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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre troisième

HARMONIE IX. Pourquoi mon âme est-elle triste ?

Alphonse de Lamartine· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 246 vers

Pourquoi gémis-tu sans cesse,O mon âme, réponds-moi ?D'où vient ce poids de tristesseOui pèse aujourd'hui sur toi ?Au tombeau qui nous dévore,Pleurant, tu n'as pas encoreConduit tes derniers amis !L'astre serein de ta vieS'élève encore ; et l'envieCherche pourquoi tu gémis !

La terre encore a des plages,Le ciel encore a des jours,La gloire encor des orages,Le cœur encor des amours ;La nature offre à tes veillesDes mystères, des merveilles,Qu'aucun œil n'a profané,Et flétrissant tout d'avanceDans les champs de l'espéranceTa main n'a pas tout glané !

Et qu'est-ce que la terre ?‖ Une prison flottante.Une demeure étroite,‖ un navire, une tenteQue son Dieu dans l'espace‖ a dressé pour un jour,Et dont le vent du ciel‖ en trois pas fait le tour !Des plaines, des vallons,‖ des mers et des collinesOù tout sort de la poudre‖ et retourne en ruines,Et dont la masse à peine‖ est à l'immensitéCe que l'heure qui sonne‖ est à l'éternité !Fange en palais pétrie,‖ hélas ! mais toujours fange.Où tout est monotone‖ et cependant tout change !

Et qu'est-ce que la vie ?‖ Un réveil d'un moment !De naître et de mourir‖ un court étonnement !Un mot qu'avec mépris‖ l'Être éternel prononce !Labyrinthe sans clef !‖ question sans réponse !Songe qui s'évapore,‖ étincelle qui fuit !Éclair qui sort de l'ombre‖ et rentre dans la nuit,Minute que le temps‖ prêle et retire à l'homme,Chose qui ne vaut pas‖ le mot dont on la nomme !

Et qu'est-ce que la gloire ?‖ Un vain son répété.Une dérision‖ de notre vanité !Un nom qui retentit‖ sur des lèvres mortelles.Vain, trompeur, inconstant,‖ périssable comme elles,Et qui, tantôt croissant‖ et tantôt affaibli.Passe de bouche en bouche‖ à l'éternel oubli !Nectar empoisonné‖ dont notre orgueil s'enivre,Oui fait mourir deux fois‖ ce qui veut toujours vivre !

Et qu'est-ce que l'amour ?‖ Ah ! prêt à le nommerMa bouche en le niant‖ craindrait de blasphémer !Lui seul est au-dessus‖ de tout mot qui l'exprime !Éclair brillant et pur‖ du feu qui nous anime,Étincelle ravie‖ au grand foyer des deux !Char de feu qui, vivants,‖ nous porte au rang des dieux !Rayon ! foudre des sens !‖ inextinguible flammeQui fond deux cœurs mortels‖ et n'en fait plus qu'une âme.Il est !… il serait tout,‖ s'il ne devait finir !Si le cœur d'un mortel‖ le pouvait contenir,Ou si, semblable au feu‖ dont Dieu fit son emblème,Sa flamme en s'exhalant‖ ne l'étouffait lui-même !

Mais quand ces biens que l'homme envieDéborderaient dans un seul cœur,La mort seule au bout de la vieFait un supplice du bonheur !Le flot du temps qui nous entraîneN'attend pas que la joie humaineFleurisse longtemps sur son cours !Race éphémère et fugitiveQue peux-tu semer sur la riveDe ce torrent qui fuit toujours !

Il fuit, et ses rives fanéesM'annoncent déjà qu'il est lard !Il fuit, et mes vertes annéesDisparaissent de mon regard ;Chaque projet, chaque espéranceRessemble à ce liège qu'on lanceSur la trace des matelots,Qui ne s'éloigne et ne surnageQue pour mesurer le sillageDu navire qui fend les flots !

Où suis-je ? Est-ce moi ? Je m'éveilleD'un songe qui n'est pas fini !Tout était promesse et merveilleDans un avenir infini !J'étais jeune !… Hélas ! mes annéesSur ma tète tombent fanéesEt ne refleuriront jamais !Mon cœur était plein !… il est vide !Mon sein fécond !… il est aride !J'aimais !.,. où sont ceux que j'aimais ?

Mes jours que le deuil décoloreGlissent avant d'être comptés ;Mon cœur, hélas ! palpite encoreDe ses dernières voluptés !Sous mes pas la terre est couverteDe plus d'une palme encor verte,Mais qui survit à mes désirs ;Tant d'objets chers à ma paupièreSont encor là, sur la poussièreTièdes de mes brûlants soupirs !

Je vois passer, je vois sourireLa femme aux perfides appas,Qui m'enivra d'un long délire .Dont mes lèvres baisaient les pas !Ses blonds cheveux flottent encore,Les fraîches couleurs de l'auroreTeignent toujours son front charmantEt dans l'azur de sa paupièreBrille encore assez de lumièrePour fasciner l'œil d'un amant !

La foule qui s'ouvre à mesureLa flatte encor d'un long coup d'œilEt la poursuit d'un doux murmureDont s'enivre son jeune orgueil ;Et moi ! je souris et je passe,Sans effort de mon cœur j'effaceCe songe de félicité,Et je dis, la pitié dans l'âme :Amour ! se peut-il que ta flammeMeure encore avant la beauté ?

Hélas ! dans une longue vieQue reste-t-il après l'amour ?Dans notre paupière éblouieCe qu'il reste après un beau jour !Ce qu'il reste à la voile videQuand le dernier vent qui la rideS'abat sur le flot assoupi ;Ce qu'il reste au chaume sauvage,Lorsque les ailes de l'orageSur la terre ont vidé l'épi !

Et pourtant il faut vivre encore.Dormir, s'éveiller tour à tour,Et traîner d'aurore en auroreCe fardeau renaissant des jours !Quand on a bu jusqu'à la lieLa coupe écumante de vie,Ah ! la briser serait un bien !Espérer, attendre, c'est vivre !Que sert de compter et de suivreDes jours qui n'apportent plus rien ?

Voilà pourquoi mon âme est lasseDu vide affreux qui la remplit,Pourquoi mon cœur change de placeComme un malade dans son lit !Pourquoi mon errante pensée,Comme une colombe blesséeNe se repose en aucun lieu ;Pourquoi j'ai détourné la vueDe cette terre ingrate et nue,El j'ai dit à la fin . Mon Dieu !

Comme un souffle d'un vent d'orageSoulevant l'humble passereau,L'emporte au-dessus du nuage,Loin du toit qui fut son berceau ;Sans même que son aile tremble,L'aquilon le soutient ; il sembleBercé sur les vagues des airs ;Ainsi cette seule penséeEmporta mon âme oppresséeJusqu'à la source des éclairs !

C'est Dieu, pensais-je, qui m'emporteL'infini s'ouvre sous mes pas !Que mon aile naissante est forte !Quels cieux ne tenterons-nous pas ?La foi même, un pied sur la terre,Monte de mystère en mystèreJusqu'où l'on monte sans mourir !J'irai, plein de sa soif sublime,Me désaltérer dans l'abîmeQue je ne verrai plus tarir !

J'ai cherché le Dieu que j'adore,Partout où l'instinct m'a conduit,Sous les voiles d'or de l'aurore,Chez les étoiles de la nuit ;Le firmament n'a point de voûtes,Les feux, les vents n'ont point de routesOù mon œil n'ait plongé cent fois ;Toujours présent à ma mémoire,Partout où se montrait sa gloire,Il entendait monter ma voix !

Je l'ai cherché dans les merveilles,Œuvre parlante de ses mains,Dans la solitude et les veilles,Et dans les songes des humains !L'épi, le brin d'herbe, l'insecte,Me disaient : Adore et respecte !Sa sagesse a passé par là !Et ces catastrophes fatales,Dont l'histoire enfle ses annales,Me criaient plus haut : Le voilà !

A chaque éclair, à chaque étoileQue je découvrais dans les cieux,Je croyais voir tomber le voileQui le dérobait à mes yeux ;Je disais : Un mystère encore !Voici son ombre, son aurore.Mon âme ! il va paraître enfin !Et toujours, ô triste pensée !Toujours quelque lettre effacéeManquait, hélas ! au nom divin.

Et maintenant, dans ma misère.Je n'en sais pas plus que l'enfantQui balbutie après sa mèreCe nom sublime et triomphant ;Je n'en sais pas plus que l'aurore,Qui de son regard vient d'éclore,Et le cherche en vain en tout lieu ;Pas plus que toute la nature,Qui le raconte et le murmure,Et demande : Où donc est mon Dieu ?

Voilà pourquoi mon âme est triste,Comme une mer brisant‖ la nuit sur un écueil,Comme la harpe du Psalmiste,Quand il pleure au bord d'un cercueil !Comme l'Horeb voilé‖ sous un nuage sombre,Comme un ciel sans étoile,‖ ou comme un jour sans ombre,Ou comme ce vieillard‖ qu'on ne put consoler,Qui, le cœur débordant‖ d'une douleur farouche.Ne pouvait plus tarir‖ la plainte sur sa bouche.Et disait : Laissez-moi parler !

Mais que dis-je ? Est-ce toi,‖ vérité, jour suprême !Qui te caches sous ta splendeur ?Ou n'est-ce pas mon œil‖ qui s'est voilé lui-mêmeSous les nuages de mon cœur ?

Ces enfants prosternés‖ aux marches de ton temple,Ces humbles femmes, ces vieillards,Leur âme te possède‖ et leur œil te contemple,Ta gloire éclate à leurs regards !

Et moi, je plonge en vain‖ sous tant d'ombres funèbres,Ta splendeur te dérobe à moi !Ah ! le regard qui cherche‖ a donc plus de ténèbresQue l'œil abaissé devant toi !

Dieu de la lumière,Entends ma prière,Frappe ma paupière,Comme le rocher !Que le jour se fasse,Car mon âme est lasse,Seigneur, de chercher !Astre que j'adore.Ce jour que j'imploreN'est point dans l'aurore,N'est pas dans les cieux !Vérité suprême !Jour mystérieux !De l'heure où l'on t'aime,Il est en nous-même,Il est dans nos yeux !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21[abab] 37[aa] 19[abba] 2[aaa] 1[ababba]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (160 de 8, 50 de 12, 20 de 7, 16 de 5)· profil 5, 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a cesse / tristesse féminine, classiqueb réponds-moi / toi masculine, classiquec dévore / encore féminine, classiqued amis / gémis masculine, classiquee vie / l'envie féminine, classiquea plages / orages féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec veilles / merveilles féminine, classiqued profané / glané masculine, classiquee d'avance / l'espérance féminine, classiquea flottante / tente féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquec collines / ruines féminine, classiqued l'immensité / l'éternité masculine, classiquee fange / change féminine, classiquea moment / étonnement masculine, classiqueb prononce / réponse féminine, classiquec fuit / nuit masculine, classiqued l'homme / nomme féminine, classiquea répété / vanité masculine, classiqueb mortelles / elles féminine, classiquec affaibli / oubli masculine, classiqued s'enivre / vivre féminine, classiquea nommer / blasphémer masculine, classiqueb l'exprime / anime féminine, classiquec deux / dieux masculine, classiqued flamme / âme féminine, classiquee finir / contenir masculine, classiquef emblème / lui-même féminine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquec entraîne / humaine féminine, classiqued cours / toujours masculine, classiquee fugitive / rive féminine, classiquea fanées / années féminine, classiqueb lard / regard masculine, classiquec espérance / lance féminine, classiqued matelots / flots masculine, classiquee surnage / sillage féminine, classiquea m'éveille / merveille féminine, classiqueb fini / infini masculine, classiquec années / fanées féminine, classiqued jamais / j'aimais masculine, classiquee vide / aride féminine, classiquea décolore / encore féminine, classiqueb comptés / voluptés masculine, classiquec couverte / verte féminine, classiqued désirs / soupirs masculine, classiquee paupière / poussière féminine, classiquea sourire / délire féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquec encore / l'aurore féminine, classiqued charmant / amant masculine, classiquee paupière / lumière féminine, classiquea mesure / murmure féminine, classiqueb d'œil / orgueil masculine, classiquec passe / j'efface féminine, classiqued félicité / beauté masculine, classiquee l'âme / flamme féminine, classiquea vie / éblouie féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquec vide / ride féminine, classiqued assoupi / l'épi masculine, classiquee sauvage / l'orage féminine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb tour / jours masculine, non classiquec lie / vie féminine, classiqued bien / rien masculine, classiquee vivre / suivre féminine, classiquea lasse / place féminine, classiqueb remplit / lit masculine, classiquec pensée / blessée féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee vue / nue féminine, classiquea d'orage / nuage féminine, classiqueb passereau / berceau masculine, classiquec tremble / semble féminine, classiqued airs / éclairs masculine, classiquee pensée / oppressée féminine, classiquea m'emporte / forte féminine, classiqueb pas masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiqued mourir / tarir masculine, classiquee sublime / l'abîme féminine, classiquea j'adore / l'aurore féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquec voûtes / routes féminine, classiqued fois / voix masculine, classiquee mémoire / gloire féminine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquec l'insecte / respecte féminine, classiqued là / voilà masculine, classiquee fatales / annales féminine, classiquea étoile / voile féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiqued enfin / divin masculine, classiquee pensée / effacée féminine, classiquea misère / mère féminine, classiqueb l'enfant / triomphant masculine, classiquec l'aurore / d'éclore féminine, classiquee nature / murmure féminine, classiquea triste / Psalmiste féminine, classiqueb écueil / cercueil masculine, classiquec sombre / ombre féminine, classiqued consoler / parler masculine, classiquee farouche / bouche féminine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb splendeur / cœur masculine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb vieillards / regards masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea lumière / prière / paupière féminine, classiqueb rocher / chercher masculine, classiquec fasse / lasse féminine, classiqued j'adore / j'implore / l'aurore féminine, classiquee cieux / mystérieux / yeux masculine, classiquef suprême / t'aime / nous-même féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

246 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources