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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième

HARMONIE IX. Suite de Jéhovah

LE CHÊNE

Alphonse de Lamartine· octosyllabes et alexandrins, 131 vers

Voilà ce chêne solitaireDont le rocher s'est couronné,Parlez à ce tronc séculaire,Demandez comment il est né.

Un gland tombe de l'arbre‖ et roule sur la terreL'aigle à la serre vide,‖ en quittant les vallons,S'en saisit enjouant‖ et l'emporte à son airePour aiguiser le bec‖ de ses jeunes aiglons ;Bientôt du nid désert‖ qu'emporte la tempêteIl roule confondu‖ dans les débris mouvants,

Et sur la roche nue‖ un grain de sable arrêteCelui qui doit un jour‖ rompre l'aile des vents ;L'été vient, l'aquilon soulèveLa poudre des sillons‖ qui pour lui n'est qu'un jeu,Et sur le germe éteint‖ où couve encor la sèveEn laisse retomber un peu !Le printemps de sa tiède ondéeL'arrose comme avec la main ;Cette poussière est fécondée,Et la vie y circule enfin !

La vie ! à ce seul mot‖ tout œil, toute pensée,S'inclinent confondus‖ et n'osent pénétrer ;Au seuil de l'Infini‖ c'est la borne placée ;Où la sage ignorance‖ et l'audace insenséeSe rencontrent pour adorer !

Il vit, ce géant des collines !Mais avant de paraître au jour,Il se creuse avec ses racinesDes fondements comme une tour.Il sait quelle lutte s'apprête,Et qu'il doit contre la tempêteChercher sous la terre un appui ;Il sait que l'ouragan sonoreL'attend au jour !… ou, s'il l'ignore,Quelqu'un du moins le sait pour lui !

Ainsi quand le jeune navireOù s'élancent les matelots,Avant d'affronter son empire,Veut s'apprivoiser sur les flots,Laissant filer son vaste câble,Son ancre va chercher le sableJusqu'au fond des vallons mouvants,Et sur ce fondement mobileIl balance son mât fragileEt dort au vain roulis des vents !

Il vit ! le colosse superbeQui couvre un arpent tout entier,Dépasse à peine le brin d'herbeQue le moucheron fait plier !Mais sa feuille boit la rosée,Sa racine fertiliséeGrossit comme une eau dans son coursEt dans son cœur qu'il fortifieCircule un sang ivre de viePour qui les siècles sont des jours !

Les sillons où les blés jaunissentSous les pas changeants des saisons,Se dépouillent et se vêtissentComme un troupeau de ses toisons ;Le fleuve naît, gronde et s'écoule,La tour monte, vieillit, s'écroule ;L'hiver effeuille le granit,Des générations sans nombreVivent et meurent sous son ombre,Et lui ? voyez ! il rajeunit !

Son tronc que l'écorce protège,Fortifié par mille nœuds,Pour porter sa feuille ou sa neigeS'élargit sur ses pieds noueux ;Ses bras que le temps multiplie,Comme un lutteur qui se repliePour mieux s'élancer en avant,Jetant leurs coudes en arrière,Se recourbent dans la carrièrePour mieux porter le poids du vent !

Et son vaste et pesant feuillage,Répandant la nuit alentour.S'étend, comme un large nuage.Entre la montagne et le jour ;Comme de nocturnes fantômes,Les vents résonnent dans ses dômes,Les oiseaux y viennent dormir,Et pour saluer la lumièreS'élèvent comme une poussière,Si sa feuille vient à frémir !

La nef dont le regard imploreSur les mers un phare certain,Le voit tout noyé dans l'aurore,Pyramider dans le lointain !Le soir fait pencher sa grande ombreDes flancs de la colline sombreJusqu'au pied des derniers coteaux.Un seul des cheveux de sa tèteAbrite contre la tempêteEt le pasteur et les troupeaux !

Et pendant qu'au vent des collinesIl berce ses toits habités,Des empires dans ses racines,Sous son écorce des cités ;Là, près des ruches des abeilles,Arachné tisse ses merveilles,Le serpent siffle, et la fourmiGuide à des conquêtes de sablesSes multitudes innombrablesQu'écrase un lézard endormi !

Et ces torrents d'âme et de vie,Et ce mystérieux sommeil,Et cette sève rajeunieQui remonte avec le soleil ;Cette intelligence divineQui pressent, calcule, devineEt s'organise pour sa fin ;Et cette force qui renfermeDans un gland le germe du germeD'êtres sans nombres et sans fin !

Et ces mondes de créaturesQui, naissant et vivant de lui,Y puisent être et nourrituresDans les siècles comme aujourd'hui ;Tout cela n'est qu'un gland fragileQui tombe sur le roc stérileDu bec de l'aigle ou du vautour !Ce n'est qu'une aride poussièreQue le vent sème en sa carrière,Et qu'échauffe un rayon du jour !

Et moi, je dis : Seigneur !‖ c'est toi seul, c'est ta force,Ta sagesse et ta volonté,Ta vie et la fécondité,Ta prévoyance et la bonté !Le ver trouve ton nom‖ gravé sous son écorce,Et mon œil dans sa masse‖ et son éternité !

Versification

Mètre
Octosyllabes et alexandrins (114 de 8, 17 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a solitaire / séculaire féminine, classiqueb couronné / né masculine, classiquea terre / aire féminine, classiqueb vallons / aiglons masculine, classiquec tempête / arrête féminine, classiqued mouvants / vents masculine, classiquec soulève / sève féminine, classiqued jeu / peu masculine, classiquee ondée / fécondée féminine, classiquef main / enfin masculine, classiquea pensée / placée / insensée féminine, classiqueb pénétrer / adorer masculine, classiquea collines / racines féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquec s'apprête / tempête féminine, classiqued appui / lui masculine, classiquee sonore / l'ignore féminine, classiquea navire / empire féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquec câble / sable féminine, classiquee mobile / fragile féminine, classiquea superbe / d'herbe féminine, classiqueb entier / plier masculine, classiquec rosée / fertilisée féminine, classiqued cours / jours masculine, classiquee fortifie / vie féminine, non classiquea jaunissent / vêtissent féminine, classiqueb saisons / toisons masculine, classiquec s'écoule / s'écroule féminine, classiqued granit / rajeunit masculine, classiquee nombre / ombre féminine, classiquea protège / neige féminine, classiqueb nœuds / noueux masculine, classiquec multiplie / replie féminine, classiqued avant / vent masculine, classiquee arrière / carrière féminine, classiquea feuillage / nuage féminine, classiqueb alentour / jour masculine, classiquec fantômes / dômes féminine, classiqued dormir / frémir masculine, classiquee lumière / poussière féminine, classiquea implore / l'aurore féminine, classiqueb certain / lointain masculine, classiquec ombre / sombre féminine, classiqued coteaux / troupeaux masculine, classiquee tète / tempête féminine, classiqueb habités / cités masculine, classiquec abeilles / merveilles féminine, classiqued fourmi / endormi masculine, classiquee sables / innombrables féminine, classiquea vie / rajeunie féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec divine / devine féminine, classiqued fin masculine, classiquee renferme / germe féminine, classiquea créatures / nourritures féminine, classiqueb lui / aujourd'hui masculine, classiquec fragile / stérile féminine, classiqued vautour / jour masculine, classiquee poussière / carrière féminine, classiquea force / écorce féminine, classiqueb volonté / fécondité masculine, classiquec bonté / éternité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

131 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources