Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre premier
HARMONIE II. L’hymne de la nuit
Le jour s'éteint sur tes collines,O terre où languissent mes pas !Quand pourrez-vous, mes yeux,‖ quand pourrez-vous, hélas !Saluer les splendeurs divinesDu jour qui ne s'éteindra pas ?
Sont-ils ouverts pour les ténèbresCes regards altérés du jour ?De son éclat, ô Nuit !‖ à tes ombres funèbresPourquoi passent-ils tour à tour ?
Mon âme n'est pas lasse encoreD'admirer l'œuvre du Seigneur ;Les élans enflammés‖ de ce sein qui l'adoreN'avaient pas épuisé mon cœur !
Dieu du jour ! Dieu des nuits !‖ Dieu de toutes les heures !Laisse-moi m'envoler‖ sur les feux du soleil !Où va vers l'occident‖ ce nuage vermeil ?Il va voiler le seuil‖ de tes saintes demeuresOù l'œil ne connaît plus‖ la nuit ni le sommeil !Cependant ils sont beaux‖ à l'œil de l'espéranceCes champs du firmament‖ ombragés par la nuit ;Mon Dieu ! dans ces déserts‖ mon œil retrouve et suitLes miracles de ta présence !
Ces chœurs étincelants‖ que ton doigt seul conduit,Ces océans d'azur‖ où leur foule s'élance,Ces fanaux allumés‖ de distance en distance,Cet astre qui paraît,‖ cet astre qui s'enfuit,Je les comprends. Seigneur !‖ tout chante, tout m'instruitQue l'abîme est comblé‖ par ta magnificence,Que les cieux sont vivants,‖ et que ta ProvidenceRemplit de sa vertu‖ tout ce qu'elle a produit !Ces flots d'or, d'azur, de lumière,Ces mondes nébuleux‖ que l'œil ne compte pas,mon Dieu, c'est la poussièreQui s'élève sous tes pas !
O Nuits, déroulez en silenceLes pages du livre des cieux ;Astres, gravitez en cadenceDans vos sentiers harmonieux ;Durant ces heures solennelles,Aquilons, repliez vos ailes.Terre, assoupissez vos échos ;Étends tes vagues sur les plages,O mer ! et berce les imagesDu Dieu qui t'a donné tes flots.
Savez-vous son nom ? La natureRéunit en vain ses cent voix,L'étoile à l'étoile murmure :Quel Dieu nous imposa nos lois ?La vague à la vague demande :Quel est celui qui nous gourmande ?La foudre dit à l'aquilon :Sais-tu comment ton Dieu se nomme ?Mais les astres, la terre et l'hommeNe peuvent achever son nom.
Que tes temples, Seigneur,‖ sont étroits pour mon âme !Tombez, murs impuissants, tombez !Laissez-moi voir ce ciel‖ que vous me dérobez !Architecte divin,‖ tes dômes sont de flamme !Que tes temples. Seigneur,‖ sont étroits pour mon âme !Tombez, murs impuissants, tombez !
Voilà le temple où tu résides !Sous la voûte du firmamentTu ranimes ces feux rapidesPar leur éternel mouvement !Tous ces enfants de ta parole,Balancés sur leur double pôle,Nagent au sein de tes clartés,Et des cieux où leurs feux pâlissentSur notre globe ils réfléchissentDes feux à toi-même empruntés !
L'Océan se joueAux pieds de son Roi ;L'aquilon secoueSes ailes d'effroi ;La foudre te loueEt combat pour toi ;L'éclair, la tempête,Couronnent ta têteD'un triple rayon ;L'aurore t'admire.Le jour te respire,La nuit te soupire,Et la terre expireD'amour à ton nom !
Et moi, pour te louer,‖ Dieu des soleils, qui suis-je ?Atome dans l'immensité,Minute dans l'éternité,Ombre qui passe‖ et qui n'a plus été,Peux-tu m'entendre sans prodige ?Ah ! le prodige est ta bonté !
Je ne suis rien, Seigneur,‖ mais ta soif me dévore ;L'homme est néant, mon Dieu,‖ mais ce néant t'adore,Il s'élève par son amour ;Tu ne peux mépriser‖ l'insecte qui t'honore ;Tu ne peux repousser‖ cette voix qui t'implore.Et qui vers ton divin séjour,Quand l'ombre s'évapore,S'élève avec l'aurore.Le soir gémit encore,Renaît avec le jour.
Oui, dans ces champs d'azur‖ que ta splendeur inonde,Où ton tonnerre gronde,Où tu veilles sur moi,Ces accents, ces soupirs‖ animés par la foi,Vont chercher, d'astre en astre,‖ un Dieu qui me réponde,Et d'échos en échos,‖ comme des voix sur l'onde,Roulant de monde en monde,Retentir jusqu'à toi.
Versification
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 5 syllabes (50 de 8, 33 de 12, 14 de 5, 9 de 6, 1 de 7, 1 de 10)· profil 5, 6, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a collines / divines féminine, classiqueb pas / hélas masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea encore / l'adore féminine, classiqueb Seigneur / cœur masculine, classiquea heures / demeures féminine, classiqueb soleil / vermeil / sommeil masculine, classiquec l'espérance / présence féminine, classiqued nuit / suit masculine, classiquea conduit / s'enfuit masculine, classiqueb s'élance / distance féminine, classiquec m'instruit / produit masculine, classiqued magnificence / Providence féminine, classiquee lumière / poussière féminine, classiquef pas masculine, classiquea silence / cadence féminine, classiqueb cieux / harmonieux masculine, classiquec solennelles / ailes féminine, classiqued échos / flots masculine, classiquee plages / images féminine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb voix / lois masculine, classiquec demande / gourmande féminine, classiqued l'aquilon / nom masculine, classiquee nomme / l'homme féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb tombez / dérobez masculine, classiquea résides / rapides féminine, classiqueb firmament / mouvement masculine, classiquec parole / pôle féminine, classiqued clartés / empruntés masculine, classiquee pâlissent / réfléchissent féminine, classiquea joue / secoue / loue féminine, classiqueb Roi / d'effroi / toi masculine, classiquec tempête / tête féminine, équivalented rayon / nom masculine, classiquee t'admire / respire féminine, classiquef soupire / expire féminine, classiquea suis-je / prodige féminine, classiqueb l'immensité / l'éternité masculine, classiquec été / bonté masculine, classiquea dévore / t'adore féminine, classiqueb amour / séjour / jour masculine, classiquec t'honore / t'implore féminine, classiqued s'évapore / l'aurore / encore féminine, classiquea inonde / gronde féminine, classiqueb moi / foi / toi masculine, classiquec réponde / l'onde / monde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources