Jocelyn, 1836
Prologue
J'étais le seul ami‖ qu'il eût sur cette terreHors son pauvre troupeau ;‖ je vins au presbytèreComme j'avais coutume,‖ à la Saint-Jean d'été,A pied, par le sentier‖ du chamois fréquenté,Mon fusil sous le bras‖ et mes deux chiens en laisse,Montant, courbé, ces monts‖ que chaque pas abaisse,Mais songeant au plaisir‖ que j'aurais vers le soirA frapper à sa porte,‖ à monter, à m'asseoirAu coin de son foyer‖ tout flamboyant d'érable,A voir la blanche nappe‖ étendue, et la table,Couverte par ses mains‖ de légume et de fruit,Nous rassembler causant‖ bien avant dans la nuit ;Il me semble déjà‖ dans mon oreille entendreDe sa touchante voix‖ l'accent tremblant et tendre,Et sentir à défaut‖ de mots cherchés en vain,Tout son cœur me parler‖ d'un serrement de main ;Car lorsque l'amitié‖ n'a plus d'autre langage,La main aide le cœur‖ et lui rend témoignage.Quand je fus au sommet‖ d'où le libre horizonLaissait apercevoir‖ le toit de sa maison,Je posai mon fusil‖ sur une pierre grise,Et j'essuyai mon front‖ que vint sécher la brise ;Puis regardant, je fus‖ surpris de ne pas voirD'arbre en arbre au verger‖ errer son habit noir ;Car c'était l'heure sainte‖ où, libre et solitaire,Au rayon du couchant‖ il lisait son bréviaire,Et plus surpris encor‖ de ne pas voir monter,Du toit où si souvent‖ je la voyais flotter,De son foyer du soir‖ l'ordinaire fumée.Mais voyant au soleil‖ sa fenêtre fermée,Une tristesse vague,‖ une ombre de malheur,Comme un frisson sur l'eau‖ courut sur tout mon cœur,Et sans donner de cause‖ à ma terreur subite,Je repris mon chemin‖ et je marchai plus vite.
Mon œil cherchait quelqu'un‖ qu'il pût interroger,Mais dans les chants déserts,‖ ni troupeau, ni berger :Le mulet broutait seul‖ l'herbe rare et poudreuseSur les bords de la route ;‖ et dans le sol qu'il creuseLe soc penché dormait‖ à moitié d'un sillon ;On n'entendait au loin‖ que le cri du grillonAu lieu du bruit vivant,‖ des voix entremêlées.Qui montent tous les soirs‖ du fond de ces vallées.J'arrive et frappe en vain,‖ le gardien du foyer,Son chien même à mes coups‖ ne vient pas aboyer ;Je presse le loquet‖ d'un doigt lourd et rapide,Et j'entre dans la cour,‖ aussi muette et vide.Vide ? hélas ! mon Dieu non ;‖ au pied de l'escalierQui conduisait de l'aire‖ au rustique palier,Comme un pauvre accroupi‖ sur le seuil d'une église,Une figure noire‖ était dans l'ombre assise,Immobile, le front‖ sur ses genoux couché,Et dans son tablier‖ le visage caché.Elle ne proférait‖ ni plainte ni murmure ;Seulement du drap noir‖ qui couvrait sa figureUn mouvement léger,‖ convulsif, continu,Trahissait le sanglot‖ dans son sein retenu ;Je devinai la mort‖ à ce muet emblème :La servante pleurait‖ le vieux maître qu'elle aime.— « Marthe ! dis-je ; est-il vrai ?‖… » Se levant à ma voixEt s'essuyant les yeux‖ du revers de ses doigts,— « Trop vrai ! Montez, Monsieur,‖ on peut le voir encore,« On ne doit l'enterrer‖ que demain à l'aurore ;« Sa pauvre âme du moins‖ s'en ira plus en paix« Si vous l'accompagnez‖ de vos derniers souhaits.« Il a parlé de vous‖ jusqu'à sa dernière heure :« — Marthe, me disait-il,‖ si Dieu veut que je meure,« Dis-lui que son ami‖ lui laisse tout son bien« Pour avoir soin de toi,‖ des oiseaux et du chien. —« Son bien ? n'eu point garder‖ était toute sa gloire,« Il ne remplirait pas‖ le rayon d'une armoire.« Le peu qui lui restait‖ a passé sou par sou« En linge, en alimens,‖ ici, là, Dieu sait où.« Tout le temps qu'a duré‖ la grande maladie,« Il leur a tout donné,‖ Monsieur, jusqu'à sa vie,« Car c'est en confessant,‖ jour et nuit, tel et tel,« Qu'il a gagné la mort.‖ » — « Oui, lui dis-je, et le ciel ! »Et je montai. La chambre‖ était déserte et sombre,Deux cierges seulement‖ en éclaircissaient l'ombre,Et mêlaient sur son front‖ les funèbres refletsAux rayons d'or du soir‖ qui perçaient les volets,Comme luttent entre eux‖ dans la sainte agonie,L'immortelle espérance‖ et la nuit de la vie.
Son visage était calme‖ et doux à regarder ;Ses traits pacifiés‖ semblaient encor garderLa douce impression‖ d'extases commencées ;Il avait vu le ciel‖ déjà dans ses pensées,Et le bonheur de l'âme,‖ en prenant son essor,Dans son divin sourire‖ était visible encor.Un drap blanc recouvert‖ de sa soutane noire,Parait son lit de mort ;‖ un crucifix d'ivoireReposait dans ses mains‖ sur son sein endormi,Comme un ami qui dort‖ sur le cœur d'un ami ;Et, couché sur les pieds‖ du maître qu'il regarde,Son chien blanc, inquiet‖ d'une si longue garde,Grondait au moindre bruit,‖ et las de le veiller,Écoutait si son souffle‖ allait se réveiller.Près du chevet du lit,‖ selon le sacré rite,Un rameau de buis sec‖ trempait dans l'eau bénite ;Ma main avec respect‖ le secoua trois fois,En traçant sur le corps‖ le signe de la croix.Puis je baisai les pieds‖ et les mains ; le visageDe l'immortalité‖ portait déjà l'image,Et déjà sur ce front, où son signe était lu,Mon œil respectueux‖ ne voyait qu'un élu.Puis, avec l'assistant‖ disant les saints cantiques,Je m'assis pour pleurer‖ près des chères reliques,Et priant et chantant‖ et pleurant tour à tour,Je consumai la nuit‖ et vis poindre le jour.
Près du seuil de l'église,‖ au coin du cimetière,Dans la terre des morts‖ nous couchâmes la bière ;Chacun des villageois‖ jeta sur le cercueilUn peu de terre sainte‖ en signe de son deuil ;Tous pleuraient en passant,‖ et regardaient la tombeS'affaisser lentement‖ sous la cendre qui tombe ;Chaque fois qu'en tombant‖ la terre retentit,De la foule muette‖ un sourd sanglot sortit.Quand ce fut à mon tour :‖ — « O saint ami ! » lui dis-je,« Dors ! ne n'est pas mon cœur,‖ c'est mon œil qui s'afflige.« En vain je vais fermer‖ la couche où te voilà,« Je sais qu'en ce moment‖ mon ami n'est plus là…« Il est où ses vertus‖ ont allumé leur flamme !« Il est où ses soupirs‖ ont devancé son âme ! »Je dis ; et tout le soir,‖ attristant ces déserts,Sa cloche en gémissant‖ le pleura dans les airs,Et, mêlant à ses glas‖ des aboîmens funèbres,Son chien, qui l'appelait,‖ hurla dans les ténèbres.
Et moi, seul avec Marthe‖ en ce morne séjour,J'allais, je revenais‖ du jardin à la cour,Cherchant et retrouvant‖ en chaque endroit sa trace,Le voyant, lui parlant,‖ et lui laissant sa place,Feuilletant tout ouvert‖ quelque livre pieux,En lisant un passage‖ et m'essuyant les yeux.« — N'écrivait-il jamais ?‖ » — « Quelquefois le dimanche, »Me dit Marthe, « il veillait‖ sur une page blanche,« Et quand elle était noire,‖ au fond d'un vieux panier« Il la jetait, et moi,‖ dans un coin du grenier« Je balayais la feuille‖ au retour de l'aurore.« Ce qu'ont laissé les rats‖ y peut bien être encore. »J'y montai ; j'y trouvai‖ ces pages où sa mainAvait ainsi couru‖ sans ordre et sans dessein,Semblables à ces mots‖ qu'un rêveur solitaireDu bout de son bâton‖ écrit avec mystère,Caractères battus‖ par la pluie et les vents,Et dont l'œil se fatigue‖ à renouer le sens.Bien des dates manquaient‖ à ce journal sans suite,Soit qu'il eût déchiré‖ la page à peine écrite,Ou soit que Marthe en eût‖ allumé ses flambeaux,Et les vents sur son toit‖ dispersé les lambeaux.Déplorant à mon cœur‖ mainte feuille ravie,Mon œil de ces débris‖ recomposait sa vie,Comme l'œil, éclairé‖ d'un rayon de la nuit,Et s'égarant au loin‖ sur l'horizon qui fuit,Voit les anneaux glissans‖ d'un fleuve à l'eau brillante,Dérouler flots à flots‖ leur nappe étincelante,Se perdre par moment‖ sous quelque tertre obscur,Dans la plaine plus bas‖ reparaître plus pur,Se briser de nouveau‖ dans les prés qu'il arrose ;Mais suivant du regard‖ le sillon qu'il suppose,Et sous les noirs coteaux‖ devinant ses détours,De mille anneaux rompus‖ recompose un seul cours.C'est ainsi qu'à travers‖ de confuses images,De ce journal brisé‖ j'ai reconnu les pages.Si d'une ombre souvent‖ le texte est obscurci,Complétez en lisant‖ ces pages, les voici.
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a terre / presbytère féminine, classiqueb d'été / fréquenté masculine, classiquec laisse / abaisse féminine, classiqued soir / m'asseoir masculine, classiquee d'érable / table féminine, classiquef fruit / nuit masculine, classiqueg entendre / tendre féminine, classiqueh vain / main masculine, classiquei langage / témoignage féminine, classiquej horizon / maison masculine, classiquek grise / brise féminine, classiquel voir / noir masculine, classiquem solitaire / bréviaire féminine, classiquen monter / flotter masculine, classiqueo fumée / fermée féminine, classiquep malheur / cœur masculine, classiqueq subite / vite féminine, classiquea interroger / berger masculine, classiqueb poudreuse / creuse féminine, classiquec sillon / grillon masculine, classiqued entremêlées / vallées féminine, classiquee foyer / aboyer masculine, classiquef rapide / vide féminine, classiqueg l'escalier / palier masculine, classiqueh église / assise féminine, classiquei couché / caché masculine, classiquej murmure / figure féminine, classiquek continu / retenu masculine, classiquel emblème / aime féminine, classiquem voix / doigts masculine, classiquen encore / l'aurore féminine, classiqueo paix / souhaits masculine, classiquep heure / meure féminine, classiqueq bien / chien masculine, classiquer gloire / armoire féminine, classiques sou / où masculine, classiquet maladie / vie féminine, classiqueu tel / ciel masculine, classiquev sombre / l'ombre féminine, classiquew reflets / volets masculine, classiquex agonie / vie féminine, classiquea regarder / garder masculine, classiqueb commencées / pensées féminine, classiquec essor / encor masculine, classiqued noire / d'ivoire féminine, classiquee endormi / ami masculine, classiquef regarde / garde féminine, classiqueg veiller / réveiller masculine, classiqueh rite / bénite féminine, classiquei fois / croix masculine, classiquej visage / l'image féminine, classiquek lu / élu masculine, classiquel cantiques / reliques féminine, classiquem tour / jour masculine, classiquea cimetière / bière féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquec tombe féminine, classiqued retentit / sortit masculine, classiquee dis-je / s'afflige féminine, classiquef voilà / là masculine, classiqueg flamme / âme féminine, classiqueh déserts / airs masculine, classiquei funèbres / ténèbres féminine, classiquea séjour / cour masculine, classiqueb trace / place féminine, classiquec pieux / yeux masculine, classiqued dimanche / blanche féminine, classiquee panier / grenier masculine, classiquef l'aurore / encore féminine, classiqueg main / dessein masculine, classiqueh solitaire / mystère féminine, classiquei vents / sens masculine, classiquej suite / écrite féminine, classiquek flambeaux / lambeaux masculine, classiquel ravie / vie féminine, classiquem nuit / fuit masculine, classiquen brillante / étincelante féminine, classiqueo obscur / pur masculine, classiquep arrose / suppose féminine, classiqueq détours / cours masculine, classiquer images / pages féminine, classiques obscurci / voici masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes de M. A. de Lamartine, PARIS, 21, quai Malaquais, CHARLES GOSSELIN, FURNE ET Cie, PAGNERRE, DUFOUR ET MULAT, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources