Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième
HARMONIE III. La voix humaine
A M. de B***.
Oui, je le crois quand je l'écoute,L'harmonie est l'âme des cieux !Et ces mondes flottants‖ où s'élancent nos yeuxSont suspendus sans chaîne‖ à leur brillante voûte.Réglés dans leur mesure‖ et guidés dans leur routePar des accords mélodieux !
L'antiquité l'a dit :‖ et souvent sou génieEntendit dans la nuit‖ leur lointaine harmonie ;Je l'entends près de toi ;‖ ces astres du matin,Qui sèment de leurs lis‖ les sentiers de l'aurore,Saturne, enveloppé‖ de son anneau lointain.
Vénus, que sous leurs pas‖ les ombres font éclore.Ces phases, ces aspects,‖ ces chœurs, ces nœuds divers,Ces globes attirés,‖ ces sphères cadencées,Ces évolutions‖ des soleils dans les airsSont les notes de feu‖ par Dieu même tracéesDe ces mystérieux concerts !
Et pourquoi l'harmonie‖ à ces globes de flammeNe peut-elle imposer‖ ses ravissantes lois ?Quand tu peux, à ton gré,‖ d'un accord de ta voixRalentir ou presser les mouvements de l’âme.Comme la corde d'or‖ qui vibre sous tes doigts !Quand tes chants, dans les airs‖ s'exhalant en mesure,Coulent de soupir en soupir.Comme des flots brillants‖ d'une urne qui murmure,Sans s'altérer et sans tarir !
Quand tes accords, liés‖ en notes accouplées,Comme une chaîne d'or,‖ par ses chaînons égaux,Se déroulent sans fin‖ en cadences perlées,Sans qu'on puisse en briser‖ les flexibles anneaux ;
Quand tes accords, vibrés‖ en sons courts et rapides,Tombent de tes lèvres limpides,Comme autant de grains de cristal,Ou comme des perles solides,Qui résonnent sur le métal !
Quand l'amour dans ta voix soupire,Quand la haine y gémit‖ des coups qu'elle a frappés.Quand frémit le courroux,‖ quand la langueur expire,Quand la douleur s'y brise‖ en sons entrecoupés,Quand ta voix s'amollit‖ et lutte avec la lyre,Ou que l'enthousiasme,‖ empruntant tes accents,Emporte jusqu'aux cieux,‖ sur l'aile du délire !Mille âmes qui n'ont plus qu'un sens !
Notre oreille enchaînée‖ au son qui la captive,Voudrait éterniser‖ la note fugitive ;Et rame palpitante,‖ asservie à tes chants,Cette âme que ta voix‖ possède tout entière,T'obéit comme la poussièreObéit, dans l'orage,‖ aux caprices des vents !
Comment l'air modulé‖ par la fibre sonore,Peut-il créer en nous‖ ces sublimes transports ?Pourquoi le cœur suit-il‖ un son qui s'évapore ?Ah ! c'est qu'il est une âme‖ au fond de ces accords !
C'est que cette âme répandueDans chacun des accents‖ par ta voix modulé,Par la voix de nos cœurs‖ est soudain répondue,Avant que le doux son‖ soit encore écoulé ;Et que, semblable au son‖ qui dans un temple éveilleMille échos assoupis‖ qui parlent à la fois,Ton âme dont l'écho‖ vibre dans chaque oreille,Va créer une âme pareillePartout où retentit ta voix !
Ah ! quand des nuits d'été‖ l'ombre enfin rembrunieVient assoupir l'oreille‖ et reposer les yeux,Lorsque le rossignol‖ enivré d'harmonieDort, et rend le silence‖ aux bois mélodieux ;Quand des astres du ciel,‖ seul et fuyant la foule.L'astre qui fait rêver‖ se dégage à demi,Et que l'œil amoureux‖ suit le fleuve qui rouleUn disque renversé‖ dans son flot endormi ;
Viens chanter sous le dôme‖ où le cygne prélude,Tiens chanter aux lueurs‖ des célestes flambeaux,Viens chanter pour la solitude :Consacrés à la nuit,‖ tes chants seront plus beaux !Pour la foule et le jour‖ ta voix est trop sublime^Réserve à la douleur‖ tes airs les plus touchants,N'exhale qu'à ton Dieu‖ le souffle qui t'anime :La plainte et la prière‖ ont inventé les chants !
A ces sons plus puissants‖ que la froide parole,Dans l'œil humide encor‖ tu vois les pleurs tarir,Le regret s'attendrit,‖ la douleur se console,L'espérance descend,‖ l'amertume s'envole,Le cœur longtemps fermé‖ s'ouvre par un soupir ;L'athée A son insu‖ soulève sa paupière,La bouche d'où jamais‖ ne jaillit la prièreMurmure un nom divin‖ pour la première fois,Et des anges des nuits‖ les voix mystérieuses,Et les brûlants soupirs‖ de ces âmes pieusesQu'ici-bas de la vie‖ enchaîne encor le poids.Sur des ailes mélodieusesAu ciel qu'ouvrent tes chants,‖ montent avec la voix !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abbaab] 3[aa] 11[abab] 1[ababa] 1[abbab] 1[aabab] 1[abba] 2[abaab] 1[abbaba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (73 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a l'écoute / voûte / route féminine, classiqueb cieux / yeux / mélodieux masculine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquec l'aurore / éclore féminine, classiqueb divers / airs / concerts masculine, classiquec cadencées / tracées féminine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb lois / voix / doigts masculine, classiquec mesure / murmure féminine, classiqued soupir / tarir masculine, classiquea accouplées / perlées féminine, classiqueb égaux / anneaux masculine, classiquea rapides / limpides / solides féminine, classiqueb cristal / métal masculine, classiquea soupire / expire féminine, classiqueb frappés / entrecoupés masculine, classiquec lyre / délire féminine, classiqued accents / sens masculine, classiquea captive / fugitive féminine, classiqueb chants / vents masculine, classiquec entière / poussière féminine, classiquea sonore / s'évapore féminine, classiqueb transports / accords masculine, classiquea répandue / répondue féminine, classiqueb modulé / écoulé masculine, classiquec éveille / oreille / pareille féminine, classiqued fois / voix masculine, classiquea rembrunie / d'harmonie féminine, classiqueb yeux / mélodieux masculine, classiquec foule / roule féminine, classiqued demi / endormi masculine, classiquea prélude / solitude féminine, classiqueb flambeaux / beaux masculine, classiquec sublime / t'anime féminine, classiqued touchants / chants masculine, classiquea parole / console / s'envole féminine, classiqueb tarir / soupir masculine, classiquec paupière / prière féminine, classiqued fois / poids / voix masculine, classiquee mystérieuses / pieuses / mélodieuses féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
91 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources