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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

SIXIÈME MÉDITATION. L’esprit de dieu

À L. DE V***.

Alphonse de Lamartine· 9 dizains, octosyllabes, 90 vers

Le feu divin qui nous consumeRessemble à ces feux indiscretsQu’un pasteur imprudent allumeAu bord des profondes forêts :Tant qu’aucun souffle ne l’éveille,L’humble foyer couve et sommeille ;Mais s’il respire l’aquilon,Tout à coup la flamme engourdieS’enfle, déborde, et l’incendieEmbrase un immense horizon !

Ô mon âme ! de quels rivagesViendra ce souffle inattendu ?Sera-ce un enfant des orages,Un soupir à peine entendu ?Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,Mollement caresser ma lyre,Ainsi qu’il caresse une fleur ?Ou sous ses ailes frémissantesBriser ces cordes gémissantesDu cri perçant de la douleur ?

Viens du couchant ou de l’aurore,Doux ou terrible, au gré du sort ;Le sein généreux qui t’imploreBrave la souffrance ou la mort.Aux cœurs altérés d’harmonie,Qu’importe le prix du génie ?Si c’est la mort, il faut mourir !…On dit que la bouche d’Orphée,Par les flots de l’Hèbre étouffée,Rendit un immortel soupir.

Mais, soit qu’un mortel vive ou meure,Toujours rebelle à nos souhaits,L’Esprit ne souffle qu’à son heure,Et ne se repose jamais…Préparons-lui des lèvres pures,Un œil chaste, un front sans souillures,Comme, aux approches du saint lieu,Des enfants, des vierges voilées,Jonchent de roses effeuilléesLa route où va passer un Dieu !

Fuyant des bords qui l’ont vu naître,De Laban l’antique berger,Un jour, devant lui vit paraîtreUn mystérieux étranger :Dans l’ombre, ses larges prunellesLançaient de pâles étincelles ;Ses pas ébranlaient le vallon ;Le courroux gonflait sa poitrine,Et le souffle de sa narineRésonnait comme l’aquilon.

Dans un formidable silenceIls se mesurent un moment ;Soudain l’un sur l’autre s’élance,Saisi d’un même emportement ;Leurs bras menaçants se replient,Leurs fronts luttent, leurs membres crient,Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;Comme un chêne qu’on déracine,Leur tronc se balance, et s’inclineSur leurs genoux entrelacés.

Tous deux ils glissent dans la lutte ;Et Jacob, enfin terrassé,Chancelle, tombe, et dans sa chuteEntraîne l’ange renversé :Palpitant de crainte et de rage,Soudain le pasteur se dégageDes bras du combattant des cieux,L’abat, le presse, le surmonte,Et sur son sein gonflé de hontePose un genou victorieux !

Mais sur le lutteur qu’il domineJacob encor mal affermiSent à son tour sur sa poitrineLe poids du céleste ennemi :Enfin, depuis les heures sombresOù le soir lutte avec les ombres,Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,Contre ce rival qu’il ignoreIl combattit jusqu’à l’aurore…Et c’était l’Esprit du Seigneur !

Attendons le souffle suprêmeDans un repos silencieux :Nous ne sommes rien de nous-mêmeQu’un instrument mélodieux.Quand le doigt d’en haut se retire,Restons muets comme la lyreQui recueille ses saints transports,Jusqu’à ce que la main puissanteTouche la corde frémissanteOù dorment les divins accords.

Versification

Forme
9 dizains (dizains)
Rimes
9(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
9 dizains
Mots à la rime
a consume / allume féminine, classiqueb indiscrets / forêts masculine, classiquec l’éveille / sommeille féminine, classiqued l’aquilon / horizon masculine, classiquee engourdie / l’incendie féminine, classiquea rivages / orages féminine, classiqueb inattendu / entendu masculine, classiquec zéphyre / lyre féminine, classiqued fleur / douleur masculine, classiquee frémissantes / gémissantes féminine, classiquea l’aurore / t’implore féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec d’harmonie / génie féminine, classiqued mourir / soupir masculine, classiquee d’Orphée / étouffée féminine, classiquea meure / heure féminine, classiqueb souhaits / jamais masculine, classiquec pures / souillures féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee voilées / effeuillées féminine, classiquea naître / paraître féminine, classiqueb berger / étranger masculine, classiquec prunelles / étincelles féminine, classiqued vallon / l’aquilon masculine, classiquee poitrine / narine féminine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb moment / emportement masculine, classiquec replient / crient féminine, classiqued pressés / entrelacés masculine, classiquee déracine / s’incline féminine, classiquea lutte / chute féminine, classiqueb terrassé / renversé masculine, classiquec rage / dégage féminine, classiqued cieux / victorieux masculine, classiquee surmonte / honte féminine, classiquea domine / poitrine féminine, classiqueb affermi / ennemi masculine, classiquec sombres / ombres féminine, classiqued vainqueur / Seigneur masculine, classiquee ignore / l’aurore féminine, classiquea suprême / nous-même féminine, classiqueb silencieux / mélodieux masculine, classiquec retire / lyre féminine, classiqued transports / accords masculine, classiquee puissante / frémissante féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources