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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième

HARMONIE IV. L’infini dans les cieux

Alphonse de Lamartine· 8 distiquess, alexandrins, 216 vers

C'est une nuit d'été ;‖ nuit dont les vastes ailesFont jaillir dans l'azur‖ des milliers d'étincelles ;Qui, ravivant le ciel‖ comme un miroir terni,Permet à l'œil charmé‖ d'en sonder l'infini ;Nuit où le firmament,‖ dépouillé de nuages.De ce livre de feu‖ rouvre toutes les pages !Sur le dernier sommet‖ des monts, d'où le regardDans un double horizon‖ se répand au hasard,Je m'assieds en silence,‖ et laisse ma penséeFlotter comme une mer‖ où la lune est bercée.

L'harmonieux Éther,‖ dans ses vagues d'azur,Enveloppe les monts‖ d'un fluide plus pur ;Leurs contours qu'il éteint,‖ leurs cimes qu'il efface,Semblent nager dans l'air‖ et trembler dans l'espace,Comme on voit .jusqu'au fond‖ d'une mer en reposL'ombre de son rivage‖ onduler sous les flots !Sous ce jour sans rayon,‖ plus serein qu'une aurore,A l'œil contemplatif‖ la terre semble éclore ;Elle déroule au loin‖ ses horizons diversOù se joua la main‖ qui sculpta l'univers !Là, semblable à la vague,‖ une colline ondule.Là le coteau poursuit‖ le coteau qui recule.Et le vallon, voilé‖ de verdoyants rideaux,Se creuse comme un lit‖ pour l'ombre et pour les eaux ;Ici s'étend la plaine,‖ où, comme sur la grève,La vague des épis‖ s'abaisse et se relève ;Là, pareil au serpent‖ dont les nœuds sont rompus,Le fleuve, renouant‖ ses flots interrompus.Trace à son cours d'argent‖ des méandres sans nombre.Se perd sous la colline‖ et reparaît dans l'ombre ;Comme un nuage noir,‖ les profondes forêtsD'une tache grisâtre‖ ombragent les guérets,Et plus loin, où la plage‖ en croissant se reploie,Où le regard confus‖ dans les vapeurs se noie,Un golfe de la mer,‖ d'îles entrecoupé.Des blancs reflets du ciel‖ par la lune frappé.Comme un vaste miroir,‖ brisé sur la poussière.Réfléchit dans l'obscur‖ des fragments de lumière.

Que le séjour de l'homme‖ est divin, quand la nuitDe la vie orageuse‖ étouffe ainsi le bruit !Ce sommeil qui d'en haut‖ tombe avec la roséeEt ralentit le cours‖ de la vie épuisée,Semble planer aussi‖ sur tous les éléments.Et de tout ce qui vit‖ calmer les battements ;Un silence pieux‖ s'étend sur la nature,Le fleuve a son éclat,‖ mais n'a plus son murmure.Les chemins sont déserts,‖ les chaumières sans voix.Nulle feuille ne tremble‖ à la voûte des bois.Et la mer elle-même,‖ expirant sur sa rive.Roule à peine à la plage‖ une lame plaintive ;On dirait, en voyant‖ ce monde sans échos,Où l'oreille jouit‖ d'un magique repos,Où tout est majesté,‖ crépuscule, silence.Et dont le regard seul‖ atteste l'existence,Que l'on contemple en songe,‖ à travers le passé,Le fantôme d'un monde‖ où la vie a cessé !Seulement, dans les troncs‖ des pins aux larges cimes,Dont les groupes épars‖ croissent sur ces abîmes,L'haleine de la nuit,‖ qui se brise parfois,Répand de loin en loin‖ d'harmonieuses voix.Comme pour attester,‖ dans leur cime sonore,Que ce monde, assoupi,‖ palpite et vit encore.

Un monde est assoupi‖ sous la voûte des cieux ?Mais dans la voûte même‖ où s'élèvent mes yeux,Que de mondes nouveaux,‖ que de soleils sans nombre.Trahis par leur splendeur,‖ étincellent dans l'ombre !Les signes épuisés‖ s'usent à les compter,Et l'âme infatigable‖ est lasse d'y monter !Les siècles, accusant‖ leur alphabet stérile,De ces astres sans fin‖ n'ont nommé qu'un sur mille ;Que dis-je ? Aux bords des cieux,‖ ils n'ont vu qu'ondoyerLes mourantes lueurs‖ de ce lointain foyer ;Là l'antique Orion‖ des nuits perçant les voiles.Dont Job a le premier‖ nommé les sept étoiles ;Le navire fendant‖ l'éther silencieux.Le bouvier dont le char‖ se traîne dans les cieux,La lyre aux cordes d'or,‖ le cygne aux blanches ailes,Le coursier qui du ciel‖ tire des étincelles,La balance inclinant‖ son bassin incertain.Les blonds cheveux livrés‖ au souffle du matin,Le bélier, le taureau,‖ l'aigle, le sagittaire.Tout ce que les pasteurs‖ contemplaient sur la terre,Tout ce que les héros‖ voulaient éterniser.Tout ce que les amants‖ ont pu diviniser,Transporté dans le ciel‖ par de touchants emblèmes.N'a pu donner des noms‖ à ces brillants systèmes.

Les cieux pour les mortels‖ sont un livre entr'ouvert.Ligne à ligne à leurs yeux‖ par la nature offert ;Chaque siècle avec peine‖ en déchiffre une page,Et dit : Ici finit‖ ce magnifique ouvrage,Mais sans cesse le doigt‖ du céleste écrivainTourne un feuillet de plus‖ de ce livre divin.Et l'œil voit, ébloui‖ par ces brillants mystères,Étinceler sans fin‖ de plus beaux caractères !Que dis-je ? A chaque veille,‖ un sage audacieuxDans l'espace sans bords‖ s'ouvre de nouveaux cieux ;Depuis que le cristal‖ qui rai)proche les mondesPerce du vaste éther‖ les distances profondes,Et porte le regard‖ dans l'infini perdu,Jusqu'où l'œil du calcul‖ recule confondu.Les cieux se sont ouverts‖ comme une voûte sombreQui laisse en se brisant‖ évanouir son ombre ;Ses feux multipliés‖ plus que l'atome errantQu'éclaire du soleil‖ un rayon transparent,Séparés ou groupés,‖ par couches, par étages,En vagues, en écume,‖ ont inondé ses plages,Si nombreux, si pressés,‖ que notre œil ébloui,Qui poursuit dans l'espace‖ un astre évanoui,Voit cent fois dans le champ‖ qu'embrasse sa paupièreDes mondes circuler‖ en torrents de poussière !Plus loin sont ces lueurs‖ que prirent nos aïeuxPour les gouttes du lait‖ qui nourrissait les dieux ;Ils ne se trompaient pas :‖ ces perles de lumièreQui de la nuit lointaine‖ ont blanchi la carrière,Sont des astres futurs,‖ des germes enflammésQue la main toujours pleine‖ a pour les temps semés,Et que l'esprit de Dieu,‖ sous ses ailes fécondes,De son ombre de feu‖ couve au berceau des mondes.C'est de là que, prenant‖ leur vol au jour écrit,Comme un aiglon nouveau‖ qui s'échappe du nid,Ils commencent sans guide‖ et décrivent sans traceL'ellipse radieuse‖ au milieu de l'espace,Et vont, brisant du choc‖ un astre à son déclin,Renouveler des cieux‖ toujours à leur matin.

Et l'homme cependant,‖ cet insecte invisible,Rampant dans les sillons‖ d'un globe imperceptible.Mesure de ces feux‖ les grandeurs et les poids,Leur assigne leur place,‖ et leur route, et leurs lois,Comme si, dans ses mains‖ que le compas accable,Il roulait ces soleils‖ comme des grains de sable !Chaque atome de feu‖ que dans l'immense étherDans l'abîme des nuits‖ l'œil distrait voit flotter,Chaque étincelle errante‖ aux bords de l'empyrée,Dont scintille en mourant‖ la lueur azurée ;Chaque tache de lait‖ qui blanchit l'horizon.Chaque teinte du ciel‖ qui n'a pas même un nom,Sont autant de soleils,‖ rois d'autant de systèmes,Qui, de seconds soleils,‖ se couronnant eux-mêmes,Guident, en gravitant‖ dans ces immensités,Cent planètes brûlant‖ de leurs feux empruntés.El tiennent dans l'éther‖ chacune autant de placeQue le soleil de l'homme‖ en tournant en embrasse,Lui, sa lune et sa terre,‖ et l'astre du matin,Et Saturne obscurci‖ de son anneau lointain !

Oh ! que les cieux sont grands !‖ et que l'esprit de l'hommePlie et tombe de haut,‖ mon Dieu ! quand il le nomme !Quand, descendant du dôme‖ où s'égaraient ses yeux,Atome, il se mesure‖ à l'infini des cieux,Et que, de ta grandeur‖ soupçonnant le prodige,Son regard s'éblouit,‖ et qu'il se dit : Que suis-je ?Oh ! que suis-je, Seigneur !‖ devant les cieux et toi ?De ton immensité‖ le poids pèse sur moi,Il m'égale au néant,‖ il m'efface, il m'accable.Et je m'estime moins‖ qu'un de ces grains de sable :Car ce sable roulé‖ par les flots inconstants.S'il a moins d'étendue,‖ hélas ! a plus de temps ;Il remplira toujours‖ son vide dans l'espaceLorsque je n'aurai plus‖ ni nom, ni temps, ni place ;Son sort est devant toi‖ moins triste que le mien,L'insensible néant‖ ne sent pas qu'il n'est rien,Il ne se ronge pas‖ pour agrandir son être.Il ne veut ni monter,‖ ni juger, ni connaître,D'un immense désir‖ il n'est point agité ;Mort, il ne rêve pas‖ une immortalité !Il n'a pas cette horreur‖ de mon âme oppressée,Car il ne porte pas‖ le poids de ta pensée !

Hélas ! pourquoi si haut‖ mes yeux ont-ils monté ?J'étais heureux en bas‖ dans mon obscurité,Mon coin dans l'étendue‖ et mon éclair de vieMe paraissaient un sort‖ presque digne d'envie ;Je regardais d'en haut‖ celle herbe ; en comparant,Je méprisais l'insecte‖ et je me trouvais grand ;Et maintenant, noyé‖ dans l'abîme de l'être.Je doute qu'un regard‖ du Dieu qui nous fit naîtrePuisse me démêler‖ d'avec lui, vil, rampant.Si bas, si loin de lui,‖ si voisin du néant !Et je me laisse aller‖ à ma douleur profonde,Comme une pierre au fond‖ des abîmes de l'onde ;Et mon propre regard,‖ comme honteux de soi,Avec un vil dédain‖ se détourne de moi,Et je dis en moi-même‖ à mon âme qui doute :Va, ton sort ne vaut pas‖ le coup d'œil qu'il te coûte !Et mes yeux desséchés‖ retombent ici-bas.Et je vois le gazon‖ qui fleurit sous mes pas.Et j'entends bourdonner‖ sous l'herbe que je fouleCes flots d'être vivants‖ que chaque sillon roule :Atomes animés‖ par le souffle divin.Chaque rayon du jour‖ en élève sans fin,La minute suffit‖ pour compléter leur être,Leurs tourbillons flottants‖ retombent pour renaître ;Le sable en est vivant,‖ l'éther en est semé,Et l'air que je respire‖ est lui même animé ;Et d'où vient cette vie,‖ et d'où peut-elle éclore,Si ce n'est du regard‖ où s'allume l'aurore ?Qui ferait germer l'herbe‖ et fleurir le gazon,Si ce regard divin‖ n'y portait son rayon ?Cet œil s'abaisse donc‖ sur toute la nature !Il n'a donc ni mépris,‖ ni faveur, ni mesure ;Et devant l'infini,‖ pour qui tout est pareil,Il est donc aussi grand‖ d'être homme que soleil !Et je sens ce rayon‖ m'échauffer de sa flamme.Et mon cœur se console,‖ et je dis à mon âme :Homme ou monde, à ses pieds,‖ tout est indifférent,Mais réjouissons-nous,‖ car notre maître est grand !Flottez, soleils des nuits,‖ illuminez les sphères ;Bourdonnez sous votre herbe,‖ insectes éphémères ;Rendons gloire là-haut,‖ et dans nos profondeurs,Vous par votre néant,‖ et vous par vos grandeurs.Et toi par ta pensée,‖ homme ! grandeur suprême,Miroir qu'il a créé‖ pour s'admirer lui-même,Écho que dans son œuvre‖ il a si loin jeté,Afin que son saint nom‖ fût partout répété.Que cette humilité‖ qui devant lui m'abaisseSoit un sublime hommage,‖ et non une tristesse ;Et que sa volonté,‖ trop haute pour nos yeux,Soit faite sur la terre‖ ainsi que dans les cieux !

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
108((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a ailes / d'étincelles féminine, classiqueb terni / l'infini masculine, classiquec nuages / pages féminine, classiqued regard / hasard masculine, classiquee pensée / bercée féminine, classiquea d'azur / pur masculine, classiqueb efface / l'espace féminine, classiquec repos / flots masculine, classiqued aurore / éclore féminine, classiquee divers / l'univers masculine, classiquef ondule / recule féminine, classiqueg rideaux / eaux masculine, classiqueh grève / relève féminine, classiquei rompus / interrompus masculine, classiquej nombre / l'ombre féminine, classiquek forêts / guérets masculine, classiquel reploie / noie féminine, classiquem entrecoupé / frappé masculine, classiquen poussière / lumière féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb rosée / épuisée féminine, classiquec éléments / battements masculine, classiqued nature / murmure féminine, classiquee voix / bois masculine, classiquef rive / plaintive féminine, classiqueg échos / repos masculine, classiqueh silence / l'existence féminine, classiquei passé / cessé masculine, classiquej cimes / abîmes féminine, classiquek parfois / voix masculine, classiquel sonore / encore féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiquec compter / monter masculine, classiqued stérile / mille féminine, classiquee qu'ondoyer / foyer masculine, classiquef voiles / étoiles féminine, classiqueg silencieux / cieux masculine, classiqueh ailes / étincelles féminine, classiquei incertain / matin masculine, classiquej sagittaire / terre féminine, classiquek éterniser / diviniser masculine, classiquel emblèmes / systèmes féminine, classiquea entr'ouvert / offert masculine, classiqueb page / ouvrage féminine, classiquec écrivain / divin masculine, classiqued mystères / caractères féminine, classiquee audacieux / cieux masculine, classiquef mondes / profondes féminine, classiqueg perdu / confondu masculine, classiqueh sombre / ombre féminine, classiquei errant / transparent masculine, classiquej étages / plages féminine, classiquek ébloui / évanoui masculine, classiquel paupière / poussière féminine, classiquem aïeux / dieux masculine, classiquen lumière / carrière féminine, classiqueo enflammés / semés masculine, classiquep fécondes / mondes féminine, classiqueq écrit / nid masculine, classiquer trace / l'espace féminine, classiques déclin / matin masculine, classiquea invisible / imperceptible féminine, classiqueb poids / lois masculine, classiquec accable / sable féminine, classiqued éther / flotter masculine, classiquee l'empyrée / azurée féminine, équivalentef l'horizon / nom masculine, classiqueg systèmes / eux-mêmes féminine, classiqueh immensités / empruntés masculine, classiquei place / embrasse féminine, classiquej matin / lointain masculine, classiquea l'homme / nomme féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec prodige / suis-je féminine, classiqued toi / moi masculine, classiquee m'accable / sable féminine, classiquef inconstants / temps masculine, classiqueg l'espace / place féminine, classiqueh mien / rien masculine, classiquei être / connaître féminine, classiquej agité / immortalité masculine, classiquek oppressée / pensée féminine, classiquea monté / obscurité masculine, classiqueb vie / d'envie féminine, classiquec comparant / grand masculine, classiqued l'être / naître féminine, classiquee rampant / néant masculine, classiquef profonde / l'onde féminine, classiqueg soi / moi masculine, classiqueh doute / coûte féminine, classiquei ici-bas / pas masculine, classiquej foule / roule féminine, classiquek divin / fin masculine, classiquel être / renaître féminine, classiquem semé / animé masculine, classiquen éclore / l'aurore féminine, classiqueo gazon / rayon masculine, classiquep nature / mesure féminine, classiqueq pareil / soleil masculine, classiquer flamme / âme féminine, classiques indifférent / grand masculine, classiquet sphères / éphémères féminine, classiqueu profondeurs / grandeurs masculine, classiquev suprême / lui-même féminine, classiquew jeté / répété masculine, classiquex m'abaisse / tristesse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources