Méditations poétiques, 1823
PREMIÈRE MÉDITATION. Le passé
À M. A. DE V***.
Arrêtons-nous sur la collineÀ l’heure où, partageant les jours,L’astre du matin qui déclineSemble précipiter son cours.En avançant dans sa carrière,Plus faible il rejette en arrièreL’ombre terrestre qui le suit ;Et de l’horizon qu’il coloreUne moitié le voit encore,L’autre se plonge dans la nuit.
C’est l’heure où, sous l’ombre inclinée,Le laboureur, dans le vallon,Suspend un moment sa journée,Et s’assied au bord du sillon ;C’est l’heure où, près de la fontaine,Le voyageur reprend haleineAprès sa course du matin ;Et c’est l’heure où l’âme qui penseSe retourne, et voit l’EspéranceQui l’abandonne en son chemin.
Ainsi notre étoile pâlie,Jetant de mourantes lueursSur le midi de notre vie,Brille à peine à travers nos pleurs.De notre rapide existenceL’ombre de la mort qui s’avanceObscurcit déjà la moitié ;Et près de ce terme funeste,Comme à l’aurore, il ne nous resteQue l’Espérance et l’Amitié.
Ami qu’un même jour vit naître,Compagnon depuis le berceau,Et qu’un même jour doit peut-êtreEndormir au même tombeau,Voici la borne qui partageCe douloureux pèlerinageQu’un même sort nous a tracé :De ce sommet qui nous rassemble,Viens, jetons un regard ensembleSur l’avenir et le passé.
Repassons nos jours, si tu l’oses !Jamais l’espoir des matelotsCouronna-t-il d’autant de rosesLe navire qu’on lance aux flots ?Jamais d’une teinte plus belleL’aube en riant colora-t-elleLe front rayonnant du matin ?Jamais, d’un œil perçant d’audace,L’aigle embrassa-t-il plus d’espaceQue nous en ouvrait le destin ?
En vain, sur la route fataleDont les cyprès tracent le bord,Quelques tombeaux par intervalleNous avertissaient de la mort ;Ces monuments mélancoliques,Nous semblaient, comme aux jours antiques,Un vain ornement du chemin ;Nous nous asseyions sous leur ombre,Et nous rêvions des jours sans nombreHélas ! entre hier et demain !
Combien de fois, près du rivageOù Nisida dort sur les mers,La beauté crédule ou volageAccourut à nos doux concerts !Combien de fois la barque erranteBerça sur l’onde transparenteDeux couples par l’amour conduits,Tandis qu’une déesse amieJetait sur la vague endormieLe voile parfumé des nuits !
Combien de fois, dans le délireQui succédait à nos festins,Aux sons antiques de la lyre,J’évoquai des songes divins !Aux parfums des roses mourantes,Aux vapeurs des coupes fumantes,Ils volaient à nous tour à tour,Et sur leurs ailes nuancéesÉgaraient nos molles penséesDans les dédales de l’amour !
Mais, dans leur insensible pente,Les jours qui succédaient aux joursEntraînaient comme une eau couranteEt nos songes et nos amours.Pareil à la fleur fugitiveQui du front joyeux d’un conviveTombe avant l’heure du festin,Ce bonheur que l’ivresse cueille,De nos fronts tombant feuille à feuille,Jonchait le lugubre chemin.
Et maintenant, sur cet espaceQue nos pas ont déjà quitté,Retourne-toi ; cherchons la traceDe l’amour, de la volupté.En foulant leurs rives fanées,Remontons le cours des années,Tandis qu’un souvenir glacé,Comme l’astre adouci des ombres,Éclaire encor de teintes sombresLa scène vide du passé.
Ici, sur la scène du mondeSe leva ton premier soleil.Regarde : quelle nuit profondeA remplacé ce jour vermeil !Tout sous les cieux semblait sourire :La feuille, l’onde, le zéphire,Murmuraient des accords charmants.Écoute : la feuille est flétrie ;Et les vents sur l’onde tarieRendent de sourds gémissements.
Reconnais-tu ce beau rivage,Cette mer aux flots argentés,Qui ne fait que bercer l’imageDes bords dans son sein répétés ?Un nom chéri vole sur l’onde !…Mais pas une voix qui réponde,Que le flot grondant sur l’écueil.Malheureux ! quel nom tu prononces !Ne vois-tu pas parmi ces roncesCe nom gravé sur un cercueil ?…
Plus loin, sur la rive où s’épancheUn fleuve épris de ces coteaux,Vois-tu ce palais qui se penche,Et jette une ombre au sein des eaux ?Là, sous une forme étrangère,Un ange exilé de sa sphèreD’un céleste amour t’enflamma.Pourquoi trembler ? quel bruit t’étonne ?Ce n’est qu’une ombre qui frissonneAux pas du mortel qu’elle aima.
Hélas ! partout où tu repasses,C’est le deuil, le vide ou la mort ;Et rien n’a germé sur nos tracesQue la douleur ou le remord.Voilà ce cœur où ta tendresseSema des fruits que ta vieillesse,Hélas ! ne recueillera pas :Là l’oubli perdit ta mémoire ;Là l’envie étouffa ta gloire ;Là ta vertu fit des ingrats.
Là l’Illusion éclipséeS’enfuit sur un nuage obscur ;Ici l’Espérance lasséeReplia ses ailes d’azur.Là, sous la douleur qui le glace,Ton sourire perdit sa grâce,Ta voix oublia ses concerts ;Tes sens épuisés se plaignirent,Et tes blonds cheveux se teignirentAu souffle argenté des hivers.
Ainsi des rives étrangèresQuand l’homme, à l’insu des tyrans,Vers la demeure de ses pèresPorte en secret ses pas errants,L’ivraie a couvert ses collines,Son toit sacré pend en ruines,Dans ses jardins l’onde a tari ;Et, sur le seuil qui fut sa joie,Dans l’ombre un chien féroce aboieContre les mains qui l’ont nourri.
Mais ces sens qui s’appesantissent,Et du temps subissent la loi,Ces yeux, ce cœur, qui se ternissent,Cette ombre enfin, ce n’est pas toi.Sans regret, au flot des annéesLivre ces dépouilles fanéesQu’enlève le souffle des jours,Comme on jette au courant de l’ondeLa feuille aride et vagabondeQue l’onde entraîne dans son cours !
Ce n’est plus le temps de sourire.À ces roses de peu de jours,De mêler au son de la lyreLes tendres soupirs des Amours ;De semer sur des fonds stérilesCes vœux, ces projets inutiles,Par les vents du ciel emportés,À qui le temps qui nous dévoreNe donne pas l’heure d’éclorePendant nos rapides étés.
Levons les yeux vers la collineOù luit l’étoile du matin ;Saluons la splendeur divineQui se lève dans le lointain.Cette clarté pure et fécondeAux yeux de l’âme éclaire un mondeOù la foi monte sans effort.D’un saint espoir ton cœur palpite :Ami, pour y voler plus vite,Prenons les ailes de la Mort.
En vain, dans ce désert aride,Sous nos pas tout s’est effacé.Viens : où l’éternité réside,On retrouve jusqu’au passé.Là sont nos rêves pleins de charmes,Et nos adieux trempés de larmes,Nos vœux et nos soupirs perdus.Là refleuriront nos jeunesses ;Et les objets de nos tristessesÀ nos regrets seront rendus.
Ainsi, quand les vents de l’automneOnt dissipé l’ombre des bois,L’hirondelle agile abandonneLe faîte du palais des rois :Suivant le soleil dans sa course,Elle remonte vers la sourceD’où l’astre nous répand les jours,Et sur ses pas retrouve encoreUn autre ciel, une autre aurore,Un autre nid pour ses amours.
Ce roi dont la sainte tristesseImmortalisa les douleurs,Vit ainsi sa verte jeunesseSe renouveler sous les pleurs.Sa harpe, à l’ombre de la tombe,Soupirait comme la colombeSous les verts cyprès du Carmel ;Et son cœur, qu’une lampe éclaire,Résonnait comme un sanctuaireOù retentit l’hymne éternel.
Versification
- Forme
- 22 dizains (dizains)
- Rimes
- 21(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 22 dizains
- Mots à la rime
- a colline / décline féminine, classiqueb jours / cours masculine, classiquec carrière / arrière féminine, classiqued suit / nuit masculine, classiquee colore / encore féminine, classiquea inclinée / journée féminine, classiqueb vallon / sillon masculine, classiquec fontaine / haleine féminine, classiqued matin / chemin masculine, classiquee pense / l’Espérance féminine, classiquea pâlie / vie féminine, classiqueb lueurs / pleurs masculine, classiquec existence / s’avance féminine, classiqued moitié / l’Amitié masculine, classiquee funeste / reste féminine, classiquea naître / peut-être féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquec partage / pèlerinage féminine, classiqued tracé / passé masculine, classiquee rassemble / ensemble féminine, classiquea l’oses / roses féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquec belle / colora-t-elle féminine, classiqued matin / destin masculine, classiquee d’audace / d’espace féminine, classiquea fatale / intervalle féminine, classiqueb bord / mort masculine, classiquec mélancoliques / antiques féminine, classiqued chemin / demain masculine, classiquee ombre / nombre féminine, classiquea rivage / volage féminine, classiqueb mers / concerts masculine, classiquec errante / transparente féminine, classiqued conduits / nuits masculine, classiquee amie / endormie féminine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb festins / divins masculine, classiquec mourantes / fumantes féminine, classiqued tour / l’amour masculine, classiquee nuancées / pensées féminine, classiquea pente / courante féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec fugitive / convive féminine, classiqued festin / chemin masculine, classiquee cueille / feuille féminine, classiquea espace / trace féminine, classiqueb quitté / volupté masculine, classiquec fanées / années féminine, classiqued glacé / passé masculine, classiquee ombres / sombres féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec sourire / zéphire féminine, classiqued charmants / gémissements masculine, classiquee flétrie / tarie féminine, classiquea rivage / l’image féminine, classiqueb argentés / répétés masculine, classiquec l’onde / réponde féminine, classiqued l’écueil / cercueil masculine, classiquee prononces / ronces féminine, classiquea s’épanche / penche féminine, classiqueb coteaux / eaux masculine, classiquec étrangère / sphère féminine, classiqued t’enflamma / aima masculine, classiquee t’étonne / frissonne féminine, classiquea repasses / traces féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquec tendresse / vieillesse féminine, classiqued pas / ingrats masculine, classiquee mémoire / gloire féminine, classiquea éclipsée / lassée féminine, classiqueb obscur / d’azur masculine, classiquec glace / grâce féminine, classiqued concerts / hivers masculine, classiquee plaignirent / teignirent féminine, classiquea étrangères / pères féminine, classiqueb tyrans / errants masculine, classiquec collines / ruines féminine, classiqued tari / nourri masculine, classiquee joie / aboie féminine, classiquea s’appesantissent / ternissent féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquec années / fanées féminine, classiquee l’onde / vagabonde féminine, classiquea sourire / lyre féminine, classiqueb jours / Amours masculine, classiquec stériles / inutiles féminine, classiqued emportés / étés masculine, classiquee dévore / d’éclore féminine, classiquea colline / divine féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiqued effort / Mort masculine, classiquee palpite / vite féminine, classiquea aride / réside féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiqued perdus / rendus masculine, classiquee jeunesses / tristesses féminine, classiquea l’automne / abandonne féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquec course / source féminine, classiquee encore / aurore féminine, classiquea tristesse / jeunesse féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec tombe / colombe féminine, classiqued Carmel / éternel masculine, classiquee éclaire / sanctuaire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
220 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources