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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

TREIZIÈME MÉDITATION. La solitude

Alphonse de Lamartine· 3 distiquess, alexandrins, 124 vers

Heureux qui, s’écartant‖ des sentiers d’ici-bas,À l’ombre du désert‖ allant cacher ses pas,D’un monde dédaigné‖ secouant la poussière,Efface, encor vivant,‖ ses traces sur la terre,Et, dans la solitude‖ enfin enseveli,Se nourrit d’espérance‖ et s’abreuve d’oubli !Tel que ces esprits purs‖ qui planent dans l’espace,Tranquille spectateur‖ de cette ombre qui passe,Des caprices du sort‖ à jamais défendu,Il suit de l’œil ce char‖ dont il est descendu !…Il voit les passions,‖ sur une onde incertaine,De leur souffle orageux‖ enfler la voile humaine.Mais ces vents inconstants‖ ne troublent plus sa paix ;Il se repose en Dieu,‖ qui ne change jamais ;Il aime à contempler‖ ses plus hardis ouvrages,Ces monts vainqueurs des vents,‖ de la foudre et des âges,Où dans leur masse auguste‖ et leur soliditéCe Dieu grava sa force‖ et son éternité.À cette heure où, frappé‖ d’un rayon de l’aurore,Leur sommet enflammé‖ que l’orient colore,Comme un phare céleste‖ allumé dans la nuit,Jaillit étincelant‖ de l’ombre qui s’enfuit,Il s’élance, il franchit‖ ces riantes collinesQue le mont jette au loin‖ sur ses larges racines,Et, porté par degrés‖ jusqu’à ses sombres flancs,Sous des pins immortels‖ il s’enfonce à pas lents :Là, des torrents séchés‖ le lit seul est la route ;Tantôt les rocs minés‖ sur lui pendent en voûte,Et tantôt, sur leurs bords‖ tout à coup suspendu,Il recule étonné :‖ son regard éperduJouit avec horreur‖ de cet effroi sublime,Et sous ses pieds longtemps‖ voit tournoyer l’abîme.Il monte, et l’horizon‖ grandit à chaque instant ;Il monte, et devant lui‖ l’immensité s’étendComme sous le regard‖ d’une nouvelle aurore ;Un monde à chaque pas‖ pour ses yeux semble éclore,Jusqu’au sommet suprême‖ où son œil enchantéS’empare de l’espace,‖ et plane en liberté.Ainsi lorsque notre âme,‖ à sa source envolée,Quitte enfin pour toujours‖ la terrestre vallée,Chaque coup de son aile,‖ en l’élevant aux cieux,Élargit l’horizon‖ qui s’étend sous ses yeux ;Des mondes sous son vol‖ le mystère s’abaisse ;En découvrant toujours,‖ elle monte sans cesse,Jusqu’aux saintes hauteurs‖ d’où l’œil du séraphinSur l’espace infini‖ plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets,‖ champs de neige et de glace ;Vous qui d’aucun mortel‖ n’avez gardé la trace ;Vous que le regard même‖ aborde avec effroi,Et qui n’avez souffert‖ que les aigles et moi !Œuvres du premier jour,‖ augustes pyramidesQue Dieu même affermit‖ sur vos bases solides,Confins de l’univers,‖ qui depuis ce grand jourN’avez jamais changé‖ de forme et de contour,Le nuage en grondant‖ parcourt en vain vos cimes,Le fleuve en vain grossi‖ sillonne vos abîmes,La foudre frappe en vain‖ votre front endurci :Votre front solennel,‖ un moment obscurci,Sur nous, comme la nuit,‖ versant son ombre obscure,Et laissant pendre au loin‖ sa noire chevelure,Semble, toujours vainqueur‖ du choc qui l’ébranla,Au Dieu qui l’a fondé‖ dire encor : « Me voilà. »Et moi, me voici seul‖ sur ces confins du monde !Loin d’ici, sous mes pieds‖ la foudre vole et gronde ;Les nuages battus‖ par les ailes des vents,Entre-choquant comme eux‖ leurs tourbillons mouvants,Tels qu’un autre Océan‖ soulevé par l’orage,Se déroulent sans fin‖ dans des lits sans rivage,Et, devant ces sommets‖ abaissant leur orgueil,Brisent incessamment‖ sur cet immense écueil.Mais tandis qu’à ses pieds‖ ce noir chaos bouillonne,D’éternelles splendeurs‖ le soleil le couronne :Depuis l’heure où son char‖ s’élance dans les airs,Jusqu’à l’heure où son disque‖ incline vers les mers,Cet astre, en décrivant‖ son oblique carrière,D’aucune ombre jamais‖ n’y souille sa lumière ;Et déjà la nuit sombre‖ a descendu des cieux,Qu’à ces sommets encore‖ il dit de longs adieux.

Là, tandis que je nage‖ en des torrents de joie,Ainsi que mon regard‖ mon âme se déploie,Et croit, en respirant‖ cet air de liberté,Recouvrer sa splendeur‖ et sa sérénité.Oui, dans cet air du ciel,‖ les soins lourds de la vie,Le mépris des mortels,‖ leur haine ou leur envie,N’accompagnent plus l’homme‖ et ne surnagent pas :Comme un vil plomb, d'eux-même‖ ils retombent en bas.Ainsi, plus l’onde est pure,‖ et moins l’homme y surnage ;À peine de ce monde‖ il emporte une image :Mais ton image, ô Dieu,‖ dans ces grands traits épars,En s’élevant vers toi‖ grandit à nos regards !Comme au prêtre habitant‖ l’ombre du sanctuaire,Chaque pas te révèle‖ à l’âme solitaire :Le silence et la nuit,‖ et l’ombre des forêts,Lui murmurent tout bas‖ de sublimes secrets ;Et l’esprit, abîmé‖ dans ces rares spectacles,Par la voix des déserts‖ écoute tes oracles.J’ai vu de l’Océan‖ les flots épouvantés,Pareils aux fiers coursiers‖ dans la plaine emportés,Déroulant à ta voix‖ leur humide crinière,Franchir en bondissant‖ leur bruyante carrière,Puis soudain, refoulés‖ sous ton frein tout-puissant,Dans l’abîme étonné‖ rentrer en mugissant.J’ai vu le fleuve, épris‖ des gazons du rivage,Se glisser, flots à flots,‖ de bocage en bocage,Et dans son lit, voilé‖ d’ombrage et de fraîcheur,Bercer en murmurant‖ la barque du pêcheur.J’ai vu le trait brisé‖ de la foudre qui gronde,Comme un serpent de feu,‖ se dérouler sur l’onde ;Le zéphyr, embaumé‖ des doux parfums du miel,Balayer doucement‖ l’azur voilé du ciel ;La colombe, essuyant‖ son aile encore humide,Sur les bords de son nid‖ poser un pied timide,Puis, d’un vol cadencé‖ fendant le flot des airs,S’abattre en soupirant‖ sur la rive des mers.J’ai vu ces monts voisins‖ des cieux où tu reposes,Cette neige où l’aurore‖ aime à semer ses roses,Ces trésors des hivers,‖ d’où par mille détours,Dans nos champs desséchés‖ multipliant leur cours,Cent rochers de cristal,‖ que tu fonds à mesure,Viennent désaltérer‖ la mourante verdure ;Et ces ruisseaux pleuvant‖ de ces rocs suspendus,Et ces torrents grondant‖ dans les granits fendus,Et ces pics où le temps‖ a perdu sa victoire…Et toute la nature‖ est un hymne à ta gloire.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
62((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a d’ici-bas / pas masculine, classiqueb poussière / terre féminine, classiquec enseveli / d’oubli masculine, classiqued l’espace / passe féminine, classiquee défendu / descendu masculine, classiquef incertaine / humaine féminine, classiqueg paix / jamais masculine, classiqueh ouvrages / âges féminine, classiquei solidité / éternité masculine, classiquej l’aurore / colore féminine, classiquek nuit / s’enfuit masculine, classiquel collines / racines féminine, classiquem flancs / lents masculine, classiquen route / voûte féminine, classiqueo suspendu / éperdu masculine, classiquep sublime / l’abîme féminine, classiqueq instant / s’étend masculine, classiquer aurore / éclore féminine, classiques enchanté / liberté masculine, classiquet envolée / vallée féminine, classiqueu cieux / yeux masculine, classiquev s’abaisse / cesse féminine, classiquew séraphin / fin masculine, classiquea glace / trace féminine, classiqueb effroi / moi masculine, classiquec pyramides / solides féminine, classiqued jour / contour masculine, classiquee cimes / abîmes féminine, classiquef endurci / obscurci masculine, classiqueg obscure / chevelure féminine, classiqueh l’ébranla / voilà masculine, classiquei monde / gronde féminine, classiquej vents / mouvants masculine, classiquek l’orage / rivage féminine, classiquel orgueil / écueil masculine, classiquem bouillonne / couronne féminine, classiquen airs / mers masculine, classiqueo carrière / lumière féminine, classiquep cieux / adieux masculine, classiquea joie / déploie féminine, classiqueb liberté / sérénité masculine, classiquec vie / envie féminine, classiqued pas / bas masculine, classiquee surnage / image féminine, classiquef épars / regards masculine, classiqueg sanctuaire / solitaire féminine, classiqueh forêts / secrets masculine, classiquei spectacles / oracles féminine, classiquej épouvantés / emportés masculine, classiquek crinière / carrière féminine, classiquel tout-puissant / mugissant masculine, classiquem rivage / bocage féminine, classiquen fraîcheur / pêcheur masculine, classiqueo gronde / l’onde féminine, classiquep miel / ciel masculine, classiqueq humide / timide féminine, classiques reposes / roses féminine, classiquet détours / cours masculine, classiqueu mesure / verdure féminine, classiquev suspendus / fendus masculine, classiquew victoire / gloire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources