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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

HUITIÈME MÉDITATION. Les étoiles

À MADAME DE P***.

Alphonse de Lamartine· 4 distiquess, alexandrins, 152 vers

Il est pour la pensée‖ une heure… une heure sainte,Alors que, s’enfuyant‖ de la céleste enceinte,De l’absence du jour‖ pour consoler les cieux,Le crépuscule aux monts‖ prolonge ses adieux.On voit à l’horizon‖ sa lueur incertaine,Comme les bords flottants‖ d’une robe qui traîne,Balayer lentement‖ le firmament obscur,Où les astres ternis‖ revivent dans l’azur.Alors ces globes d’or,‖ ces îles de lumière,Que cherche par instinct‖ la rêveuse paupière,Jaillissent par milliers‖ de l’ombre qui s’enfuit,Comme une poudre d’or‖ sur les pas de la nuit ;Et le souffle du soir‖ qui vole sur sa traceLes sème en tourbillons‖ dans le brillant espace.L’œil ébloui les cherche‖ et les perd à la fois :Les uns semblent planer‖ sur les cimes des bois,Tels qu’un céleste oiseau‖ dont les rapides ailesFont jaillir, en s’ouvrant,‖ des gerbes d’étincelles.D’autres en flots brillants‖ s’étendent dans les airs,Comme un rocher blanchi‖ de l’écume des mers ;Ceux-là, comme un coursier‖ volant dans la carrière,Déroulent à longs plis‖ leur flottante crinière ;Ceux-ci, sur l’horizon‖ se penchant à demi,Semblent des yeux ouverts‖ sur le monde endormi ;Tandis qu’aux bords du ciel‖ de légères étoilesVoguent dans cet azur‖ comme de blanches voilesQui, revenant au port‖ d’un rivage lointain,Brillent sur l’Océan‖ aux rayons du matin.De ces astres de feu,‖ son plus sublime ouvrage,Dieu seul connaît le nombre,‖ et la distance, et l’âge :Les uns, déjà vieillis,‖ pâlissent à nos yeux ;D’autres se sont perdus‖ dans les routes des cieux ;D’autres, comme des fleurs‖ que son souffle caresse,Lèvent un front riant‖ de grâce et de jeunesse,Et, charmant l’orient‖ de leurs fraîches clartés,Étonnent tout à coup‖ l’œil qui les a comptés.Dans l’espace aussitôt‖ ils s’élancent… et l’homme,Ainsi qu’un nouveau-né,‖ les salue et les nomme.Quel mortel enivré‖ de leur chaste regard,Laissant ses yeux errants‖ les fixer au hasard,Et cherchant le plus pur‖ parmi ce chœur suprême,Ne l’a pas consacré‖ du nom de ce qu’il aime ?Moi-même… il en est un,‖ solitaire, isolé,Qui dans mes longues nuits‖ m’a souvent consolé,Et dont l’éclat, voilé‖ des ombres du mystère,Me rappelle un regard‖ qui brillait sur la terre.Peut-être… ah ! puisse-t-il‖ au céleste séjourPorter au moins ce nom‖ que lui donna l’amour !

Cependant la nuit marche,‖ et sur l’abîme immenseTous ces mondes flottants‖ gravitent en silence,Et nous-même avec eux‖ emportés dans leur cours,Vers un port inconnu‖ nous avançons toujours.Souvent pendant la nuit,‖ au souffle du zéphyre,On sent la terre aussi‖ flotter comme un navire ;D’une écume brillante‖ on voit les monts couvertsFendre d’un cours égal‖ le flot grondant des airs ;Sur ces vagues d’azur‖ où le globe se joue,On entend l’aquilon‖ se briser sous la proue,Et du vent dans les mâts‖ les tristes sifflements,Et de ses flancs battus‖ les sourds gémissements ;Et l’homme, sur l’abîme‖ où sa demeure flotte,Vogue avec volupté‖ sur la foi du pilote !Soleils, mondes errants‖ qui voguez avec nous,Dites, s’il vous l’a dit,‖ où donc allons-nous tous ?Quel est le port céleste‖ où son souffle nous guide ?Quel terme assigna-t-il‖ à notre vol rapide ?Allons-nous sur des bords‖ de silence et de deuil,Échouant dans la nuit‖ sur quelque vaste écueil,Semer l’immensité‖ des débris du naufrage ?Ou, conduits par sa main‖ sur un brillant rivage,Et sur l’ancre éternelle‖ à jamais affermis,Dans un golfe du ciel‖ aborder endormis ?

Vous qui nagez plus près‖ de la céleste voûte,Mondes étincelants,‖ vous le savez sans doute !Cet océan plus pur,‖ ce ciel où vous flottez,Laisse arriver à vous‖ de plus vives clartés ;Plus brillantes que nous,‖ vous savez davantage ;Car de la vérité‖ la lumière est l’image.Oui, si j’en crois l’éclat‖ dont vos orbes errantsArgentent des forêts‖ les dômes transparents,Ou qui, glissant soudain‖ sur des mers irritées,Calme en les éclairant‖ les vagues agitées ;Si j’en crois ces rayons‖ qui, plus doux que le jour,Inspirent la vertu,‖ la prière, l’amour,Et, quand l’œil attendri‖ s’entr’ouvre à leur lumière,Attirent une larme‖ aux bords de la paupière ;Si j’en crois ces instincts,‖ ces doux pressentimentsQui dirigent vers vous‖ les soupirs des amants,Les yeux de la beauté,‖ les rêves qu’on regrette,Et le vol enflammé‖ de l’aigle et du poëte,Tentes du ciel, Édens,‖ temples, brillants palais,Vous êtes un séjour‖ d’innocence et de paix !Dans le calme des nuits,‖ à travers la distance,Vous en versez sur nous‖ la lointaine influence.Tout ce que nous cherchons,‖ l’amour, la vérité,Ces fruits tombés du ciel,‖ dont la terre a goûté,Dans vos brillants climats‖ que le regard envieNourrissent à jamais‖ les enfants de la vie ;Et l’homme un jour peut-être,‖ à ses destins rendu,Retrouvera chez vous‖ tout ce qu’il a perdu.Hélas ! combien de fois‖ seul, veillant sur ces cimesOù notre âme plus libre‖ a des vœux plus sublimes,Beaux astres, fleurs du ciel‖ dont le lis est jaloux,J’ai murmuré tout bas :‖ Que ne suis-je un de vous !Que ne puis-je, échappant‖ à ce globe de boue,Dans la sphère éclatante‖ où mon regard se joue,Jonchant d’un feu de plus‖ le parvis du saint lieu,Éclore tout à coup‖ sous les pas de mon Dieu,Ou briller sur le front‖ de la beauté suprême,Comme un pâle fleuron‖ de son saint diadème !

Dans le limpide azur‖ de ces flots de cristal,Me souvenant encor‖ de mon globe natal,Je viendrais chaque nuit,‖ tardif et solitaire,Sur les monts que j’aimais‖ briller près de la terre ;J’aimerais à glisser‖ sous la nuit des rameaux,À dormir sur les prés,‖ à flotter sur les eaux,À percer doucement‖ le voile d’un nuage,Comme un regard d’amour‖ que la pudeur ombrage.Je visiterais l’homme ;‖ et s’il est ici-basUn front pensif, des yeux‖ qui ne se ferment pas,Une âme en deuil, un cœur‖ qu’un poids sublime oppresse,Répandant devant Dieu‖ sa pieuse tristesse ;Un malheureux au jour‖ dérobant ses douleurs,Et dans le sein des nuits‖ laissant couler ses pleurs ;Un génie inquiet,‖ une active penséePar un instinct trop fort‖ dans l’infini lancée ;Mon rayon, pénétré‖ d’une sainte amitié,Pour des maux trop connus‖ prodiguant sa pitié,Comme un secret d’amour‖ versé dans un cœur tendre,Sur ces fronts inclinés‖ se plairait à descendre.Ma lueur fraternelle‖ en découlant sur euxDormirait sur leur sein,‖ sourirait à leurs yeux :Je leur révélerais‖ dans la langue divineUn mot du grand secret‖ que le malheur devine ;Je sécherais leurs pleurs,‖ et quand l’œil du matinFerait pâlir mon disque‖ à l’horizon lointain,Mon rayon, en quittant‖ leur paupière attendrie,Leur laisserait encor‖ la vague rêverie,Et la paix et l’espoir ;‖ et, lassés de gémir,Au moins avant l’aurore‖ ils pourraient s’endormir !Et vous, brillantes sœurs,‖ étoiles mes compagnes,Qui du bleu firmament‖ émaillez les campagnes,Et, cadençant vos pas‖ à la lyre des cieux,Nouez et dénouez‖ vos chœurs harmonieux ;Introduit sur vos pas‖ dans la céleste chaîne,Je suivrais dans l’éther‖ l’instinct qui vous entraîne ;Vous guideriez mon œil‖ dans ce vaste désert,Labyrinthe de feux‖ où le regard se perd :Vos rayons m’apprendraient‖ à louer, à connaîtreCelui que nous cherchons,‖ que vous voyez peut-être ;Et, noyant dans mon sein‖ ses tremblantes clartés,Je sentirais en lui…‖ tout ce que vous sentez.

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
76((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a sainte / enceinte féminine, classiqueb cieux / adieux masculine, classiquec incertaine / traîne féminine, classiqued obscur / l’azur masculine, classiquee lumière / paupière féminine, classiquef s’enfuit / nuit masculine, classiqueg trace / espace féminine, classiqueh fois / bois masculine, classiquei ailes / d’étincelles féminine, classiquej airs / mers masculine, classiquek carrière / crinière féminine, classiquel demi / endormi masculine, classiquem étoiles / voiles féminine, classiquen lointain / matin masculine, classiqueo ouvrage / l’âge féminine, classiquep yeux / cieux masculine, classiqueq caresse / jeunesse féminine, classiquer clartés / comptés masculine, classiques l’homme / nomme féminine, classiquet regard / hasard masculine, classiqueu suprême / aime féminine, classiquev isolé / consolé masculine, classiquew mystère / terre féminine, classiquex séjour / l’amour masculine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classiquec zéphyre / navire féminine, classiqued couverts / airs masculine, classiquee joue / proue féminine, classiquef sifflements / gémissements masculine, classiqueg flotte / pilote féminine, classiqueh nous / tous masculine, classiquei guide / rapide féminine, classiquej deuil / écueil masculine, classiquek naufrage / rivage féminine, classiquel affermis / endormis masculine, classiquea voûte / doute féminine, classiqueb flottez / clartés masculine, classiquec davantage / l’image féminine, classiqued errants / transparents masculine, classiquee irritées / agitées féminine, classiquef jour / l’amour masculine, classiqueh pressentiments / amants masculine, classiquei regrette / poëte féminine, classiquej palais / paix masculine, classiquek distance / influence féminine, classiquel vérité / goûté masculine, classiquem envie / vie féminine, classiquen rendu / perdu masculine, classiqueo cimes / sublimes féminine, classiquep jaloux / vous masculine, classiqueq boue / joue féminine, classiquer lieu / Dieu masculine, classiques suprême / diadème féminine, classiquea cristal / natal masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec rameaux / eaux masculine, classiqued nuage / ombrage féminine, classiquee ici-bas / pas masculine, classiquef oppresse / tristesse féminine, classiqueg douleurs / pleurs masculine, classiqueh pensée / lancée féminine, classiquei amitié / pitié masculine, classiquej tendre / descendre féminine, classiquek eux / yeux masculine, classiquel divine / devine féminine, classiquem matin / lointain masculine, classiquen attendrie / rêverie féminine, classiqueo gémir / s’endormir masculine, classiquep compagnes / campagnes féminine, classiqueq cieux / harmonieux masculine, classiquer chaîne / entraîne féminine, classiques désert / perd masculine, classiquet connaître / peut-être féminine, classiqueu clartés / sentez masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources