Méditations poétiques, 1823
VINGT-SIXIÈME MÉDITATION. Adieux à la poésie
Il est une heure de silenceOù la solitude est sans voix,Où tout dort, même l’espérance ;Où nul zéphyr ne se balanceSous l’ombre immobile des bois.
Il est un âge où de la lyreL’âme aussi semble s’endormir,Où du poétique délireLe souffle harmonieux expireDans le sein qu’il faisait frémir.
L’oiseau qui charme le bocage,Hélas ! ne chante pas toujours :À midi, caché sous l’ombrage,Il n’enchante de son ramageQue l’aube et le déclin des jours.
Adieu donc, adieu, voici l’heure,Lyre aux accords mélodieux !En vain à la main qui t’effleureTa fibre encor répond et pleure :Voici l’heure de nos adieux.
Reçois cette larme rebelleQue mes yeux ne peuvent cacher.Combien sur ta corde fidèleMon âme, hélas ! en versa-t-elle,Que tes soupirs n’ont pu sécher !
Sur cette terre infortunée,Où tous les yeux versent des pleurs,Toujours de cyprès couronnée,La lyre ne nous fut donnéeQue pour endormir nos douleurs.
Tout ce qui chante ne répèteQue des regrets ou des désirs ;Du bonheur la corde est muette ;De Philomèle et du poëteLes plus doux chants sont des soupirs.
Dans l’ombre auprès d’un mausolée,Ô lyre, tu suivis mes pas ;Et, des doux festins exilée,Jamais ta voix ne s’est mêlée,Aux chants des heureux d’ici-bas.
Pendue aux saules de la rive,Libre comme l’oiseau des bois,On n’a point vu ma main craintiveT’attacher, comme une captive,Aux portes des palais des rois.
Des partis l’haleine glacéeNe t’inspira pas tour à tour ;Aussi chaste que la pensée,Nul souffle ne t’a caressée,Hormis le souffle de l’Amour.
En quelque lieu qu’un sort sévèreFît plier mon front sous ses lois,Grâce à toi, mon âme étrangèreA trouvé partout sur la terreUn céleste écho de sa voix.
Aux monts d’où le jour semble éclore,Quand je t’emportais avec moiPour louer celui que j’adore,Le premier rayon de l’auroreNe se réveillait qu’après toi.
Au bruit des flots et des cordages,Aux feux livides des éclairs,Tu jetais des accords sauvages,Et, comme l’oiseau des orages,Tu rasais l’écume des mers.
Celle dont le regard m’enchaîneÀ tes accents mêlait sa voix,Et souvent ses tresses d’ébèneFrissonnaient sous ma molle haleine,Comme tes cordes sous mes doigts.
Peut-être à moi, lyre chérie,Tu reviendras dans l’avenir,Quand, de songes divins suivie,La mort approche, et que la vieS’éloigne comme un souvenir.
Dans cette seconde jeunesseQu’un doux oubli rend aux humains,Souvent l’homme, dans sa tristesse,Sur toi se penche et te caresse,Et tu résonnes sous ses mains.
Ce vent qui sur nos âmes passeSouffle à l’aurore, ou souffle tard ;Il aime à jouer avec grâceDans les cheveux qu’un myrte enlace,Ou dans la barbe du vieillard.
En vain une neige glacéeD’Homère ombrageait le menton ;Et le rayon de la penséeRendait la lumière éclipséeAux yeux aveugles de Milton.
Autour d’eux voltigeaient encoreL’amour, l’illusion, l’espoir,Comme l’insecte amant de Flore,Dont les ailes semblent écloreAux tardives lueurs du soir.
Peut-être ainsi… Mais avant l’âgeOù tu reviens nous visiter,Flottant de rivage en rivage,J’aurai péri dans un naufrage,Loin des cieux que je vais quitter.
Depuis longtemps ma voix plaintiveSera couverte par les flots,Et, comme l’algue fugitive,Sur quelque sable de la riveLa vague aura roulé mes os.
Mais toi, lyre mélodieuse,Surnageant sur les flots amers,Des cygnes la troupe envieuseSuivra ta trace harmonieuseSur l’abîme roulant des mers.
Versification
- Forme
- 22 quintils (quintils)
- Rimes
- 22(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 22 quintils
- Mots à la rime
- a silence / l’espérance / balance féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea lyre / délire / expire féminine, classiqueb s’endormir / frémir masculine, classiquea bocage / l’ombrage / ramage féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea l’heure / t’effleure / pleure féminine, classiqueb mélodieux / adieux masculine, classiquea rebelle / fidèle / versa-t-elle féminine, classiqueb cacher / sécher masculine, classiquea infortunée / couronnée / donnée féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea répète / muette / poëte féminine, classiqueb désirs / soupirs masculine, classiquea mausolée / exilée / mêlée féminine, classiqueb pas / d’ici-bas masculine, classiquea rive / craintive / captive féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquea glacée / pensée / caressée féminine, classiqueb tour / l’Amour masculine, classiquea sévère / étrangère / terre féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquea éclore / j’adore / l’aurore féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea cordages / sauvages / orages féminine, classiqueb éclairs / mers masculine, classiquea m’enchaîne / d’ébène / haleine féminine, classiqueb voix / doigts masculine, classiquea chérie / suivie / vie féminine, classiqueb l’avenir / souvenir masculine, classiquea jeunesse / tristesse / caresse féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea passe / grâce / enlace féminine, classiqueb tard / vieillard masculine, classiquea glacée / pensée / éclipsée féminine, classiqueb menton / Milton masculine, classiquea encore / Flore / éclore féminine, classiqueb l’espoir / soir masculine, classiquea l’âge / rivage / naufrage féminine, classiqueb visiter / quitter masculine, classiquea plaintive / fugitive / rive féminine, classiqueb flots / os masculine, classiquea mélodieuse / envieuse / harmonieuse féminine, classiqueb amers / mers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources