Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième
HARMONIE VIII. Jéhovah
OU L’IDÉE DE DIEU
Sinaï ! Sinaï !‖ quelle nuit sur ta cime !Quels éclairs, sur tes flancs,‖ éblouissent les yeux !Les noires vapeurs de l'abîmeRoulent en plis sanglants‖ leurs vagues dans tes cieux
La nue enflamméeOù ton front se perd,Vomit la fuméeComme un chaume vert ;Le ciel d'où s'échappeÉclair sur éclair,Et pareil au fer
Que le marteau frappe,Lançant coups sur coups ;La nuit, la lumière,Se voile ou s'éclaire,S'ouvre ou se resserre,Comme la paupièreD'un homme en courroux !
Un homme,un homme seul‖ gravit tes flancs qui grondent ;En vain tes mille échos‖ tonnent et se répondent,Ses regards assurés‖ ne se détournent pas !Tout un peuple éperdu‖ le regarde d'en bas ;Jusqu'aux lieux où ta cime‖ et le ciel se confondent,Il monte, et la tempête‖ enveloppe ses pas !
Le nuage crève ;Son brûlant carreauJaillit comme un glaiveQui sort du fourreau !Les foudres portéesSur ses plis mouvants.Au hasard jetéesPar les quatre vents,Entre elles heurtées.Partent en tout sens,Comme une voléeD'aiglons aguerrisQu'un bruit de mêléeA soudain surpris.Qui, battant de l'aile.Volent pêle-mêleAutour de leurs nids.Et loin de leur mère,La mort dans leur serre.S'élancent de l'aireEn poussant des cris !Le cèdre s'embrase,Crie, éclate, écraseSa brûlante baseSous ses bras fumants !La flamme en colonneMonte, tourbillonne,Retombe et bouillonneEn feux écumantsLa lave serpente,El de pente en penteÉtend son foyer ;La montagne ardenteParaît ondoyer ;Le firmament doubleLes feux dont il luit ;Tout regard se trouble,Tout meurt ou tout fuit ;Et l'air qui s'enflamme.Repliant la flammeAutour du haut lieu.Va de place en placeOù le vent le chasse.Semer dans l'espaceDes lambeaux de feu !
Sous ce rideau brûlant‖ qui le voile et l'éclaire,Moïse a seul, vivant,‖ osé s'ensevelir ;Quel regard sondera‖ ce terrible mystère ?Entre l'homme et le feu‖ que va-t-il s'accomplir ?Dissipez, vains mortels,‖ l'effroi qui vous atterre !C'est Jéhovah qui sort !‖ Il descend au milieuDes tempêtes et du tonnerre !C'est Dieu qui se choisit‖ son peuple sur la terre,C'est un peuple à genoux‖ qui reconnaît son Dieu !
L'Indien élevant son âmeAux voûtes de son ciel d'azur,Adore l'éternelle flammePrise à son foyer le plus pur ;Au premier rayon de l'aurore,Il s'incline, il chante, il adoreL'astre d'où ruisselle le jour ;Et le soir, sa triste paupièreSur le tombeau de la lumièrePleure avec des larmes d'amour !
Aux plages que le Nil inonde,Des déserts le crédule enfant,Brûlé par le flambeau du monde.Adore un plus doux firmament.Amant de ses nuits solitaires,Pour son culte ami des mystères,Il attend l'ombre dans les cieux,Et du sein des sables aridesIl élève des pyramidesPour compter de plus près ses dieux.
La Grèce adore les beaux songesPar son doux génie inventésEt ses mystérieux mensonges,Ombres pleines de vérités !Il naît sous sa féconde haleineAutant de dieux que l'âme humaineA de terreurs et de désirs ;Son génie amoureux d'idolesDonne l'être à tous les symboles,Crée un dieu pour tous les soupirs !
Sâhra ! sur tes vagues poudreuses,Où vont des quatre points des airsTes caravanes plus nombreusesQue les sables de tes déserts ?C'est l'aveugle enfant du prophète,Qui va sept fois frapper sa têteContre le seuil de son saint lieu !Le désert en vain se soulèveSous la tempête ou sous le glaive,Mourons, dit-il, Dieu seul est Dieu !
Sous les saules verts de l'Euphrate,Que pleure ce peuple exilé ?Ce n'est point la Judée ingrate,Les puits taris de Siloé !C'est le culte de ses ancêtres !Son arche, son temple, ses prêtres,Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui !Son nom est dans tous ses cantiques ;Et ses harpes mélancoliquesNe se souviennent que de lui !
Elles s'en souviennent encore,Maintenant que des nationsCe peuple exilé de l'auroreSupporte les dérisions !En vain, lassé de le proscrire,L'étranger d'un amer sourirePoursuit ses crédules enfants ;Comme l'eau buvant cette offense,Ce peuple traîne une espérancePlus forte que ses deux mille ans !
Le sauvage enfant des savanes,Informe ébauche des humains,Avant d'élever ses cabanes,Se façonne un dieu de ses mains ;Si, chassé des rives du fleuveOù l'ours, où le tigre s'abreuve,Il émigré sous d'autres cieux,Chargé de ses dieux tutélaires,Marchons, dit-il, os de nos pères :La patrie est où sont les dieux !
Et de quoi parlez-vous,‖ marbres, bronzes, portiques,Colonnes de Palmyre‖ ou de Persépolis !Panthéons sous la cendre‖ ou l'onde ensevelis,Si vides maintenant,‖ autrefois si remplis !Et vous, dont nous cherchons‖ les lettres symboliques,D'un passé sans mémoire‖ incertaines reliques,Mystères d'un vieux monde‖ en mystères écrits !Et vous, temples debout,‖ superbes basiliques,Dont un souffle divin‖ anime les parvis !
Vous nous parlez des dieux !‖ des dieux ! des dieux encore !Chaque autel en porte un,‖ qu'un saint délire adore,Holocauste éternel‖ que tout lieu semble offrir.L'homme et les éléments,‖ pleins de ce seul mystère,N'ont eu qu'une pensée,‖ une œuvre sur la terreConfesser cet être et mourir !
Mais si l'homme occupé‖ de cette œuvre suprêmeÉpuise toute langue‖ à nommer le seul Grand,Ah ! combien la nature,‖ en son silence même.Le nomme mieux encore‖ au cœur qui le comprend !Voulez-vous, ô mortels,‖ que ce Dieu se proclame ?Foulez aux pieds la cendre‖ où dort le PanthéonEt le livre où l'orgueil‖ épèle en vain son nom !De l'astre du matin‖ le plus pâle rayonSur ce divin mystère‖ éclaire plus votre âmeQue la lampe au jour faux‖ qui veille avec Platon.
Montez sur ces hauteurs‖ d'où les fleuves descendent,Et dont les mers d'azur‖ baignent les pieds dorés,A l'heure où les rayons‖ sur leurs pentes s'étendent,Comme un filet trempé‖ ruisselant sur les prés !Quand tout autour de nous‖ sera splendeur et joie,Quand les tièdes réseaux‖ des heures de midiEn vous enveloppant‖ comme un manteau de soie,Feront épanouir‖ votre sang attiédi !
Quand la terre exhalant‖ son âme balsamiqueDe son parfum vital‖ enivrera vos sens,Et que l'insecte même,‖ entonnant son cantique.Bourdonnera d'amour‖ sur les bourgeons naissants !
Quand vos regards noyés‖ dans un vague atmosphère,Ainsi que le dauphin‖ dans son azur natal,Flotteront incertains‖ entre l'onde et la terre,Et des cieux de saphir‖ et des mers de cristal,
Écoutez dans vos sens,‖ écoutez dans votre âmeEt dans le pur rayon‖ qui d'en haut vous a lui !Et dites si le nom‖ que cet hymne proclameN'est pas aussi vivant,‖ aussi divin que lui ?
Versification
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 5 syllabes (73 de 8, 61 de 12, 59 de 5)· profil 5, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a cime / l'abîme féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea enflammée / fumée féminine, classiqueb perd / vert masculine, classiquec s'échappe / frappe féminine, classiqued éclair / fer masculine, classiqueb coups / courroux masculine, classiquec lumière / s'éclaire féminine, classiqued resserre / paupière féminine, classiquea grondent / répondent / confondent féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea crève / glaive féminine, classiqueb carreau / fourreau masculine, classiquec portées / jetées féminine, classiqued mouvants / vents / sens masculine, classiquee heurtées / volée / mêlée féminine, classiquef aguerris / surpris masculine, classiqueg l'aile / pêle-mêle féminine, non classiqueh nids / cris masculine, classiquei mère / serre / l'aire féminine, classiquej s'embrase / écrase / base féminine, classiquek fumants / écumants masculine, classiquel colonne / tourbillonne / bouillonne féminine, classiquem serpente / pente / ardente féminine, classiquen foyer / ondoyer masculine, classiqueo double / trouble féminine, classiquep luit / fuit masculine, classiqueq s'enflamme / flamme féminine, classiquer lieu / feu masculine, classiques place / chasse / l'espace féminine, classiquea l'éclaire / mystère féminine, classiqueb s'ensevelir / s'accomplir masculine, classiquec atterre / tonnerre / terre féminine, classiqued milieu / Dieu masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb d'azur / pur masculine, classiquec l'aurore / adore féminine, classiqued jour / d'amour masculine, classiquee paupière / lumière féminine, classiquea inonde / monde féminine, classiqueb enfant / firmament masculine, classiquec solitaires / mystères féminine, classiqued cieux / dieux masculine, classiquee arides / pyramides féminine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb inventés / vérités masculine, classiquec haleine / humaine féminine, classiqued désirs / soupirs masculine, classiquee d'idoles / symboles féminine, classiquea poudreuses / nombreuses féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquec prophète / tête féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee soulève / glaive féminine, classiquea l'Euphrate / ingrate féminine, classiqueb exilé / Siloé masculine, classiquec ancêtres / prêtres féminine, classiqued aujourd'hui / lui masculine, classiquee cantiques / mélancoliques féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb nations / dérisions masculine, classiquec proscrire / sourire féminine, classiqued enfants / ans masculine, classiquee offense / espérance féminine, classiquea savanes / cabanes féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquec fleuve / s'abreuve féminine, classiquee tutélaires / pères féminine, classiquea portiques / symboliques féminine, classiqueb Persépolis / ensevelis masculine, classiquec remplis / écrits / parvis masculine, classiqued reliques / basiliques féminine, classiquea encore / adore féminine, classiqueb offrir / mourir masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb Grand / comprend masculine, classiquec proclame / âme féminine, classiqued Panthéon / nom masculine, classiquee rayon / Platon masculine, classiquea descendent / s'étendent féminine, classiqueb dorés / prés masculine, classiquec joie / soie féminine, classiqued midi / attiédi masculine, classiquea balsamique / cantique féminine, classiqueb sens / naissants masculine, classiquea atmosphère / terre féminine, classiqueb natal / cristal masculine, classiquea âme / proclame féminine, classiqueb lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
193 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources