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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième

HARMONIE IV. Pour le premier jour de l’année

Alphonse de Lamartine· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 136 vers

Des moments les heures sont nées,Et les heures forment les jours,Et les jours forment les annéesDont le siècle grossit son cours !

Mais toi seul, ô mon Dieu,‖ par siècles tu mesure »Ce temps qui sous tes mains‖ coule éternellement !L'homme compte par jours ;‖ tes courtes créaturesPour naître et pour mourir‖ ont assez d'un moment !

Combien de fois déjà‖ les ai-je vus renaîtreCes ans si prompts à fuir,‖ si prompts à revenir ?Combien en compterai-je‖ encore ? Un seul peut-être ;Plus le passé fut plein ;‖ plus vide est l'avenir !

Cependant les mortels‖ avec indifférenceLaissent glisser les jours,‖ les heures, les moments :L'ombre seule marque en silenceSur le cadran rempli‖ les pas muets du temps !On l'oublie ; et voilà‖ que les heures fidèlesSur l'airain ont sonné minuit,Et qu'une année entière‖ a replié ses ailesDans l'ombre d'une seule nuit !

De toutes les heures qu'affronteL'orgueilleux oubli du trépas,Et qui sur l'airain qui les compteEn fuyant impriment leurs pas,Aucune à l'oreille insensibleNe sonne d'un glas plus terribleQue ce dernier coup de minuit,Oui, comme une borne fatale,Marque d'un suprême intervalleLe temps qui commence et qui fuit !

Les autres s'éloignent et glissentComme des pieds sur les gazons,Sans que leurs bruits nous avertissentDes pas nombreux que nous faisons ;Mais cette minute accomplieJusqu'au cœur léger qui l'oubliePorte le murmure et l'effroi !Elle frémit à notre oreille,Et loin de l'homme qu'elle éveilleS'envole et lui dit : Compte-moi !

Compte-moi ! car Dieu m'a comptéePour sa gloire et pour ton bonheur !Compte-moi ! je te fus prêtée.Et tu me devras au Seigneur !Compte-moi ! car l'heure sonnéeEmporte avec elle une année,En amène une autre demain !Compte-moi ! car le temps me presse !Compte-moi ! car je fuis sans cesseEt ne reviens jamais en vain !

Seigneur ! père des temps,‖ maître des destinées !Qui comptes comme un jour‖ nos mille et mille années,Et qui vois du sommet‖ de ton éternitéLes jours qui ne sont plus,‖ ceux qui n'ont pas été !Toi qui sais d'un regard,‖ avant qu'il ait eu l'être,Quel fruit porte en son sein‖ le siècle qui va naître !Que m'apporte, ô mon Dieu,‖ dans ses douteuses mains,Ce temps qui fait l'espoir‖ ou l'effroi des humains ?A mes jours mélangés‖ cette année ajoutéePar la grâce et l'amour‖ a-t-elle été comptée ?Faut-il la saluer‖ comme un présent de toi.Ou lui dire en tremblant :‖ Passe et fuis loin de moi !Les autres tour à tour‖ ont passé les mains pleinesDe désirs, de regrets,‖ de larmes et de peines.D'apparences sans corps‖ trompant l'âme et les yeux.De délices d'un jour‖ et d'éternels adieux,De fruit empoisonnés‖ dont l'écorce perfideNe laissait dans mon cœur‖ qu'une poussière aride !Mon cœur leur demandait‖ ce qu'elles n'avaient pas.Et ma bouche à la fin‖ disait toujours : Hélas !Et qu'attendre de plus‖ des siècles et du monde ?Je fondais sur le sable‖ et je semais sur l'onde.Il est temps, ô mon Dieu !‖ que mon cœur détrompé,Et de ta seule image‖ à jamais occupé,Te consacre à toi seul‖ ces rapides annéesPar mille autres désirs‖ si longtemps profanées.Et de tenter enfin‖ si des jours pleins de toiDont la lyre et l'autel‖ seraient le seul emploi.Dont l'étude et l'amour‖ de tes saintes merveillesJusqu'au milieu des nuits‖ prolongeraient les veilles,Et dont l'humble prière‖ en marquant les instants,Chargerait d'un soupir‖ chacun des pas du temps,S'enfuiront loin de moi‖ d'un vol aussi rapideEt laisseront mon âme‖ aussi vaine, aussi vide.Que ce temps qui ne laisse‖ en achevant son coursRien, qu'un chiffre de plus‖ au nombre de mes jours !

Bénis donc cette grande auroreQui m'éclaire un nouveau chemin ;Bénis en la faisant écloreL'heure que tu tiens dans ta main !Si nos ans ont aussi leur germeDans cette heure qui le renferme,Bénis la suite de mes ans !Comme sur tes tables propicesTu consacrais dans leurs prémicesLa terre et les fruits de nos champs !

Que chaque instant, chaque minuteTe prie et te loue avec moi !Que le sablier dans sa chuteEntraîne ma pensée à toi !Qu'un soupir à chaque secondeDe mon cœur s'élève et réponde ;Que chaque aurore en remontant,Chaque nuit en pliant son aile.Te dise : « Toute heure est fidèle.Compte la gloire en les comptant !

Mais si des jours que tu fais naîtreChaque instant me reporte à toi.Toi, dont la pensée est mon être,Souviens-toi sans cesse de moi !Donne-moi ce que le piloteSur l'abîme où sa barque flotteTe demande pour aujourd'hui !Un flot calme, un vent dans sa voile,Toujours sur sa tête une étoile,Une espérance devant lui !

Presse à ton gré, ralentis l'ombreQui mesure nos courts instants !Ajoute ou retranche le nombreQue ton doigt impose à nos ans !Ne l'augmente pas d'une aurore !Le grain sait quand il doit éclore,L'épi sait quand il faut mûrir !Un jour le flétrirait peut-être.Seul tu savais l'heure de naître,Seul tu sais l'heure de mourir !

Qu'enfin sur l'éternelle plageOù l'on comprend le mot Toujours !Je touche, porté sans oragePar le flux expirant des jours !Comme un homme que le flot pousseVient d'un pied toucher sans secousseLa marche solide du port.Et de l'autre, loin de la rive.Repousse à l'onde qui dériveL'esquif qui l'a conduit au bord !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
3(abab) 1(ababcdcd) 8(ababccdeed) 18((aa))
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (87 de 8, 49 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
8 dizains, 3 quatrains, 1 huitain, 1 distiques
Mots à la rime
a nées / années féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquea mesure / créatures féminine, non classiqueb éternellement / moment masculine, classiquea renaître / peut-être féminine, classiqueb revenir / l'avenir masculine, classiquea indifférence / silence féminine, classiqueb moments / temps masculine, classiquec fidèles / ailes féminine, classiqued minuit / nuit masculine, classiquea qu'affronte / compte féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec insensible / terrible féminine, classiqued minuit / fuit masculine, classiquee fatale / intervalle féminine, classiquea glissent / avertissent féminine, classiqueb gazons / faisons masculine, classiquec accomplie / l'oublie féminine, classiqued l'effroi / Compte-moi masculine, classiquee oreille / éveille féminine, classiquea comptée / prêtée féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquec sonnée / année féminine, classiqued demain / vain masculine, classiquee presse / cesse féminine, classiquea destinées / années féminine, classiqueb éternité / été masculine, classiquec l'être / naître féminine, classiqued mains / humains masculine, classiquee ajoutée / comptée féminine, classiquef toi / moi masculine, classiqueg pleines / peines féminine, classiqueh yeux / adieux masculine, classiquei perfide / aride féminine, classiquej pas / Hélas masculine, classiquek monde / l'onde féminine, classiquel détrompé / occupé masculine, classiquem années / profanées féminine, classiquen toi / emploi masculine, classiqueo merveilles / veilles féminine, classiquep instants / temps masculine, classiqueq rapide / vide féminine, classiquer cours / jours masculine, classiquea aurore / éclore féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec germe / renferme féminine, classiqued ans / champs masculine, classiquee propices / prémices féminine, classiquea minute / chute féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquec seconde / réponde féminine, classiqued remontant / comptant masculine, classiquee aile / fidèle féminine, classiquea naître / être féminine, classiquec pilote / flotte féminine, classiqued aujourd'hui / lui masculine, classiquee voile / étoile féminine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb instants / ans masculine, classiqued mûrir / mourir masculine, classiquee peut-être / naître féminine, classiquea plage / orage féminine, classiqueb Toujours / jours masculine, classiquec pousse / secousse féminine, classiqued port / bord masculine, classiquee rive / dérive féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources