Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre premier
HARMONIE I. Invocation
Toi qui donnas sa voix‖ à l'oiseau de l'aurore,Pour chanter dans le ciel‖ l'hymne naissant du jour ;Toi qui donnas son âme‖ et son gosier sonoreA l'oiseau que le soir‖ entend gémir d'amour ;
Toi qui dis aux forêts :‖ Répondez au zéphyre !Aux ruisseaux : Murmurez‖ d'harmonieux accords ;Aux torrents : Mugissez ;‖ à la brise : Soupire !A l'Océan : Gémis‖ en mourant sur tes bords !
Et moi, Seigneur, aussi,‖ pour chanter tes merveilles.Tu m'as donné dans l'âme‖ une seconde voixPlus pure que la voix‖ qui parle à nos oreilles,Plus forte que les vents,‖ les ondes et les bois !
Les cieux l'appellent Grâce,‖ et les hommes Génie ;C'est un souffle affaibli‖ des bardes d'Israël,Un écho dans mon sein,‖ qui change en harmonieLe retentissement‖ de ce monde mortel !
Mais c'est surtout ton nom,‖ ô roi de la nature !Qui fait vibrer en moi‖ cet instrument divin ;Quand j'invoque ce nom,‖ mon cœur plein de murmureRésonne comme un temple‖ où l'on chante sans fin !
Comme un temple rempli‖ de voix et de prières,Où d'échos en échos‖ le son roule aux autels ;Eh quoi ! Seigneur, ce bronze,‖ et ce marbre, et ces pierresRetentiraient-ils mieux‖ que le cœur des mortels ?
Non, mon Dieu, non, mon Dieu,‖ grâce à mon saint partage.Je n'ai point entendu‖ monter jamais vers toiD'accords plus pénétrants,‖ de plus divin langage,Que ces concerts muets‖ qui s'élèvent en moi !
Mais la parole manque‖ à ce brûlant délire.Pour contenir ce feu‖ tous les mots sont glacés ;Eh ! qu'importe, Seigneur,‖ la parole à ma lyre ?Je l'entends, il suffit ;‖ tu réponds, c'est assez !
Don sacré du Dieu qui m'enflamme,Harpe qui fais trembler mes doigts,Sois toujours le cri de mon âme,A Dieu seul rapporte ma voix :Je frémis d'amour et de crainte
Quand, pour toucher ta corde sainte,Son esprit daigna me choisir !Moi, devant lui moins que poussière,Moi, dont jusqu'alors l'âme entièreN'était que silence et désir !
Hélas ! et j'en rougis encore,Ingrat au plus beau de ses dons,Harpe que l'ange même adore,Je profanai tes premiers sons ;Je fis ce que ferait l'impie,Si ses mains, sur l'autel de vie,Abusaient des vases divins,Et s'il couronnait le calice,Le calice du sacrifice,Avec les roses des festins !
Mais, j'en jure par celte honteDont rougit mon front confondu.Et par cet hymne qui remonteAu ciel dont il est descendu !J'en jure par ce nom sublimeQui ferme et qui rouvre l'abîme,Par l'œil qui lit au fond des cœurs,Par ce feu sacré qui m'embrase.Et par ces transports de l'extaseQui trempent tes cordes de pleurs !
De tes accents mortels‖ j'ai perdu la mémoire.Nous ne chanterons plus‖ qu'une éternelle gloireAu seul digne, au seul saint,‖ au seul grand, au seul bon ;Mes jours ne seront plus‖ qu'un éternel délire,Mon âme qu'un cantique,‖ et mon cœur qu'une lyre,Et chaque souffle enfin‖ que j'exhale ou j'aspire,Un accord à ton nom !
Élevez-vous, voix de mon âme,Avec l'aurore, avec la nuit !Élancez-vous comme la flamme.Répandez-vous comme le bruit !Flottez sur l'aile des nuages,Mêlez-vous aux vents, aux orages,Au tonnerre, au fracas des flots ;L'homme en vain ferme sa paupière ;L'hymne éternel de la prièreTrouvera partout des échos !
Ne craignez pas que le murmureDe tous ces astres à la fois.Ces mille voix de la natureÉtouffent votre faible voix !Tandis que les sphères mugissent,Et que les sept cieux retentissentDes bruits roulants en son honneur,L'humble écho que l'âme réveillePorte en mourant à son oreilleLa moindre voix qui dit : Seigneur !
Élevez-vous dans le silenceA l'heure où dans l'ombre du soirLa lampe des nuits se balance,Quand le prêtre éteint l'encensoir ;Élevez-vous aux bords des ondesDans ces solitudes profondesOù Dieu se révèle à la foi !Chantez dans mes heures funèbres :Amour, il n'est point de ténèbres,Point de solitude avec toi !
Je ne suis plus qu'une pensée,L'univers est mort dans mon cœur.Et sous cette cendre glacéeJe n'ai trouvé que le Seigneur.Qu'il éclaire ou trouble ma voie,Mon cœur, dans les pleurs ou la joie,Porte celui dont il est plein ;Ainsi le flot roule une image ;Et des nuits le dernier nuagePorte l'aurore dans son sein.
Qu'il est doux de voir sa pensée,Avant de chercher ses accents.En mètres divins cadencée,Monter soudain comme l'encens ;De voir ses timides louanges.Comme sur la harpe des anges,Éclore en sons dignes des cieux,Et jusqu'aux portes éternellesS'élever sur leurs propres ailesAvec un vol harmonieux !
Un jour cependant, ô ma lyre,Un jour assoupira ta voix !Tu regretteras ce délireDont tu t'enivrais sous mes doigts :Les ans terniront cette glaceOù la nature te retraceLes merveilles du Saint des saints !Le temps, qui flétrit ce qu'il touche,Ravira les sons sur ma bouche,Et les images sous mes mains.
Tu ne répandras plus mon âmeEn flots d'harmonie et d'amour,Mais le sentiment qui m'enflammeSurvivra jusqu'au dernier jour ;Semblable à ces sommets aridesDont l'âge a dépouillé les ridesDe leur ombre et de leurs échos,Mais qui dans leurs flancs sans verdureGardent une onde qui murmureEt dont le ciel nourrit les flots.
Ah ! quand ma fragile mémoire.Comme une urne dont l'onde a fui,Aura perdu ces chants de gloire,Que ton Dieu t'inspire aujourd'hui,De ta défaillante harmonieNe rougis pas, ô mon génie !Quand ta corde n'aurait qu'un son,Harpe fidèle, chante encoreLe Dieu que ma jeunesse adore,Car c'est un hymne que son nom !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19[abab] 12[aa] 11[abba] 1[abbba]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (110 de 8, 38 de 12, 1 de 6)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a l'aurore / sonore féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea zéphyre / Soupire féminine, classiqueb accords / bords masculine, classiquea merveilles / oreilles féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea Génie / harmonie féminine, classiqueb d'Israël / mortel masculine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb divin / fin masculine, classiquea prières / pierres féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquea partage / langage féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb glacés / assez masculine, classiquea m'enflamme / âme féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquec crainte / sainte féminine, classiqueb choisir / désir masculine, classiquec poussière / entière féminine, classiquea encore / adore féminine, classiqueb dons / sons masculine, classiquec l'impie / vie féminine, classiqued divins / festins masculine, classiquee calice / sacrifice féminine, classiquea honte / remonte féminine, classiqueb confondu / descendu masculine, classiquec sublime / l'abîme féminine, classiqued cœurs / pleurs masculine, classiquee m'embrase / l'extase féminine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb bon / nom masculine, classiquec délire / lyre / j'aspire féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec nuages / orages féminine, classiqued flots / échos masculine, classiquee paupière / prière féminine, classiquea murmure / nature féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec mugissent / retentissent féminine, classiqued honneur / Seigneur masculine, classiquee réveille / oreille féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb soir / l'encensoir masculine, classiquec ondes / profondes féminine, classiqued foi / toi masculine, classiquee funèbres / ténèbres féminine, classiquea pensée / glacée féminine, classiqueb cœur / Seigneur masculine, classiquec voie / joie féminine, classiqued plein / sein masculine, classiquee image / nuage féminine, classiquea pensée / cadencée féminine, classiqueb accents / l'encens masculine, classiquec louanges / anges féminine, classiqued cieux / harmonieux masculine, classiquee éternelles / ailes féminine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb voix / doigts masculine, classiquec glace / retrace féminine, classiqued saints / mains masculine, classiquee touche / bouche féminine, classiquea âme / m'enflamme féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquec arides / rides féminine, classiqued échos / flots masculine, classiquee verdure / murmure féminine, classiqueb fui / aujourd'hui masculine, classiquec harmonie / génie féminine, classiqued son / nom masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
149 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources