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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième

HARMONIE III. La perte de l’Anio

Alphonse de Lamartine· strophes variées, alexandrins surtout, 146 vers

A M. LE MARQUIS TANCRÈDE DE BAROL.

J'avais rêvé, jadis,‖ au bruit de ses cascades,Couché sur le gazon‖ qu'Horace avait fouléA l'ombre des vieilles arcades,Où la Sibylle dort‖ sous son temple écroulé ;Je l'avais vu tomber‖ dans les grottes profondesOù la flottante Iris‖ se jouait dans ses ondes,Comme avec les crins blancs‖ d'un coursier des désertsLe vent aime à jouer‖ pendant qu'il fend les airs ;Je l'avais vu plus loin‖ sur la mousse écumanteDiviser en ruisseaux‖ sa nappe encor fumante,Étendre, resserrer‖ ses ondoyants réseaux,Jeter sur le gazon‖ le voile errant des eaux,Et, comblant le vallon‖ de bruit et de poussière .Poursuivre au loin sa course‖ en vagues de lumière !

Mes regards à ses flots‖ suspendus tout le jour.Les cherchaient, les suivaient,‖ les perdaient tour à tour.Comme un esprit flottant‖ de pensée en pensée,Qui les perd, et revient‖ sur leur trace effacée ;Je le voyais monter,‖ rouler, s'évanouir,Et de ces flots brillants‖ j'aimais à m'éblouir !Il me semblait revoir‖ ces longs rayons de gloire,Dont la ville éternelle‖ avait ceint sa mémoire,Remonter vers leur source,‖ à travers l'âge obscur,Et couronner encor‖ les sommets de Tibur ;Et quand des flots hurlant‖ dans leurs larges abîmesMon oreille écoutait‖ les murmures sublimes,Dans ces convulsions,‖ ces voix, ces cris des flot »,Multipliés cent fois‖ par de roulants échos,Il me semblait entendre‖ à travers la distanceLes secousses, les pas,‖ les voix d'un peuple immense,Qui, pareil à ces eaux,‖ mais plus prompt dans son cours,Fit du bruit sur ses bords,‖ et s'est lu pour toujours…

O Fleuve lui disais-je :‖ ô toi qui vis les âgesPrêter et retirer‖ l'empire à tes rivages !Toi dont le nom chanté‖ par un humble affranchiVient braver, grâce à lui,‖ le temps qu'il a franchi !Toi, qui vis sur les bords‖ les oppresseurs du mondeErrer et demander‖ du sommeil à ton onde,Tibulle soupirer‖ les délires du cœur,Scipion dédaigner‖ les faisceaux du licteur.César fuir son triomphe‖ au fond de tes retraites,Mécène y mendier‖ de la gloire aux poëtes,Brutus rêver le crime,‖ et Caton la vertu,Dans tes cent mille voix,‖ Fleuve, que me dis-tu ?M'apportes-tu des sons‖ de la lyre d'Horace ?Ou la voix de César‖ qui flatte et qui menace ?Ou l'orageux forum‖ d'un peuple de héros,Dont la voix des tribuns‖ précipitait les flots,Et qui, dans sa fureur‖ montant comme ton onde,Trop vaste pour son lit,‖ débordait sur le monde ?

Hélas ! ces bruits divers‖ ont passé sans retour ;Plus d'armes, de forum,‖ de lyre, ni d'amour !Ce n'est qu'une eau qui pleut‖ sur le rocher sonore.Ce n'est que toi qui tombe,‖ et qui murmure encore !Que dis-je ? il murmurait ;‖ il ne murmure plus !De leur lit desséché‖ ses flots sont disparus !Et ces rochers pendants,‖ et ces cavernes vides,Et ces arbres privés‖ de leurs perles liquides,Et la génisse errante,‖ et la biche, et l'oiseauQui vient sur le rocher‖ chercher sa goutte d'eau,Attendent vainement‖ que l'onde évanouieRende au vallon muet‖ le murmure et la vie,Et dans leur solitude,‖ et dans leur nudité,Semblent prendre une voix,‖ et dire : Vanité !…

Ah ! faut-il s'étonner‖ que les empires tombent ?Que de nos faibles mains‖ les ouvrages succombent ?Quand ce que la nature‖ avait fait éternel,S'altère par degrés,‖ et meurt comme un mortel !Quand un fleuve écumant‖ qu'ont vu couler les âges .Disparu tout à coup,‖ laisse à nu ses rivages !Un fleuve a disparu !‖ mais ces trônes du jour,Ces gigantesques monts‖ crouleront à leur tour ;Mais dans ces cieux semés‖ de leur sable splendide,Tous ces astres éteints‖ laisseront la nuit vide ;Mais cet espace même‖ à la fin périra,Et de tout ce qui fut,‖ un jour, rien ne sera.Rien ne sera, Seigneur ?‖ Mais toi ! source des mondes.Qui fais briller les feux,‖ qui fais couler les ondes,Qui, sur l'axe des temps,‖ fais circuler les jours,Tu seras ! tu seras‖ ce que tu fus toujours !Tous ces astres éteints,‖ ces fleuves qui tarissent,Ces sommets écroulés,‖ ces mondes qui périssent,Dans l'abîme des temps‖ ces siècles engloutis,Ce temps et cet espace‖ eux-même anéantis.Ce pouvoir qui se rit‖ de ses propres ouvrages,A celui qui survit‖ ce sont autant d'hommages,Et chaque être mortel,‖ par le temps emporté.Est un hymne de plus‖ à ton Éternité !

Italie ! Italie !‖ ah ! pleure tes collines,Où l'histoire du monde‖ est écrite en ruines !Où l'empire, en passant‖ de climats en climats,A gravé plus avant‖ l'empreinte de ses pas !Où la gloire, qui prit‖ ton nom pour son emblème,Laisse un voile éclatant‖ sur ta nudité même.Voilà le plus parlant‖ de tes sacrés débris !Pleure ! un cri de pitié‖ va répondre à tes cris !Terre que consacra‖ l'empire et l'infortune.Source des nations,‖ reine, mère commune !Tu n'es pas seulement‖ chère aux nobles enfantsQue la verte vieillesse‖ a portés dans ses flancs ;De les ennemis même‖ enviée et chérie.De tout ce qui naît grand‖ ton ombre est la patrie !Et l'esprit inquiet,‖ qui dans l'antiquitéRemonte vers la gloire‖ et vers la liberté,Et l'esprit résigné‖ qu'un jour plus pur inonde.Qui dédaignant ces dieux‖ qu'adore en vain le monde.Plus loin, plus haut encor,‖ cherche un unique autelPour le Dieu véritable,‖ unique, universel.Le cœur plein, tous les deux,‖ d'une tendresse amère,T'adorent dans ta poudre,‖ et te disent : Ma mère !Le vent, en ravissant‖ tes os à ton cercueil,Semble outrager la gloire‖ et profaner le deuil !De chaque monument‖ qu'ouvre le soc de Rome,On croit voir s'exhaler‖ les mânes d'un grand homme ;Et dans ce temple immense,‖ où le Dieu du chrétienRègne sur les débris‖ du Jupiter païen,Tout mortel, en entrant,‖ prie et sent mieux encoreQue ton temple appartient‖ à tout ce qui l'adore !…

Sur tes monts glorieux‖ chaque arbre qui périt,Chaque rocher miné,‖ chaque urne qui tarit,Chaque fleur que le soc‖ brise sur une tombe.De tes sacrés débris‖ chaque pierre qui tombe.Au cœur des nations‖ retentissent longtemps.Comme un coup plus hardi‖ de la hache du temps !Et tout ce qui flétrit‖ ta majesté suprêmeSemble en te dégradant‖ nous dégrader nous-même !Le malheur pour toi seule‖ a doublé le respect,Tout cœur s'ouvre à ton nom !‖ tout œil à ton aspect !Ton soleil, trop brillant‖ pour une humble paupière,Semble épancher sur toi‖ la gloire et la lumière ;Et la voile qui vient‖ de sillonner tes mers,Quand tes grands horizons‖ se montrent dans les airs,Sensible et frémissante‖ à ces grandes images,S'abaisse d'elle-même‖ en touchant tes rivages !Ah ! garde-nous longtemps,‖ veuve des nations !Garde au pieux respect‖ des générationsCes titres mutilés‖ de la grandeur de l'hommeQu'on retrouve à tes pieds‖ dans la cendre de RomeRespecte tout, de toi,‖ jusques à tes lambeaux !Ne porte point envie‖ à des destins plus beaux !Mais, semblable à César‖ à son heure suprême,Qui du manteau sanglant‖ s'enveloppe lui-même,Quel que soit le destin‖ que couve l'avenir,Terre ! enveloppe-toi‖ de ton grand souvenir !Que t'importe où s'en vont‖ l'empire et la victoire ?Il n'est point d'avenir‖ égal à ta mémoire !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1[abab] 71[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (145 de 12, 1 de 8)· profil 6+6
Mots à la rime
a cascades / arcades féminine, classiqueb foulé / écroulé masculine, classiquec profondes / ondes féminine, classiqued déserts / airs masculine, classiquee écumante / fumante féminine, classiquef réseaux / eaux masculine, classiqueg poussière / lumière féminine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb pensée / effacée féminine, classiquec s'évanouir / m'éblouir masculine, classiqued gloire / mémoire féminine, classiquee obscur / Tibur masculine, classiquef abîmes / sublimes féminine, classiqueg flot / échos masculine, non classiqueh distance / immense féminine, classiquei cours / toujours masculine, classiquea âges / rivages féminine, classiqueb affranchi / franchi masculine, classiquec monde / onde féminine, classiqued cœur / licteur masculine, classiquee retraites / poëtes féminine, classiquef vertu / dis-tu masculine, classiqueg d'Horace / menace féminine, classiqueh héros / flots masculine, classiquei onde / monde féminine, classiquea retour / d'amour masculine, classiqueb sonore / encore féminine, classiquec plus / disparus masculine, classiqued vides / liquides féminine, classiquee l'oiseau / d'eau masculine, classiquef évanouie / vie féminine, classiqueg nudité / Vanité masculine, classiquea tombent / succombent féminine, classiqueb éternel / mortel masculine, classiquee splendide / vide féminine, classiquef périra / sera masculine, classiqueg mondes / ondes féminine, classiqueh jours / toujours masculine, classiquei tarissent / périssent féminine, classiquej engloutis / anéantis masculine, classiquek ouvrages / d'hommages féminine, classiquel emporté / Éternité masculine, classiquea collines / ruines féminine, classiqueb climats / pas masculine, classiquec emblème / même féminine, classiqued débris / cris masculine, classiquee l'infortune / commune féminine, classiquef enfants / flancs masculine, classiqueg chérie / patrie féminine, classiqueh l'antiquité / liberté masculine, classiquei inonde / monde féminine, classiquej autel / universel masculine, classiquek amère / mère féminine, classiquel cercueil / deuil masculine, classiquem Rome / homme féminine, classiquen chrétien / païen masculine, classiqueo encore / l'adore féminine, classiquea périt / tarit masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec longtemps / temps masculine, classiqued suprême / nous-même féminine, classiquee respect / aspect masculine, classiquef paupière / lumière féminine, classiqueg mers / airs masculine, classiqueh images / rivages féminine, classiquei nations / générations masculine, classiquej l'homme / Rome féminine, classiquek lambeaux / beaux masculine, classiquel suprême / lui-même féminine, classiquem l'avenir / souvenir masculine, classiquen victoire / mémoire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

146 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources