Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre deuxième
HARMONIE X. Suite de Jéhovah
L’HUMANITÉ
A de plus hauts degrés‖ de l'échelle de l'être,En traits plus éclatants‖ Jéhovah va paraître,La nuit qui le voilait‖ ici s'évanouit !Voyez aux purs rayons‖ de l'amour qui va naîtreLa vierge qui s'épanouit !
Elle n'éblouit pas encoreL'œil fasciné qu'elle suspend,On voit qu'elle-même elle ignoreLa volupté qu'elle répand ;Pareille, en sa fleur virginale,A l'heure pure et matinale
Qui suit l'ombre et que le jour suit,Doublement belle à la paupière,Et des splendeurs de la lumièreEt des mystères de la nuit !
Son front léger s'élève et planeSur un cou flexible, élancé,Comme sur le flot diaphaneUn cygne mollement bercé ;Sous la voûte à peine décriteDe ce temple où son âme habite,On voit le sourcil s'ébaucher,Arc onduleux d'or et d'ébèneQue craint d'effacer une haleine.Ou le pinceau de retoucher !
Là jaillissent deux étincellesQue voile et rouvre à chaque instant,Comme un oiseau qui bat des ailes,La paupière au cil palpitant !Sur la narine transparenteLes veines où le sang serpenteS'entrelacent comme à dessein,Et de sa lèvre qui respireSe répand avec le sourireLe souffle embaumé de son sein !
Comme un mélodieux génieDe sons épars fait des concerts.Une sympathique harmonieAccorde entre eux ces traits divers ;De cet accord, charme de charmes,Dans le sourire ou dans les larmesNaissent la grâce et la beauté ;La beauté, mystère suprêmeQui ne se révèle lui-mêmeQue par désir et volupté !
Sur ces traits dont le doux ovaleBorne l'ensemble gracieux,Les couleurs que la nue étaleSe fondent pour charmer les yeux ;A la pourpre qui teint sa joue,On dirait que l'aube s'y joue.Ou qu'elle a fixé pour toujours,Au moment qui la voit éclore,Un rayon glissant de l'auroreSur un marbre aux divins contours !
Sa chevelure qui s'épancheAu gré du vent prend son essor,Glisse en ondes jusqu'à sa hanche,Et là s'effile en franges d'or ;Autour du cou blanc qu'elle embrasse,Comme un collier elle s'enlace,Descend, serpente et vient roulerSur un sein où s'enflent à peineDeux sources d'où la vie humaineEn ruisseaux d'amour doit couler !
Noble et légère, elle folâtre.Et l'herbe que foulent ses pasSous le poids de son pied d'albâtreSe courbe et ne se brise pas !Sa taille en marchant se balance,Comme la nacelle, qui danseLorsque la voile s'arronditSous son mât que berce l'aurore,Balance son flanc vide encoreSur la vague qui rebondit !
Son âme n'est rien que tendresse,Son corps qu'harmonieux contour,Tout son être que l'œil caresseN'est qu'un pressentiment d'amour !Elle plaint tout ce qui soupire ;Elle aime l'air qu'elle respire,Rêve ou pleure, ou chante à l'écart,Et sans savoir ce qu'il imploreD'une volupté qu'elle ignoreElle rougit sous un regard !
Mais déjà sa beauté plus mûreFleurit à son quinzième été ;A ses yeux toute la natureN'est qu'innocence et volupté !Aux feux des étoiles brillantesAu doux bruit des eaux ruisselantes,Sa pensée erre avec amour ;Et toutes les fleurs des prairiesViennent entre ses doigts flétriesSur son char sécher tour à tour !
L'oiseau, pour tout autre sauvage,Sous ses fenêtres vient nicher,Ou, charmé de son esclavage,Sur ses épaules se percher ;Elle nourrit les tourterelles.Sur le blanc salin de leurs ailesPromène ses doigts caressants,Ou, dans un amoureux caprice,Elle aime que leur cou frémisseSous ses baisers retentissants !
Elle paraît, et tout soupire,Tout se trouble sous son regard ;Sa beauté répand un délireQui donne une ivresse au vieillard !Et comme on voit l'humble poussièreTourbillonner à la lumièreQui la fascine à son insu.Partout où ce beau front rayonne,Un souffle d'amour environneCelle par qui l'homme est conçu !
Un homme ! un fils, un roi‖ de la nature entière !Insecte né de boue‖ et qui vit de lumière !Qui n'occupe qu'un point,‖ qui n'a que deux instants,Mais qui de l'Infini‖ par la pensée est maître,Et reculant sans fin‖ les bornes de son être,S'étend dans tout l'espace‖ et vit dans tous les temps !
Il naît, et d'un coup d'œil‖ il s'empare du monde,Chacun de ses besoins‖ soumet un élément ;Pour lui germe l'épi,‖ pour lui s'épanche l'onde,Et le feu, fils du jour,‖ descend du firmament !
L'instinct de sa faiblesse‖ est sa toute-puissance ;Pour lui l'insecte même‖ est un objet d'effroi.Mais le sceptre du globe‖ est à l'intelligence ;L'homme s'unit à l'homme,‖ et la terre a son roi !
Il regarde, et le jour‖ se peint dans sa paupière ;Il pense, et l'univers‖ dans son âme apparaît !Il parle, et son accent,‖ comme une autre lumière,Va dans l'âme d'autrui‖ se peindre trait pour trait !
Il se donne des sens‖ qu'oublia la nature,Jette un frein sur la vague‖ au vent capricieux,Lance la mort au but‖ que son calcul mesure,Sonde avec un cristal‖ les abîmes des cieux !
Il écrit, et les vents‖ emportent sa pensée,Oui va dans tous les lieux‖ vivre et s'entretenir !Et son âme invisible‖ en traits vivants tracéeÉcoute le passé‖ qui parle à l'avenir !
Il fonde les cités,‖ familles immortelles,Et pour les soutenir‖ il élève les lois.Qui, de ces monuments‖ colonnes éternelles,Du temple social‖ se divisent le poids !
Après avoir conquis‖ la nature, il soupire ;Pour un plus noble prix‖ sa vie a combattu ;Et son cœur vide encor‖ dédaignant son empire,Pour s'égaler aux dieux‖ inventa la vertu !
Il offre en souriant‖ sa vie en sacrifice.Il se confie au Dieu‖ que son œil ne voit pas ;Coupable, a le remords‖ qui venge la justice,Vertueux, une voix‖ qui l'applaudit tout bas !
Plus grand que son destin,‖ plus grand que la nature,Ses besoins satisfaits‖ ne lui suffisent pas.Son âme a des destins‖ qu'aucun œil ne mesure,El des regards portant‖ plus loin que le trépas !
Il lui faut l'espérance,‖ et l'empire et la gloire,L'avenir à son nom,‖ à sa foi des autels,Des dieux à supplier,‖ des vérités à croire,Des cieux et des enfers,‖ et des jours immortels !
Mais le temps tout à coup‖ manque à sa vie usée.L'horizon raccourci‖ s'abaisse devant lui,Il sent tarir ses jours‖ comme une onde épuisée,Et son dernier soleil a lui !
Regardez-le mourir !‖… Assis sur le rivageQue vient battre la vague‖ où sa nef doit partir,Le pilote qui sait‖ le but de son voyageD'un cœur plus rassuré‖ n'attend pas le zéphyr !
On dirait que son œil,‖ qu'éclaire l'espérance,Voit l'immortalité‖ luire sur l'autre bord,Au delà du tombeau‖ sa vertu le devance,Et, certain du réveil,‖ le jour baisse, il s'endort !
Et les astres n'ont plus‖ d'assez pure lumière.Et l'Infini n'a plus‖ d'assez vaste séjour,Et les siècles divins‖ d'assez longue carrièrePour l'âme de celui‖ qui n'était que poussièreEt qui n'avait qu'un jour !
Voilà cet instinct qui l'annoncePlus haut que l'aurore et la nuit.Voilà l'éternelle réponseAu doute qui se reproduit !Du grand livre de la nature .Si la lettre, à vos yeux obscure.Ne le trahit pas en tout lieu,Ah ! l'homme est le livre suprême :Dans les fibres de son cœur mêmeLisez, mortels : Il est un Dieu !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(aabab) 1(ababcc) 1(abba) 1(ababccbddb) 10(ababccdeed) 1(aabccb) 13(abab) 1(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (122 de 8, 65 de 12, 1 de 6)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains, 11 dizains, 2 quintils, 2 sizains
- Mots à la rime
- a l'être / paraître / naître féminine, classiqueb s'évanouit / s'épanouit masculine, classiquea encore / ignore féminine, classiqueb suspend / répand masculine, classiquec virginale / matinale féminine, classiquea suit / nuit masculine, classiqueb paupière / lumière féminine, classiquea plane / diaphane féminine, classiqueb élancé / bercé masculine, classiquec décrite / habite féminine, classiqued s'ébaucher / retoucher masculine, classiquee d'ébène / haleine féminine, classiquea étincelles / ailes féminine, classiqueb instant / palpitant masculine, classiquec transparente / serpente féminine, classiqued dessein / sein masculine, classiquee respire / sourire féminine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb concerts / divers masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiqued beauté / volupté masculine, classiquee suprême / lui-même féminine, classiquea ovale / étale féminine, classiqueb gracieux / yeux masculine, classiquec joue féminine, classiqued toujours / contours masculine, classiquee éclore / l'aurore féminine, classiquea s'épanche / hanche féminine, classiqueb essor / d'or masculine, classiquec embrasse / s'enlace féminine, classiqued rouler / couler masculine, classiquee peine / humaine féminine, classiquea folâtre / d'albâtre féminine, classiqueb pas masculine, classiquec balance / danse féminine, classiqued s'arrondit / rebondit masculine, classiquee l'aurore / encore féminine, classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb contour / d'amour masculine, classiquec soupire / respire féminine, classiqued l'écart / regard masculine, classiquee implore / ignore féminine, classiquea mûre / nature féminine, classiqueb été / volupté masculine, classiquec brillantes / ruisselantes féminine, classiqued amour / tour masculine, classiquee prairies / flétries féminine, classiquea sauvage / esclavage féminine, classiqueb nicher / percher masculine, classiquec tourterelles / ailes féminine, classiqued caressants / retentissants masculine, classiquee caprice / frémisse féminine, classiquea soupire / délire féminine, classiqueb regard / vieillard masculine, classiquec poussière / lumière féminine, classiqued insu / conçu masculine, classiquee rayonne / environne féminine, classiquea entière / lumière féminine, classiqueb instants / temps masculine, classiquec maître / être féminine, classiquea monde / l'onde féminine, classiqueb élément / firmament masculine, classiquea toute-puissance / l'intelligence féminine, classiqueb d'effroi / roi masculine, classiqueb apparaît / trait masculine, classiquea nature / mesure féminine, classiqueb capricieux / cieux masculine, classiquea pensée / tracée féminine, classiqueb s'entretenir / l'avenir masculine, classiquea immortelles / éternelles féminine, classiqueb lois / poids masculine, classiquea soupire / empire féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquea sacrifice / justice féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquea gloire / croire féminine, classiqueb autels / immortels masculine, classiquea usée / épuisée féminine, classiqueb lui masculine, classiquea rivage / voyage féminine, classiqueb partir / zéphyr masculine, classiquea l'espérance / devance féminine, classiqueb bord / s'endort masculine, classiquea lumière / carrière / poussière féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea l'annonce / réponse féminine, classiqueb nuit / reproduit masculine, classiquec nature / obscure féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee suprême / même féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources