlé ?Quelle de mes tristes penséesAvec tes flots n'a pas coulé ?

Oui, c'est moi que tu vis naguères.Mes blonds cheveux livrés au vent.Irriter les vagues légèresFaites pour la main d'un enfant.

C'est moi qui, couché sous les voûtesQue ces arbres courbent sur toi.Voyais, plus nombreux que tes gouttesMes songes flotter devant moi.

L'horizon trompeur de cet âgeBrillait, comme on voit, le matin,L'aurore dorer le nuageQui doit l'obscurcir en chemin.

Plus lard, battu par la tempête.Déplorant l'absence ou la mort,Que de fois j'appuyai ma têteSur le rocher d'où ton flot sort !

Dans mes mains cachant mon visage,Je te regardais sans te voir,Et, comme des gouttes d'orage,Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine,Ne s'en fiait qu'à tes échos,Car tes sanglots, chère fontaine.Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore,Mené par l'instinct d'autrefois,Écouter ta chute sonoreBruire à l'ombre des grands bois.

Mais les fugitives penséesNe suivent plus tes flots errants,Comme ces feuilles disperséesQue ton onde emporte aux torrents ;

D'un monde qui les importuneElles reviennent à ta voix,Aux rayons muets de la lune,Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où t'entraîneTa course que rien ne suspend ;Je remonte, de veine en veine,Jusqu'à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages,Flottant en vagues de vapeurs,Ruisseler avec les oragesOu distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévoreDans l'abîme où grondent tes eaux,Où le gazon, par chaque pore,Boit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale,Dans des creusets mystérieux,Jusqu'à ce que ton onde égaleL'azur étincelant des cieux.

Tu parais ! le désert s'anime ;Une haleine sort de tes eaux,Le vieux chêne élargit sa cimePour t'ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille,L'oiseau chante sur ton chemin ;Et l'homme à genoux te recueilleDans l'or, ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s'entasse,Et fidèle au doigt qui t'a dit :Coule ici pour l'oiseau qui passe !Ton flot murmurant l'avertit.

Et moi, tu m'attends pour me direVois ici la main de ton Dieu !Ce prodige que l'ange admire,De sa sagesse n'est qu'un jeu.

Ton recueillement, ton murmure,Semblent lui préparer mon cœur ;L'amour sacré de la natureEst le premier hymne à l'auteur.

A chaque plainte de ton onde,Je sens retentir avec toiJe ne sais quelle voix profondeQui l'annonce et le chante en moi.

Mon cœur grossi par mes pensées.Comme les flots dans ton bassin,Sent, sur mes lèvres oppressées.L'amour déborder de mon sein.

La prière brûlant d'éclore,S'échappe en rapides accents,Et je lui dis : Toi que j'adore,Reçois ces larmes pour encens.

Ainsi me revoit ton rivageAujourd'hui, différent d'hier ;Le cygne change de plumage,La feuille tombe avec l'hiver.

Bientôt tu me verras peut-être,Penchant sur toi mes cheveux blancs,Cueillir un rameau de ton hêtre.Pour appuyer mes pas tremblants.

Assis sur un banc de ta mousse,Sentant mes jours prêts à tarir,Instruit par ta pente si douce,Tes flots m'apprendront à mourir !

En les voyant fuir goutte à goutte,Et disparaître flot à flot,Voilà, me dirai-je, la routeOù mes jours les suivront bientôt.

Combien m'en reste-t-il encore ?Qu'importe ? Je vais où tu cours ;Le soir, pour nous, touche à l'aurore :Coulez, ô flots, coulez toujours !

Versification

Forme
37 quatrains (quatrains)
Rimes
37(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
37 quatrains
Mots à la rime
a murmurante / transparente féminine, classiqueb rocher / coucher masculine, classiquea Carrare / s'égare féminine, classiqueb autrefois / bois masculine, classiquea lierre / lumière féminine, classiqueb naseaux / eaux masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb majestueux / eux masculine, classiquea l'automne / couronne féminine, classiqueb sein / bassin masculine, classiquea d'éclore / encore féminine, classiqueb généreux / malheureux masculine, classiquea brisée / rosée féminine, classiqueb ensevelis / polis masculine, classiquea harmonieuse / mélodieuse féminine, classiqueb retentir / soupir masculine, classiquea jeunesse / tristesse féminine, classiqueb voix / d'autrefois masculine, classiquea d'âges / rivages féminine, classiqueb murmurer / pleurer masculine, classiquea passées / pensées féminine, classiqueb mêlé / coulé masculine, classiquea naguères / légères féminine, classiqueb vent / enfant masculine, classiquea voûtes / gouttes féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea âge / nuage féminine, classiqueb matin / chemin masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea visage / d'orage féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquea peine / fontaine féminine, classiqueb échos / sanglots masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb d'autrefois / bois masculine, classiquea pensées / dispersées féminine, classiqueb errants / torrents masculine, classiquea importune / lune féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea t'entraîne / veine féminine, classiqueb suspend / répand masculine, classiquea nuages / orages féminine, classiqueb vapeurs / fleurs masculine, classiquea dévore / pore féminine, classiqueb eaux / cristaux masculine, classiquea virginale / égale féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquea s'anime / cime féminine, classiqueb eaux / rameaux masculine, classiquea feuille / recueille féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea s'entasse / passe féminine, classiqueb dit / l'avertit masculine, classiquea dire / admire féminine, classiqueb Dieu / jeu masculine, classiquea murmure / nature féminine, classiqueb cœur / l'auteur masculine, classiquea onde / profonde féminine, classiquea pensées / oppressées féminine, classiqueb bassin / sein masculine, classiquea d'éclore / j'adore féminine, classiqueb accents / encens masculine, classiquea rivage / plumage féminine, classiqueb d'hier / l'hiver masculine, classiquea peut-être / hêtre féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb tarir / mourir masculine, classiquea goutte / route féminine, classiqueb flot / bientôt masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources