Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

DEUXIÈME MÉDITATION. Ischia

Alphonse de Lamartine· 24 quatrains, alexandrins, 96 vers

Le soleil va porter‖ le jour à d’autres mondes ;Dans l’horizon désert‖ Phébé monte sans bruit,Et jette, en pénétrant‖ les ténèbres profondes,Un voile transparent‖ sur le front de la nuit.

Voyez du haut des monts‖ ses clartés ondoyantesComme un fleuve de flamme‖ inonder les coteaux,Dormir dans les vallons,‖ ou glisser sur les pentes,Ou rejaillir au loin‖ du sein brillant des eaux.

La douteuse lueur,‖ dans l’ombre répandue.Teint d’un jour azuré‖ la pâle obscurité,Et fait nager au loin‖ dans la vague étendueLes horizons baignés‖ par sa molle clarté.

L’Océan amoureux‖ de ces rives tranquillesCalme, en noyant leurs pieds,‖ ses orageux transports,Et, pressant dans ses bras‖ ces golfes et ces îles,De son humide haleine‖ en rafraîchit les bords.

Du flot qui tour à tour‖ s’avance et se retireL’œil aime à suivre au loin‖ le flexible contour :On dirait un amant‖ qui presse en son délireLa vierge qui résiste‖ et cède tour à tour.

Doux comme le soupir‖ de l’enfant qui sommeille,Un son vague et plaintif‖ se répand dans les airs :Est-ce un écho du ciel‖ qui charme notre oreille ?Est-ce un soupir d’amour‖ de la terre et des mers ?

Il s’élève, il retombe,‖ il renaît, il expire,Comme un cœur oppressé‖ d’un poids de volupté ;Il semble qu’en ces nuits‖ la nature respire,Et se plaint comme nous‖ de sa félicité.

Mortel, ouvre ton âme‖ à ces torrents de vie ;Reçois par tous les sens‖ les charmes de la nuit :À t’enivrer d’amour‖ son ombre te convie ;Son astre dans le ciel‖ se lève et te conduit.

Vois-tu ce feu lointain‖ trembler sur la colline ?Par la main de l’amour‖ c’est un phare allumé ;Là, comme un lis penché,‖ l’amante qui s’inclinePrête une oreille avide‖ aux pas du bien-aimé.

La beauté, dans le songe‖ où son âme s’égare,Soulève un œil d’azur‖ qui réfléchit les cieux,Et ses doigts au hasard‖ errant sur sa guitareJettent aux vents du soir‖ des sons mystérieux :

« Viens : l’amoureux silence‖ occupe au loin l’espace ;» Viens du soir près de moi‖ respirer la fraîcheur !» C’est l’heure ; à peine au loin‖ la voile qui s’efface» Blanchit, en ramenant‖ le paisible pêcheur.

» Depuis l’heure où ta barque‖ a fui loin de la rive,» J’ai suivi tout le jour‖ ta voile sur les mers,» Ainsi que de son nid‖ la colombe craintive» Suit l’aile du ramier‖ qui blanchit dans les airs.

» Tandis qu’elle glissait‖ sous l’ombre du rivage,» J’ai reconnu ta voix‖ dans la voix des échos ;» Et la brise du soir,‖ en mourant sur la plage,» Me rapportait tes chants‖ prolongés sur les flots.

» Quand la vague a grondé‖ sur la côte écumante,» À l’étoile des mers‖ j’ai murmuré ton nom ;» J’ai rallumé ma lampe,‖ et de ta seule amante» L’amoureuse prière‖ a fait fuir l’aquilon.

» Maintenant sous le ciel‖ tout repose, ou tout aime :» La vague en ondulant‖ vient dormir sur le bord,» La fleur dort sur sa tige,‖ et la nature même» Sous le dais de la nuit‖ se recueille et s’endort.

» Vois : la mousse a pour nous‖ tapissé la vallée ;» Le pampre s’y recourbe‖ en replis tortueux,» Et l’haleine de l’onde,‖ à l’oranger mêlée,» De ses fleurs qu’elle effeuille‖ embaume mes cheveux.

» À la molle clarté‖ de la voûte sereine» Nous chanterons ensemble‖ assis sous le jasmin,» Jusqu’à l’heure où la lune,‖ en glissant sur Misène,» Se perd en pâlissant‖ dans les feux du matin. »

Elle chante ; et sa voix‖ par intervalle expire,Et, des accords du luth‖ plus faiblement frappés,Les échos assoupis‖ ne livrent au zéphyreQue des soupirs mourants,‖ de silences coupés.

Celui qui, le cœur plein‖ de délire et de flamme,A cette heure d’amour,‖ sous cet astre enchanté,Sentirait tout à coup‖ le rêve de son âmeS’animer sous les traits‖ d’une chaste beauté ;

Celui qui, sur la mousse,‖ au pied du sycomoreAu murmure des eaux,‖ sous un dais de saphirs,Assis à ses genoux,‖ de l’une à l’autre aurore,N’aurait pour lui parler‖ que l’accent des soupirs ;

Celui qui, respirant‖ son haleine adorée,Sentirait ses cheveux,‖ soulevés par les vents,Caresser en passant‖ sa paupière effleurée,Ou rouler sur son front‖ leurs anneaux ondoyants ;

Celui qui, suspendant‖ les heures fugitives,Fixant avec l’amour‖ son âme en ce beau lieu,Oublîrait que le temps‖ coule encor sur ces rives,Serait-il un mortel,‖ ou serait-il un dieu ?

Et nous, aux doux penchants‖ de ces verts Élysées,Sur ces bords où l’amour‖ eût caché son Éden ;Au murmure plaintif‖ des vagues apaisées,Aux rayons endormis‖ de l’astre élyséen,

Sous ce ciel où la vie,‖ où le bonheur abonde,Sur ces rives que l’œil‖ se plaît à parcourir,Nous avons respiré‖ cet air d’un autre monde,Élise !… Et cependant‖ on dit qu’il faut mourir !

Versification

Forme
24 quatrains (quatrains)
Rimes
24(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 quatrains
Mots à la rime
a mondes / profondes féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea ondoyantes / pentes féminine, classiqueb coteaux / eaux masculine, classiquea répandue / étendue féminine, classiqueb obscurité / clarté masculine, classiquea tranquilles / îles féminine, classiqueb transports / bords masculine, classiquea retire / délire féminine, classiqueb contour / tour masculine, classiquea sommeille / oreille féminine, classiqueb airs / mers masculine, classiquea expire / respire féminine, classiqueb volupté / félicité masculine, classiquea vie / convie féminine, classiqueb nuit / conduit masculine, classiquea colline / s’incline féminine, classiqueb allumé / bien-aimé masculine, classiquea s’égare / guitare féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea l’espace / s’efface féminine, classiqueb fraîcheur / pêcheur masculine, classiquea rive / craintive féminine, classiqueb mers / airs masculine, classiquea rivage / plage féminine, classiqueb échos / flots masculine, classiquea écumante / amante féminine, classiqueb nom / l’aquilon masculine, classiquea aime / même féminine, classiqueb bord / s’endort masculine, classiquea vallée / mêlée féminine, classiqueb tortueux / cheveux masculine, classiquea sereine / Misène féminine, classiqueb jasmin / matin masculine, classiquea expire / zéphyre féminine, classiqueb frappés / coupés masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb enchanté / beauté masculine, classiquea sycomore / aurore féminine, classiqueb saphirs / soupirs masculine, classiquea adorée / effleurée féminine, classiqueb vents / ondoyants masculine, classiquea fugitives / rives féminine, classiqueb lieu / dieu masculine, classiquea Élysées / apaisées féminine, classiqueb Éden / élyséen masculine, classiquea abonde / monde féminine, classiqueb parcourir / mourir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources