Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre troisième
HARMONIE IV. Le retour
Au comte Xavier de Maistre, AUTEUR DU LÉPREUX.
Salut au nom des cieux,‖ des monts et des rivagesOù s'écoulèrent tes beaux jours,Voyageur fatigué‖ qui reviens sur nos plagesDemander à tes champs‖ leurs antiques ombrages,A ton cœur ses premiers amours !
Que de jours ont passé‖ sur ces chères empreintes !Que d'adieux éternels !‖ que de rêves déçus !Que de liens brisés !‖ que d'amitiés éteintes !Que d'échos assoupis‖ qui ne répondent plus !
Moins de flots ont roulé sur les sables de Laisse,Moins de rides d'azur‖ ont sillonné son sein.Et des arbres vieillis‖ qui couvraient ta jeunesse,Moins de feuilles d'automne‖ ont jonché le chemin !Ah ! de nos jours mortels‖ trop rapide est la course,On regrette la vie‖ avant d'avoir vécu !El le flot qui jamais‖ ne remonte à sa source,Ne revoit pas deux fois‖ le doux bord qu'il a vu !
Ah ! si du moins dans nos annéesLes jours perdus ne comptaient pas !Si les jalouses destinéesLes oubliaient sous leur compas !Mais hélas ! la mousse ou la lieDu calice étroit de la vieComble également les contours !Quand il est tari, l'homme expire ;Les pleurs comptent pour le sourire,Les nuits d'exil pour de beaux jours !
Je sais qu'après un long orage,Brisé d'efforts et de douleur.Tu fus recueilli sur la plagePar un peuple ami du malheur !Qu'une juste reconnaissance,Comme une seconde naissance,T'apprit à bénir d'autres lieux,Qu'au sein d'une épouse chérie,L'amour le fit une patrieLoin des tombeaux de tes aïeux !
Cependant il est doux‖ de respirer encoreCet air du ciel natal‖ où l'on croit rajeunir,Cet air qu'on respira‖ dès sa première aurore,Cet air tout embaumé‖ d'antiques souvenirs !Il est doux de le voir‖ balancer le feuillageDu chêne couronné‖ qui prêta son ombrageA nos rêves au fond des bois.Ou, comme un vieil ami‖ dont on connaît la voix,De l'entendre siffler‖ sur l'herbe des collines,Et prolonger le soir,‖ à travers les ruines.Les sourds murmures d'autrefois !
Il est doux de s'asseoir‖ au foyer de ses pères,A ce foyer jadis‖ de vertus couronné,Et de dire, en montrant‖ le siège abandonné :Ici chantait ma sœur,‖ là méditaient mes frères.Là ma mère allaitait‖ son charmant nouveau-né ;Là le vieux serviteur‖ nous contait l'aventureDes deux jumeaux perdus‖ dans la forêt obscure ;Là le fils de la veuve‖ emportait notre pain ;Là, sur le seuil couvert‖ de deux figuiers antiques,A l'heure où les brebis‖ rentraient aux toits rustiques.Le chien du mendiant‖ venait lécher ma main !
Notre âme, en remontant‖ à ses premières heures.Ranime tour à tour‖ ces fantômes chérisEl s'attache aux débris‖ de ces chères demeures,S'il en reste au moins un débris !
Ainsi quand nous cherchons‖ en vain dans nos penséesD'un air qui nous charmait‖ les traces effacées.Si quelque souffle harmonieuxEffleurant au hasard‖ la harpe détendue,En tire seulement‖ une note perdue,
Des larmes roulent dans nos yeux !D'un seul son retrouvé‖ l'air entier se réveille.Il rajeunit notre âme‖ et remplit notre oreilleD'un souvenir mélodieux !
O sensible exilé !‖ tu les as retrouvéesCes images de loin,‖ toujours, toujours rêvées,Et ces débris vivants‖ de tes jours de bonheurTes yeux ont contemplé‖ tes montagnes si chères.Et ton berceau champêtre,‖ et le toit de tes pères ;Et des flots de tristesse‖ ont monté dans ton cœur !Nous passons ! nous passons !‖ ce refrain monotone.Hélas ! est toujours neuf‖ et toujours répété ;Tant l'homme, que toujours‖ son inconstance étonne,Se sent fait pour l'éternité !
Nous passons ! et déjà‖ dans la race nouvelle,Ton œil sous les vieux noms‖ voit des hommes nouveaux ;Ton cœur qui l'interroge‖ est étranger pour elle,Et tu connaîtrais mieux‖ le peuple des tombeaux.
De ses longs souvenirs‖ retrouvant quelque trace,A peine un vieil ami‖ qui s'éveille à ton nomDemande si c'est là‖ ce conteur plein de grâceQui, sous son prisme heureux‖ multipliant l'espace,Entre les quatre murs‖ de son étroit donjon,Voyageait si gaîment‖ autour de sa prison ?Non, non, c'est le lépreux‖ étranger sur la terre,Qui, le soir, du sommet‖ de sa tour solitaire,Contemple en soupirant‖ les fêtes du hameau.Et, dans ce peuple heureux‖ ne comptant plus de frères,Plus d'amante ou de sœur‖ dans toutes ces bergères.Met la main sur ses yeux‖ et demande un tombeau !Cependant, du génie‖ aimable privilège,Ton front se couvre en vain‖ de sa première neige.L'infortune et l'exil,‖ et la mort et le tempsOnt en vain décimé‖ tes amis de vingt ans ;Séduits par tes écrits,‖ enchaînés par ta grâce.Des amis inconnus‖ viennent briguer leur place.Ils renaîtront pour toi‖ jusqu'à tes derniers jours ;Que dis-je ? Quand la mort,‖ sous un vert mausolée.Rendant un peu de terre‖ à ton ombre exilée.Couvrira de gazon‖ le fils de la vallée.Des amis ? ta mémoire‖ en gardera toujours ;Ils y viendront pleurer‖ et cette grâce attique.Et cet accent naïf,‖ tendre, mélancolique.Qui sans les demander‖ fait ruisseler nos pleurs ;De leurs jeunes vertus‖ tu nourriras la flamme ;Et se sentant meilleurs,‖ ils diront : C'est son âmeQui de ses doux écrits‖ a passé dans nos cœurs !
Mais quelle est, diras-tu,‖ cette voix inconnueQui sous mon propre toit‖ m'accueille et me salue ?Aux rives de mon lac‖ cet ami m'est-il né ?A-t-il respiré l'air‖ de ma tiède vallée.Ou foulé sous ses pas‖ l'herbe que j'ai fouléeAu pied du Nivolay d’étoiles couronné ?De quel droit ose-t-il,‖ étranger sur ces rives ?…… Étranger ? J'en appelle‖ à tes vagues plaintives.Beau lac dont j'ai souvent‖ recueilli les accords ;Torrents aux flots glacés,‖ j'en appelle à vos bords,A vous, vallons de paix !‖ à vous, simples demeuresOù l'hospitalité‖ me fit bénir les heures !Où ton nom si souvent‖ par les tiens répétéMe donna sur ton cœur‖ un droit de parenté.
J'habitai plus que toi‖ ces fortunés rivages,J'adorai, j'aime encor‖ ces monts coiffés d'orages,Où la simplicité‖ des âmes et des mœursGarde aux vieilles vertus‖ l'asile de vos cœurs ;Où la jeune amitié‖ m'accueillit dès l'aurore,Où l'amitié plus mûre‖ est aussi tendre encore,Où l'amour disparu‖ dans l'ombre du trépasLaissa partout pour moi‖ l'empreinte de ses pas,Et colore à mes yeux‖ vos flots et vos collinesOu d'un deuil éternel‖ ou de splendeurs divines !Où j'ai trouvé plus tard‖ cet unique trésorPlus rare que l'encens,‖ plus précieux que l'or.Charme, ornement, repos,‖ colonne de la vie.Enfin où d'une sœur‖ dort la cendre chérie !Où mes neveux un jour,‖ de la gloire héritiers.Trouveront nos deux noms‖ unis dans leurs quartiers :Voilà, voilà mes droits,‖ plus chers que les tiens même.On est toujours, crois-moi,‖ du pays que l'on aime ;Mais si ton cœur jugeait‖ ces titres mal acquis.J'aimerais malgré toi‖ la terre où tu naquis !…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abaab] 9[abab] 26[aa] 7[abba] 1[aabba] 1[abbab] 1[abbacca] 1[abaabb] 1[abbba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (120 de 12, 29 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a rivages / plages / ombrages féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquea empreintes / éteintes féminine, classiqueb déçus / plus masculine, classiquea Laisse / jeunesse féminine, classiqueb sein / chemin masculine, classiquec course / source féminine, classiqued vécu / vu masculine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb pas / compas masculine, classiquec lie / vie féminine, classiqued contours / jours masculine, classiquee expire / sourire féminine, classiquea orage / plage féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquec reconnaissance / naissance féminine, classiqued lieux / aïeux masculine, classiquee chérie / patrie féminine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb rajeunir / souvenirs masculine, classiquec feuillage / ombrage féminine, non classiqued bois / voix / d'autrefois masculine, classiquee collines / ruines féminine, classiquea pères / frères féminine, classiqueb couronné / abandonné / nouveau-né masculine, classiquec l'aventure / obscure féminine, classiqued pain / main masculine, classiquee antiques / rustiques féminine, classiquea heures / demeures féminine, classiqueb chéris / débris masculine, classiquea pensées / effacées féminine, classiqueb harmonieux / yeux / mélodieux masculine, classiquec détendue / perdue féminine, classiqueb réveille / oreille féminine, classiquea retrouvées / rêvées féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquec chères / pères féminine, classiqued monotone / étonne féminine, classiquee répété / l'éternité masculine, classiquea nouvelle / elle féminine, classiqueb nouveaux / tombeaux masculine, classiquea trace / grâce / l'espace féminine, classiqueb nom / donjon / prison masculine, classiquec terre / solitaire féminine, classiqued hameau / tombeau masculine, classiquee frères / bergères féminine, classiquef privilège / neige féminine, classiqueg temps / ans masculine, classiqueh grâce / place féminine, classiquei jours / toujours masculine, classiquej mausolée / exilée / vallée féminine, classiquek attique / mélancolique féminine, classiquel pleurs / cœurs masculine, classiquem flamme / âme féminine, classiquea inconnue / salue féminine, classiqueb né / couronné masculine, classiquec vallée / foulée féminine, classiqued rives / plaintives féminine, classiquee accords / bords masculine, classiquef demeures / heures féminine, classiqueg répété / parenté masculine, classiquea rivages / d'orages féminine, classiqueb mœurs / cœurs masculine, classiquec l'aurore / encore féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquee collines / divines féminine, classiquef trésor / l'or masculine, classiqueg vie / chérie féminine, classiqueh héritiers / quartiers masculine, classiquei même / aime féminine, classiquej acquis / naquis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
149 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources