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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

SEPTIÈME MÉDITATION. Bonaparte

Alphonse de Lamartine· 30 sizains, alexandrins et octosyllabes, 180 vers

Sur un écueil battu‖ par la vague plaintive,Le nautonier, de loin,‖ voit blanchir sur la riveUn tombeau près du bord‖ par les flots déposé ;Le temps n’a pas encor‖ bruni l’étroite pierre,Et sous le vert tissu‖ de la ronce et du lierreOn distingue… un sceptre brisé.

Ici gît… Point de nom !‖ demandez à la terre !Ce nom, il est inscrit‖ en sanglant caractèreDes bords du Tanaïs‖ au sommet du Cédar,Sur le bronze et le marbre,‖ et sur le sein des braves,Et jusque dans le cœur‖ de ces troupeaux d’esclavesQu’il foulait tremblants sous son char.

Depuis les deux grands noms‖ qu’un siècle au siècle annonce,Jamais nom qu’ici-bas‖ toute langue prononceSur l’aile de la foudre‖ aussi loin ne vola ;Jamais d’aucun mortel‖ le pied qu’un souffle effaceN’imprima sur la terre‖ une plus forte trace :Et ce pied s’est arrêté là…

Il est là !… Sous trois pas‖ un enfant le mesure !Son ombre ne rend pas‖ même un léger murmure :Le pied d’un ennemi‖ foule en paix son cercueil.Sur ce front foudroyant‖ le moucheron bourdonne,Et son ombre n’entend‖ que le bruit monotoneD’une vague contre un écueil.

Ne crains pas cependant,‖ ombre encore inquiète,Que je vienne outrager‖ ta majesté muette.Non ! La lyre aux tombeaux‖ n’a jamais insulté :La mort de tout temps fut‖ l’asile de la gloire.Rien ne doit jusqu’ici‖ poursuivre une mémoire ;Rien… excepté la vérité !

Ta tombe et ton berceau‖ sont couverts d’un nuage.Mais, pareil à l’éclair,‖ tu sortis d’un orage ;Tu foudroyas le monde‖ avant d’avoir un nom :Tel ce Nil, dont Memphis‖ boit les vagues fécondes,Avant d’être nommé‖ fait bouillonner ses ondesAux solitudes de Memnon.

Les dieux étaient tombés,‖ les trônes étaient vides :La victoire te prit‖ sur ses ailes rapides ;D’un peuple de Brutus‖ la gloire te fit roi.Ce siècle, dont l’écume‖ entraînait dans sa courseLes mœurs, les rois, les dieux…‖ refoulé vers sa source,Recula d’un pas devant toi.

Tu combattis l’erreur‖ sans regarder le nombre ;Pareil au fier Jacob,‖ tu luttas contre une ombre ;Le fantôme croula‖ sous le poids d’un mortel ;Et, de tous ces grands noms‖ profanateur sublime,Tu jouas avec eux‖ comme la main du crimeAvec les vases de l’autel.

Ainsi, dans les accès‖ d’un impuissant délire,Quand un siècle vieilli‖ de ses mains se déchireEn jetant dans ses fers‖ un cri de liberté,Un héros tout à coup‖ de la poudre s’élève,Le frappe avec son sceptre…‖ Il s’éveille, et le rêveTombe devant la vérité.

Ah ! si, rendant ce sceptre‖ à ses mains légitimes,Plaçant sur ton pavois‖ de royales victimes,Tes mains des saints bandeaux‖ avaient lavé l’affront !Soldat vengeur des rois,‖ plus grand que ces rois même,De quel divin parfum,‖ de quel pur diadèmeLa gloire aurait sacré ton front !

Gloire, honneur, liberté,‖ ces mots que l’homme adore,Retentissaient pour toi‖ comme l’airain sonoreDont un stupide écho‖ répète au loin le son :De cette langue en vain‖ ton oreille frappéeNe comprit ici-bas‖ que le cri de l’épée,Et le mâle accord du clairon.

Superbe, et dédaignant‖ ce que la terre admire,Tu ne demandais rien‖ au monde que l’empire.Tu marchais… tout obstacle‖ était ton ennemi.Ta volonté volait‖ comme ce trait rapideQui va frapper le but‖ où le regard le guide,Même à travers un cœur ami.

Jamais, pour éclaircir‖ ta royale tristesse,La coupe des festins‖ ne te versa l’ivresse ;Tes yeux d’une autre pourpre‖ aimaient à s’enivrer.Comme un soldat debout‖ qui veille sous ses armes,Tu vis de la beauté‖ le sourire ou les larmes,Sans sourire et sans soupirer.

Tu n’aimais que le bruit‖ du fer, le cri d’alarmes,L’éclat resplendissant‖ de l’aube sur les armes ;Et ta main ne flattait‖ que ton léger coursier,Quand les flots ondoyants‖ de sa pâle crinièreSillonnaient, comme un vent,‖ la sanglante poussière,Et que ses pieds brisaient l’acier.

Tu grandis sans plaisir,‖ tu tombas sans murmure.Rien d’humain ne battait‖ sous ton épaisse armure :Sans haine et sans amour,‖ tu vivais pour penser.Comme l’aigle régnant‖ dans un ciel solitaire,Tu n’avais qu’un regard‖ pour mesurer la terre,Et des serres pour l’embrasser.

S’élancer d’un seul bond‖ au char de la victoire ;Foudroyer l’univers‖ des splendeurs de sa gloire ;Fouler d’un même pied‖ des tribuns et des rois ;Forger un joug trempé‖ dans l’amour et la haine,Et faire frissonner‖ sous le frein qui l’enchaîneUn peuple échappé de ses lois ;

Être d’un siècle entier‖ la pensée et la vie ;Émousser le poignard,‖ décourager l’envie,Ébranler, raffermir‖ l’univers incertain ;Aux sinistres clartés‖ de ta foudre qui grondeVingt fois contre les dieux‖ jouer le sort du monde,Quel rêve ! ! ! et ce fut ton destin !…

Tu tombas cependant‖ de ce sublime faîte :Sur ce rocher désert‖ jeté par la tempête,Tu vis tes ennemis‖ déchirer ton manteau ;Et le sort, ce seul dieu‖ qu’adora ton audace,Pour dernière faveur‖ t’accorda cet espaceEntre le trône et le tombeau.

Oh ! qui m’aurait donné‖ d’y sonder ta pensée,Lorsque le souvenir‖ de ta grandeur passéeVenait, comme un remords,‖ t’assaillir loin du bruit,Et que, les bras croisés‖ sur ta large poitrine,Sur ton front chauve et nu‖ que la pensée incline,L’horreur passait comme la nuit ?

Tel qu’un pasteur debout‖ sur la rive profondeVoit son ombre de loin‖ se prolonger sur l’onde,Et du fleuve orageux‖ suivre en flottant le cours ;Tel, du sommet désert‖ de ta grandeur suprême,Dans l’ombre du passé‖ te recherchant toi-même,Tu rappelais tes anciens jours.

Ils passaient devant toi‖ comme des flots sublimesDont l’œil voit sur les mers‖ étinceler les cimes :Ton oreille écoutait‖ leur bruit harmonieux ;Et, d’un reflet de gloire‖ éclairant ton visage,Chaque flot t’apportait‖ une brillante imageQue tu suivais longtemps des yeux.

Là, sur un pont tremblant‖ tu défiais la foudre ;Là, du désert sacré‖ tu réveillais la poudre ;Ton coursier frissonnait‖ dans les flots du Jourdain ;Là, tes pas abaissaient‖ une cime escarpée ;Là, tu changeais en sceptre‖ une invincible épée.Ici… Mais quel effroi soudain !

Pourquoi détournes-tu‖ ta paupière éperdue ?D’où vient cette pâleur‖ sur ton front répandue ?Qu’as-tu vu tout à coup‖ dans l’horreur du passé ?Est-ce de vingt cités‖ la ruine fumante,Ou du sang des humains‖ quelque plaine écumante ?Mais la gloire a tout effacé.

La gloire efface tout…‖ tout, excepté le crime !Mais son doigt me montrait‖ le corps d’une victime,Un jeune homme, un héros‖ d’un sang pur inondé.Le flot qui l’apportait‖ passait, passait sans cesse ;Et toujours en passant‖ la vague vengeresseLui jetait le nom de Condé…

Comme pour effacer‖ une tache livide,On voyait sur son front‖ passer sa main rapide ;Mais la trace du sang‖ sous son doigt renaissait :Et, comme un sceau frappé‖ par une main suprême,La goutte ineffaçable,‖ ainsi qu’un diadème,Le couronnait de son forfait.

C’est pour cela, tyran,‖ que ta gloire ternieFera par ton forfait‖ douter de ton génie ;Qu’une trace de sang‖ suivra partout ton char,Et que ton nom, jouet‖ d’un éternel orage,Sera par l’avenir‖ ballotté d’âge en âgeEntre Marius et César.

Tu mourus cependant‖ de la mort du vulgaire,Ainsi qu’un moissonneur‖ va chercher son salaire,Et dort sur sa faucille‖ avant d’être payé ;Tu ceignis en mourant‖ ton glaive sur ta cuisse,Et tu fus demander‖ récompense ou justiceAu Dieu qui t’avait envoyé !

On dit qu’aux derniers jours‖ de sa longue agonie,Devant l’éternité‖ seul avec son génie,Son regard vers le ciel‖ parut se soulever :Le signe rédempteur‖ toucha son front farouche ;Et même on entendit‖ commencer sur sa boucheUn nom… qu’il n’osait achever.

Achève… C’est le Dieu‖ qui règne et qui couronne,C’est le Dieu qui punit,‖ c’est le Dieu qui pardonne :Pour les héros et nous‖ il a des poids divers.Parle-lui sans effroi :‖ lui seul peut te comprendre.L’esclave et le tyran‖ ont tous un compte à rendre ;L’un du sceptre, l’autre des fers.

Son cercueil est fermé :‖ Dieu l’a jugé. Silence !Son crime et ses exploits‖ pèsent dans la balance :Que des faibles mortels‖ la main n’y touche plus !Qui peut sonder, Seigneur,‖ ta clémence infinie ?Et vous, peuples, sachez‖ le vain prix du génieQui ne fonde pas des vertus !

Versification

Forme
30 sizains (sizains)
Rimes
30(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (150 de 12, 30 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
30 sizains
Mots à la rime
a plaintive / rive féminine, classiqueb déposé / brisé masculine, classiquec pierre / lierre féminine, classiquea terre / caractère féminine, classiqueb Cédar / char masculine, classiquec braves / d’esclaves féminine, classiquea annonce / prononce féminine, classiqueb vola / là masculine, classiquec efface / trace féminine, classiquea mesure / murmure féminine, classiqueb cercueil / écueil masculine, classiquec bourdonne / monotone féminine, classiquea inquiète / muette féminine, classiqueb insulté / vérité masculine, classiquec gloire / mémoire féminine, classiquea nuage / orage féminine, classiqueb nom / Memnon masculine, classiquec fécondes / ondes féminine, classiquea vides / rapides féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquec course / source féminine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb mortel / l’autel masculine, classiquec sublime / crime féminine, classiquea délire / déchire féminine, classiqueb liberté / vérité masculine, classiquec s’élève / rêve féminine, classiquea légitimes / victimes féminine, classiqueb l’affront / front masculine, classiquec même / diadème féminine, classiquea adore / sonore féminine, classiqueb son / clairon masculine, classiquec frappée / l’épée féminine, classiquea admire / l’empire féminine, classiqueb ennemi / ami masculine, classiquec rapide / guide féminine, classiquea tristesse / l’ivresse féminine, classiqueb s’enivrer / soupirer masculine, classiquec armes / larmes féminine, classiquea d’alarmes / armes féminine, classiqueb coursier / l’acier masculine, classiquec crinière / poussière féminine, classiquea murmure / armure féminine, classiqueb penser / l’embrasser masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb rois / lois masculine, classiquec haine / l’enchaîne féminine, classiquea vie / l’envie féminine, classiqueb incertain / destin masculine, classiquec gronde / monde féminine, classiquea faîte / tempête féminine, classiqueb manteau / tombeau masculine, classiquec audace / espace féminine, classiquea pensée / passée féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec poitrine / incline féminine, classiquea profonde / l’onde féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquec suprême / toi-même féminine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb harmonieux / yeux masculine, classiquec visage / image féminine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb Jourdain / soudain masculine, classiquec escarpée / épée féminine, classiquea éperdue / répandue féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquec fumante / écumante féminine, classiquea crime / victime féminine, classiqueb inondé / Condé masculine, classiquec cesse / vengeresse féminine, classiquea livide / rapide féminine, classiqueb renaissait / forfait masculine, classiquec suprême / diadème féminine, classiquea ternie / génie féminine, classiqueb char / César masculine, classiquec orage / âge féminine, classiquea vulgaire / salaire féminine, classiqueb payé / envoyé masculine, classiquec cuisse / justice féminine, classiquea agonie / génie féminine, classiqueb soulever / achever masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea couronne / pardonne féminine, classiqueb divers / fers masculine, classiquec comprendre / rendre féminine, classiquea Silence / balance féminine, classiqueb plus / vertus masculine, classiquec infinie / génie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources