Méditations poétiques, 1812‑1847
CINQUIÈME MÉDITATION. À M. de Musset
EN RÉPONSE À SES VERS 1840
Maintenant qu’abrité‖ des monts de mon enfance,Je n’entends plus Paris‖ ni son murmure immense,Qui, semblable à la mer‖ contre un cap écumant,Répand loin de ses murs‖ son retentissement ;Maintenant que mes jours‖ et mes heures limpidesRésonnent sous la main‖ comme des urnes vides,Et que je puis en paix‖ les combler à plaisirDe contemplations,‖ de chants et de loisir,Qu’entre le firmament‖ et mon œil qui s’y lèveAucun plafond jaloux‖ n’intercepte mon rêve,Et que j’y vois surgir‖ ses feux sur les coteaux,Comme de blanches nefs‖ à l’horizon des eaux ;Rassasié de paix,‖ de silence et d’extase,Le limon de mon cœur‖ descend au fond du vase ;J’entends chanter en moi‖ les brises d’autrefois,Et je me sens tenté‖ d’essayer si mes doigtsPourront, donnant au rhythme‖ une âme cadencée,Tendre cet arc sonore‖ où vibrait ma pensée.S’ils ne le peuvent plus,‖ que ces vers oubliésAillent au moins frémir‖ et tomber à tes piés !
Enfant aux blonds cheveux,‖ jeune homme au cœur de cire,Dont la lèvre a le pli‖ des larmes ou du rire,Selon que la beauté‖ qui règne sur tes yeuxEut un regard hier‖ sévère ou gracieux ;Poétique jouet‖ de molle poésie,Qui prends pour passion‖ ta vague fantaisie,Bulle d’air coloré‖ dans une bulle d’eauQue l’enfant fait jaillir‖ du bout d’un chalumeau,Que la beauté rieuse‖ avec sa folle haleineÉlève vers le ciel,‖ y suspend, y promène,Pour y voir un moment‖ son image flotter,Et qui, lorsqu’en vapeur‖ elle vient d’éclater,Ne sait pas si cette eau,‖ dont elle est arrosée,Est le sang de ton cœur‖ ou l’eau de la rosée ;Émule de Byron,‖ au sourire moqueur,D’où vient ce cri plaintif‖ arraché de ton cœur ?Quelle main, de ton luth‖ en parcourant la gamme,A changé tout à coup‖ la clef de ta jeune âme,Et fait rendre à l’esprit‖ le son du cœur humain ?Est-ce qu’un pli de rose‖ aurait froissé ta main ?Est-ce que ce poignard‖ d’Alep ou de Grenade,Poétique hochet‖ des douleurs de parade,Dont la lame au soleil‖ ruisselle comme l’eau,En effleurant ton sein‖ aurait percé la peau,Et, distillant ton sang‖ de sa pointe rougie,Mêlé la pourpre humaine‖ au nectar de l’orgie ?Ou n’est-ce pas plutôt‖ que cet ennui profondQue contient chaque coupe‖ et qu’on savoure au fondDes ivresses du cœur,‖ amère et fade lie,Fit détourner ta lèvre‖ avec mélancolie.Et que le vase vide,‖ et dont tes doigts sont las,Tombe et sonne à tes pieds,‖ et s’y brise en éclats ?…
Ah ! c’est que vient le tour‖ des heures sérieuses,Où l’ironie en pleurs‖ fuit les lèvres rieuses,Qu’on s’aperçoit enfin‖ qu’à se moquer du sort,Le cœur le plus cynique‖ est dupe de l’effort,Que rire de soi-même‖ en secret autoriseDieu même à mépriser‖ l’homme qui se méprise ;Que ce rôle est grimace‖ et profanation ;Que le rire et la mort‖ sont contradiction ;Que du cortége humain,‖ dans sa route éternelle,La marche vers son but‖ est grave et solennelle ;Et que celui qui rit‖ de l’enfance au tombeau,De l’immortalité‖ porte mal le flambeau,Avilit sa nature‖ et joue avec son âme,Et de son propre souffle‖ éteint sa sainte flamme.Est-ce un titre à porter‖ au seuil du jugement,Pour tout œuvre ici-bas‖ qu’un long ricanement ?L’homme répondra-t-il,‖ quand le souverain maîtreLui crîra dans son cœur :‖ « Pourquoi t’ai-je fait naître ? »» Qu’as-tu fait pour le temps,‖ pour le ciel et pour moi ?» — J’ai ri de l’univers,‖ de toi-même, et de moi ! »
Honte à qui croit ainsi‖ jouer avec sa lyre,La vie est un mystère,‖ et non pas un délire.
Après l’avoir nié,‖ — toi-même tu le sens.Dans un des lourds réveils‖ de l’ivresse des sens,Sentant ton cœur désert,‖ ton front brûlant et vide,Tu tournes dans tes doigts‖ le fer du suicide ;Mais, avant de mourir,‖ tu veux savoir de moiSi j’ai souffert, aimé,‖ déliré comme toi,Et comment j’ai passé,‖ par ces crises du drame,Des tempêtes des sens‖ aux grands calmes de l’âme,Et comment sur les flots‖ je me suis élevé,Et quel phare divin‖ mes doutes ont trouvé,Et de quel nom je nomme‖ et de quel sens j’adoreCe Dieu que ma pensée‖ en sa nuit vit éclore,Ce Dieu dont la présence,‖ aussitôt qu’il nous luit,Comble tout précipice,‖ éclaire toute nuit.
Triste serait l’accent,‖ et cette longue histoireRemûrait trop de cendre‖ au fond de ma mémoire.Il est sur son sentier‖ si dur de revenir,Quand chaque pied saignant‖ se heurte au souvenir !Mais écoute tomber‖ seulement cette goutteDe l’eau trouble du cœur,‖ et tu la sauras toute ?
Je vivais comme toi,‖ vieux et froid à vingt ans,Laissant les guêpes mordre‖ aux fleurs de mon printemps,Laissant la lèvre pâle‖ et fétide des vicesEffeuiller leur corolle‖ et pomper leurs calices,Méprisant mes amours‖ et les montrant au doigt,Comme un enfant grossier‖ qui trouble l’eau qu’il boit.Mon seul soleil était‖ la clarté des bougies ;Je détestais l’aurore‖ en sortant des orgies.
À mes lèvres, où Dieu‖ sommeillait dans l’oubli,Un sourire ironique‖ avait donné son pli ;Tous mes propos n’étaient‖ qu’amère raillerie.Je plaignais la pudeur‖ comme une duperie ;Et si quelque reproche‖ ou de mère ou de sœur,À mes premiers instincts‖ parlant avec douceur,Me rappelait les jours‖ de ma naïve enfance,Nos mains jointes, nos yeux‖ levés, notre innocence ;Si quelque tendre écho‖ de ces soirs d’autrefoisDans mon esprit troublé‖ s’éveillant à leur voix,D’une aride rosée‖ humectait ma paupière,Mon front haut secouait‖ ses cheveux en arrière ;Pervers, je rougissais‖ de mon bon sentiment ;Je refoulais en moi‖ mon attendrissement,Et j’allais tout honteux‖ vers mes viles idoles,Parmi de vils railleurs,‖ bafouer ces paroles ! !
Voilà quelle gangrène‖ énervait mon esprit,Quand l’amour, cet amour‖ qui tue ou qui guérit,Cette plante de vie‖ au céleste dictame,Distilla dans mon cœur‖ des lèvres d’une femme.Une femme ? Est-ce un nom‖ qui puisse te nommer,Chaste apparition‖ qui me forças d’aimer,Forme dont la splendeur‖ à l’aube eût fait envie,Saint éblouissement‖ d’une heure de ma vie ;Toi qui de ce limon‖ m’enlevas d’un regard,Comme un rayon d’en haut‖ attire le brouillard,Et, le transfigurant‖ en brillant météore,Le roule en dais de feu‖ sous les pas de l’aurore ?Ses yeux, bleus comme l’eau,‖ furent le pur miroirOù mon âme se vit‖ et rougit de se voir,Où, pour que le mortel‖ ne profanât pas l’ange,De mes impuretés‖ je dépouillai la fange.Pour cueillir cet amour,‖ fruit immatériel,Chacun de mes soupirs‖ m’enleva vers le ciel.Quand elle disparut‖ derrière le nuage,Mon cœur purifié‖ contenait une image,Et je ne pouvais plus,‖ de peur de la ternir,Redescendre jamais‖ d’un si haut souvenir !
Depuis ce jour lointain,‖ des jours, des jours sans nombreOnt jeté sur mon cœur‖ leur soleil ou leur ombre ;Comme un sol moissonné,‖ mais qui germe toujours,La vie a dans mon cœur‖ porté d’autres amours ;De l’heure matinale‖ à cette heure avancée,J’ai sous d’autres abris‖ rafraîchi ma pensée,D’autres yeux ont noyé‖ leurs rayons dans les miens :Mais du premier rayon‖ toujours je me souviens,Toujours j’en cherche ici‖ la trace éblouissante,Et mon âme a gardé‖ la place à l’âme absente.Voilà pourquoi souvent‖ tu vois mon front baissé,Comme quelqu’un qui cherche‖ où son guide a passé.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 76((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a enfance / immense féminine, classiqueb écumant / retentissement masculine, classiquec limpides / vides féminine, classiqued plaisir / loisir masculine, classiquee lève / rêve féminine, classiquef coteaux / eaux masculine, classiqueg d’extase / vase féminine, classiqueh d’autrefois / doigts masculine, classiquei cadencée / pensée féminine, classiquej oubliés / piés masculine, classiquea cire / rire féminine, classiqueb yeux / gracieux masculine, classiquec poésie / fantaisie féminine, classiqued d’eau / chalumeau masculine, classiquee haleine / promène féminine, classiquef flotter / d’éclater masculine, classiqueg arrosée / rosée féminine, classiqueh moqueur / cœur masculine, classiquei gamme / âme féminine, classiquej humain / main masculine, classiquek Grenade / parade féminine, classiquel l’eau / peau masculine, classiquem rougie / l’orgie féminine, classiquen profond / fond masculine, classiqueo lie / mélancolie féminine, classiquep las / éclats masculine, classiquea sérieuses / rieuses féminine, classiqueb sort / l’effort masculine, classiquec autorise / méprise féminine, classiqued profanation / contradiction masculine, classiquee éternelle / solennelle féminine, classiquef tombeau / flambeau masculine, classiqueg âme / flamme féminine, classiqueh jugement / ricanement masculine, classiquei maître / naître féminine, classiquej moi masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiquea sens masculine, classiqueb vide / suicide féminine, classiquec moi / toi masculine, classiqued drame / l’âme féminine, classiquee élevé / trouvé masculine, classiquef j’adore / éclore féminine, classiqueg luit / nuit masculine, classiquea histoire / mémoire féminine, classiqueb revenir / souvenir masculine, classiquec goutte / toute féminine, classiquea ans / printemps masculine, classiqueb vices / calices féminine, classiquec doigt / boit masculine, classiqued bougies / orgies féminine, classiquea l’oubli / pli masculine, classiqueb raillerie / duperie féminine, classiquec sœur / douceur masculine, classiqued enfance / innocence féminine, classiquee d’autrefois / voix masculine, classiquef paupière / arrière féminine, classiqueg sentiment / attendrissement masculine, classiqueh idoles / paroles féminine, classiquea esprit / guérit masculine, classiqueb dictame / femme féminine, classiquec nommer / d’aimer masculine, classiqued envie / vie féminine, classiquee regard / brouillard masculine, classiquef météore / l’aurore féminine, classiqueg miroir / voir masculine, classiqueh l’ange / fange féminine, classiquei immatériel / ciel masculine, classiquej nuage / image féminine, classiquek ternir / souvenir masculine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec avancée / pensée féminine, classiqued miens / souviens masculine, classiquee éblouissante / absente féminine, classiquef baissé / passé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources