Méditations poétiques, 1823
CINQUIÈME MÉDITATION. Le poëte mourant
La coupe de mes jours‖ s’est brisée encor pleine ;Ma vie en longs soupirs‖ s’enfuit à chaque haleine ;Ni larmes ni regrets‖ ne peuvent l’arrêter :Et l’aile de la Mort,‖ sur l’airain qui me pleure,En sons entrecoupés‖ frappe ma dernière heure.Faut-il gémir ? faut-il chanter ?…
Chantons, puisque mes doigts‖ sont encor sur la lyre ;Chantons, puisque la mort,‖ comme au cygne, m’inspireAu bord d’un autre monde‖ un cri mélodieux.C’est un présage heureux‖ donné par mon génie :Si notre âme n’est rien‖ qu’amour et qu’harmonie,Qu’un chant divin soit ses adieux !
La lyre en se brisant‖ jette un son plus sublime ;La lampe qui s’éteint‖ tout à coup se ranime,Et d’un éclat plus pur‖ brille avant d’expirer ;Le cygne voit le ciel‖ à son heure dernière :L’homme seul, reportant‖ ses regards en arrière,Compte ses jours pour les pleurer.
Qu’est-ce donc que des jours‖ pour valoir qu’on les pleure ?Un soleil, un soleil,‖ une heure, et puis une heure ;Celle qui vient ressemble‖ à celle qui s’enfuit ;Ce qu’une nous apporte,‖ une autre nous l’enlève :Travail, repos, douleur,‖ et quelquefois un rêve,Voilà le jour ; puis vient la nuit.
Ah ! qu’il pleure, celui‖ dont les mains acharnéesS’attachant comme un lierre‖ aux débris des années,Voit avec l’avenir‖ s’écouler son espoir !Pour moi qui n’ai point pris‖ racine sur la terre,Je m’en vais sans effort,‖ comme l’herbe légèreQu’enlève le souffle du soir.
Le poëte est semblable‖ aux oiseaux de passage,Qui ne bâtissent point‖ leurs nids sur le rivage,Qui ne se posent point‖ sur les rameaux des bois :Nonchalamment bercés‖ sur le courant de l’onde,Ils passent en chantant‖ loin des bords, et le mondeNe connaît rien d’eux que leur voix.
Jamais aucune main‖ sur la corde sonoreNe guida dans ses jeux‖ ma main novice encore :L’homme n’enseigne pas‖ ce qu’inspire le ciel ;Le ruisseau n’apprend pas‖ à couler dans sa pente,L’aigle à fendre les airs‖ d’une aile indépendante,L’abeille à composer son miel.
L’airain, retentissant‖ dans sa haute demeure,Sous le marteau sacré‖ tour à tour chante et pleurePour célébrer l’hymen,‖ la naissance ou la mort :J’étais comme ce bronze‖ épuré par la flamme,Et chaque passion,‖ en frappant sur mon âme,En tirait un sublime accord.
Telle durant la nuit‖ la harpe éolienne,Mêlant au bruit des eaux‖ sa plainte aérienne,Résonne d’elle-même‖ au souffle des zéphyrs.Le voyageur s’arrête,‖ étonné de l’entendre ;Il écoute, il admire,‖ et ne saurait comprendreD’où partent ces divins soupirs.
Ma harpe fut souvent‖ de larmes arrosée ;Mais les pleurs sont pour nous‖ la céleste rosée ;Sous un ciel toujours pur‖ le cœur ne mûrit pas ;Dans la coupe écrasé‖ le jus du pampre coule,Et le baume flétri‖ sous le pied qui le fouleRépand ses parfums sur vos pas.
Dieu d’un souffle brûlant‖ avait formé mon âme ;Tout ce qu’elle approchait‖ s’embrasait de sa flamme.Don fatal ! Et je meurs‖ pour avoir trop aimé !Tout ce que j’ai touché‖ s’est réduit en poussière :Ainsi le feu du ciel‖ tombé sur la bruyèreS’éteint quand tout est consumé.
Mais le temps ? — Il n’est plus.‖ — Mais la gloire ? — Hé ! qu’importeCet écho d’un vain son‖ qu’un siècle à l’autre apporte,Ce nom, brillant jouet‖ de la postérité ?Vous qui de l’avenir‖ lui promettez l’empire,Écoutez cet accord‖ que va rendre ma lyre…Les vents déjà l’ont emporté !
Ah ! donnez à la mort‖ un espoir moins frivole.Hé quoi ! le souvenir‖ de ce son qui s’envoleAutour d’un vain tombeau‖ retentirait toujours ?Ce souffle d’un mourant,‖ quoi ! c’est là de la gloire !Mais vous qui promettez‖ les temps à sa mémoire,Mortels, possédez-vous deux jours ?
J’en atteste les dieux !‖ depuis que je respire,Mes lèvres n’ont jamais‖ prononcé sans sourireCe grand nom inventé‖ par le délire humain ;Plus j’ai pressé ce mot,‖ plus je l’ai trouvé vide,Et je l’ai rejeté,‖ comme une écorce arideQue nos lèvres pressent en vain.
Dans le stérile espoir‖ d’une gloire incertaine,L’homme livre en passant,‖ au courant qui l’entraîne,Un nom de jour en jour‖ dans sa course affaibli :De ce brillant débris‖ le flot du temps se joue ;De siècle en siècle il flotte,‖ il avance, il échoueDans les abîmes de l’oubli.
Je jette un nom de plus‖ à ces flots sans rivage :Au gré des vents, du ciel,‖ qu’il s’abîme ou surnage,En serai-je plus grand ?‖ Pourquoi ? ce n’est qu’un nom.Le cygne qui s’envole‖ aux voûtes éternelles,Amis, s’informe-t-il‖ si l’ombre de ses ailesFlotte encor sur un vil gazon ?
Mais pourquoi chantais-tu ?‖ — Demande à PhilomèlePourquoi, durant les nuits,‖ sa douce voix se mêleAu doux bruit des ruisseaux‖ sous l’ombrage roulant.Je chantais, mes amis,‖ comme l’homme respire,Comme l’oiseau gémit,‖ comme le vent soupire,Comme l’eau murmure en coulant.
Aimer, prier, chanter,‖ voilà toute ma vie.Mortel, de tous ces biens‖ qu’ici-bas l’homme envie,À l’heure des adieux‖ je ne regrette rien ;Rien que l’ardent soupir‖ qui vers le ciel s’élance,L’extase de la lyre,‖ ou l’amoureux silenceD’un cœur pressé contre le mien.
Aux pieds de la beauté‖ sentir frémir sa lyre ;Voir d’accord en accord‖ l’harmonieux délireCouler avec le son‖ et passer dans son sein ;Faire pleuvoir les pleurs‖ de ces yeux qu’on adore,Comme au souffle des vents‖ les larmes de l’aurorePleuvent d’un calice trop plein ;
Voir le regard plaintif‖ de la vierge modesteSe tourner tristement‖ vers la voûte céleste,Comme pour s’envoler‖ avec le son qui fuit ;Puis, retombant sur vous‖ plein d’une chaste flamme,Sous ses cils abaissés‖ laisser briller son âme,Comme un feu tremblant dans la nuit ;
Voir passer sur son front‖ l’ombre de sa pensée ;La parole manquer‖ à sa bouche oppressée ;Et de ce long silence‖ entendre enfin sortirCe mot qui retentit‖ jusque dans le ciel même,Ce mot, le mot des dieux‖ et des hommes : « Je t’aime ! »Voilà ce qui vaut un soupir.
Un soupir ! un regret !‖ inutile parole !Sur l’aile de la mort‖ mon âme au ciel s’envole ;Je vais où leur instinct‖ emporte nos désirs ;Je vais où le regard‖ voit briller l’espérance ;Je vais où va le son‖ qui de mon luth s’élance,Où sont allés tous mes soupirs !
Comme l’oiseau qui voit‖ dans les ombres funèbres,La foi, cet œil de l’âme,‖ a percé mes ténèbres ;Son prophétique instinct‖ m’a révélé mon sort.Aux champs de l’avenir‖ combien de fois mon âme,S’élançant jusqu’au ciel‖ sur des ailes de flamme,A-t-elle devancé la mort !
N’inscrivez point de nom‖ sur ma demeure sombre ;Du poids d’un monument‖ ne chargez pas mon ombre :D’un peu de sable, hélas !‖ je ne suis point jaloux.Laissez-moi seulement‖ à peine assez d’espacePour que le malheureux‖ qui sur ma tombe passePuisse y poser ses deux genoux.
Souvent, dans le secret‖ de l’ombre et du silence,Du gazon d’un cercueil‖ la prière s’élance,Et trouve l’espérance‖ à côté de la mort.Le pied sur une tombe,‖ on tient moins à la terre,L’horizon est moins vaste ;‖ et l’âme, plus légère,Monte au ciel avec moins d’effort.
Brisez, livrez aux vents,‖ aux ondes, à la flamme,Ce luth qui n’a qu’un son‖ pour répondre à mon âme :Celui des séraphins‖ va frémir sous mes doigts.Bientôt, vivant comme eux‖ d’un immortel délire,Je vais guider, peut-être,‖ aux accords de ma lyre,Des cieux suspendus à ma voix.
Bientôt… Mais de la Mort‖ la main lourde et muetteVient de toucher la corde ;‖ elle se brise, et jetteUn son plaintif et sourd‖ dans le vague des airs.Mon luth glacé se tait…‖ Ami, prenez le vôtre ;Et que mon âme encor‖ passe d’un monde à l’autre,Au bruit de vos sacrés concerts !
Versification
- Forme
- 27 sizains (sizains)
- Rimes
- 27(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (135 de 12, 27 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 27 sizains
- Mots à la rime
- a pleine / haleine féminine, classiqueb l’arrêter / chanter masculine, classiquec pleure / heure féminine, classiquea lyre / m’inspire féminine, classiqueb mélodieux / adieux masculine, classiquec génie / qu’harmonie féminine, classiquea sublime / ranime féminine, classiqueb d’expirer / pleurer masculine, classiquec dernière / arrière féminine, classiqueb s’enfuit / nuit masculine, classiquec l’enlève / rêve féminine, classiquea acharnées / années féminine, classiqueb espoir / soir masculine, classiquec terre / légère féminine, classiquea passage / rivage féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec l’onde / monde féminine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquec pente / indépendante féminine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb mort / accord masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea éolienne / aérienne féminine, classiqueb zéphyrs / soupirs masculine, classiquec l’entendre / comprendre féminine, classiquea arrosée / rosée féminine, classiqueb pas masculine, classiquec coule / foule féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb aimé / consumé masculine, classiquec poussière / bruyère féminine, classiquea qu’importe / apporte féminine, classiqueb postérité / emporté masculine, classiquec l’empire / lyre féminine, classiquea frivole / s’envole féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec gloire / mémoire féminine, classiquea respire / sourire féminine, classiqueb humain / vain masculine, classiquec vide / aride féminine, classiquea incertaine / l’entraîne féminine, classiqueb affaibli / l’oubli masculine, classiquec joue / échoue féminine, classiquea rivage / surnage féminine, classiqueb nom / gazon masculine, classiquec éternelles / ailes féminine, classiquea Philomèle / mêle féminine, classiqueb roulant / coulant masculine, classiquec respire / soupire féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb rien / mien masculine, classiquec s’élance / silence féminine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb sein / plein masculine, classiquec adore / l’aurore féminine, classiquea modeste / céleste féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquea pensée / oppressée féminine, classiqueb sortir / soupir masculine, classiquec même / t’aime féminine, classiquea parole / s’envole féminine, classiqueb désirs / soupirs masculine, classiquec l’espérance / s’élance féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb jaloux / genoux masculine, classiquec d’espace / passe féminine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb mort / d’effort masculine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiquea muette / jette féminine, classiqueb airs / concerts masculine, classiquec vôtre / l’autre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources