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un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

TROISIÈME MÉDITATION. Sapho

Alphonse de Lamartine· ÉLÉGIE ANTIQUE· strophes variées, alexandrins surtout, 193 vers

L’aurore se levait,‖ la mer battait la plage.Ainsi parla Sapho‖ debout sur le rivage ;Et près d’elle, à genoux,‖ les filles de LesbosSe penchaient sur l’abîme‖ et contemplaient les flots :Fatal rocher, profond abîme,Je vous aborde sans effroi !Vous allez à Vénus‖ dérober sa victime :J’ai méconnu l’Amour,‖ l’Amour punit mon crime.Ô Neptune, tes flots‖ seront plus doux pour moi !Vois-tu de quelles fleurs‖ j’ai couronné ma tête ?Vois : ce front si longtemps‖ chargé de mon ennui,Orné pour mon trépas‖ comme pour une fête,Du bandeau solennel‖ étincelle aujourd’hui.On dit que dans ton sein…‖ mais je ne puis le croire,On échappe au courroux‖ de l’implacable Amour ;On dit que par tes soins‖ si l’on renaît au jour,D’une flamme insensée‖ on y perd la mémoire.Mais de l’abîme, ô dieu !‖ quel que soit le secours,Garde-toi, garde-toi‖ de préserver mes jours !Je ne viens pas chercher‖ dans tes ondes propicesUn oubli passager,‖ vain remède à mes maux :J’y viens, j’y viens trouver‖ le calme des tombeaux.Reçois, ô roi des mers,‖ mes joyeux sacrifices !Et vous, pourquoi ces pleurs ?‖ pourquoi ces vains sanglots ?Chantez, chantez un hymne,‖ ô vierges de Lesbos !

Importuns souvenirs,‖ me suivrez-vous sans cesse ?C’était sous les bosquets‖ du temple de Vénus :Moi-même, de Vénus‖ insensible prêtresse,Je chantais sur la lyre‖ un hymne à la déesse.Au pied de ses autels‖ soudain je l’aperçus.Dieux ! quels transports nouveaux !‖ ô dieux ! comment décrireTous les feux dont mon sein‖ se remplit à la fois ?Ma langue se glaça,‖ je demeurai sans voix,Et ma tremblante main‖ laissa tomber ma lyre.Non, jamais aux regards‖ de l’ingrate DaphnéTu ne parus plus beau,‖ divin fils de Latone ;Jamais, le thyrse en main,‖ de pampre couronné,Le jeune dieu de l’Inde,‖ en triomphe traîné,N’apparut plus brillant‖ aux regards d’Érigone.Tout sortit… de lui seul‖ je me souvins, hélas !Sans rougir de ma flamme,‖ en tout temps, à toute heure,J’errais seule et pensive‖ autour de sa demeure :Un pouvoir plus qu’humain‖ m’enchaînait sur ses pas.Que j’aimais à le voir,‖ de la foule enivrée,Au gymnase, au théâtre,‖ attirer tous les yeux,Lancer le disque au loin‖ d’une main assurée,Et sur tous ses rivaux‖ l’emporter dans nos jeux !Que j’aimais à le voir,‖ penché sur la crinièreD’un coursier de l’Élide‖ aussi prompt que les vents,S’élancer le premier‖ au bout de la carrière,Et, le front couronné,‖ revenir à pas lents !Ah ! de tous ses succès‖ que mon âme était fière !Et si de ce beau front‖ de sueur humectéJ’avais pu seulement‖ essuyer la poussière !Ô dieux ! j’aurais donné‖ tout, jusqu’à ma beauté,Pour être un seul instant‖ ou sa sœur ou sa mère !Vous qui n’avez jamais‖ rien pu pour mon bonheur,Vaines divinités‖ des rives du Permesse,Moi-même dans vos arts‖ j’instruisis sa jeunesse ;Je composai pour lui‖ ces chants pleins de douceur,Ces chants qui m’ont valu‖ les transports de la Grèce.Ces chants, qui des enfers‖ fléchiraient la rigueur,Malheureuse Sapho,‖ n’ont pu fléchir son cœur,Et son ingratitude‖ a payé ta tendresse.

Redoublez vos soupirs,‖ redoublez vos sanglots !Pleurez, pleurez ma honte,‖ ô filles de Lesbos !

Si mes soins, si mes chants,‖ si mes trop faibles charmesÀ son indifférence‖ avaient pu l’arracher ;Si l’ingrat cependant‖ s’était laissé toucher ;S’il eût été du moins‖ attendri par mes larmes ;Jamais pour un mortel,‖ jamais la main des dieuxN’aurait filé des jours‖ plus doux, plus glorieux.Que d’éclat cet amour‖ eût jeté sur sa vie !Ses jours à ces dieux même‖ auraient pu faire envie ;Et l’amant de Sapho,‖ fameux dans l’univers,Aurait été, comme eux,‖ immortel dans mes vers.C’est pour lui que j’aurais,‖ sur tes autels propices,Fait fumer en tout temps‖ l’encens des sacrifices,Ô Vénus ! c’est pour lui‖ que j’aurais nuit et jourSuspendu quelque offrande‖ aux autels de l’Amour.C’est pour lui que j’aurais,‖ durant des nuits entièresAux trois fatales Sœurs‖ adressé mes prières ;Ou bien que, reprenant‖ mon luth mélodieux,J’aurais redit les airs‖ qui lui plaisaient le mieux.Pour lui j’aurais voulu,‖ dans les jeux d’Ionie,Disputer aux vainqueurs‖ les palmes du génie.Que ces lauriers brillants,‖ à mon orgueil offerts,En les cueillant pour lui‖ m’auraient été plus chersJ’aurais mis à ses pieds‖ le prix de ma victoire,Et couronné son front‖ des rayons de ma gloire.

Souvent, à la prière‖ abaissant mon orgueil,De ta porte, ô Phaon,‖ j’allais baiser le seuil.« Au moins, disais-je, au moins,‖ si ta rigueur jalouseMe refuse à jamais‖ ce doux titre d’épouse,Souffre, ô trop cher Phaon,‖ que Sapho, près de toi,Esclave si tu veux,‖ vive au moins sous ta loi !Que m’importe ce nom‖ et cette ignominie,Pourvu qu’à tes côtés‖ je consume ma vie,Pourvu que je te voie,‖ et qu’à mon dernier jourD’un regard de pitié‖ tu plaignes tant d’amour ?Ne crains pas mes périls,‖ ne crains pas ma faiblesse :Vénus égalera‖ ma force à ma tendresse.Sur les flots, sur la terre,‖ attachée à tes pas,Tu me verras te suivre‖ au milieu des combats ;Tu me verras, de Mars‖ affrontant la furie,Détourner tous les traits‖ qui menacent ta vie,Entre la mort et toi‖ toujours prompte à courir…Trop heureuse, pour lui‖ si j’avais pu mourir !Lorsque enfin, fatigué‖ des travaux de Bellone,Sous la tente, au sommeil‖ ton âme s’abandonne,Ce sommeil, ô Phaon,‖ qui n’est plus fait pour moi,Seule me laissera‖ veillant autour de toi ;Et si quelque souci‖ vient rouvrir ta paupière,Assise à tes côtés‖ durant la nuit entière,Mon luth sur mes genoux‖ soupirant mon amour,Je charmerai ta peine,‖ en attendant le jour. »Je disais, et les vents‖ emportaient ma prière ;L’écho répétait seul‖ ma plainte solitaire,Et l’écho seul encor‖ répond à mes sanglots.Pleurez, pleurez ma honte,‖ ô filles de Lesbos !Toi qui fus une fois‖ mon bonheur et ma gloire,Ô lyre, que ma main‖ fit résonner pour lui,Ton aspect que j’aimais‖ m’importune aujourd’hui,Et chacun de tes airs‖ rappelle à ma mémoireEt mes feux, et ma honte,‖ et l’ingrat qui m’a fui.Brise-toi dans mes mains,‖ lyre à jamais funeste !Aux autels de Vénus,‖ dans ses sacrés parvis,Je ne te suspends pas :‖ que le courroux célesteSur ces flots orageux‖ disperse tes débris,Et que de mes tourments‖ nul vestige ne reste !Que ne puis-je de même‖ engloutir dans ces mersEt ma fatale gloire,‖ et mes chants, et mes vers !Que ne puis-je effacer‖ mes traces sur la terre !Que ne puis-je aux enfers‖ descendre tout entière,Et, brûlant ces écrits‖ où doit vivre Phaon,Emporter avec moi‖ l’opprobre de mon nom !

Cependant si les dieux,‖ que sa rigueur outrage,Poussaient en cet instant‖ ses pas vers le rivage ;Si de ce lieu suprême‖ il pouvait s’approcher ;S’il venait contempler,‖ sur le fatal rocherSapho, les yeux en pleurs,‖ errante, échevelée,Frappant de vains sanglots‖ la rive désolée,Brûlant encor pour lui,‖ lui pardonnant son sort,Et dressant lentement‖ les apprêts de sa mort ;Sans doute à cet aspect,‖ touché de mon supplice,Il se repentirait‖ de sa longue injustice,Sans doute par mes pleurs‖ se laissant désarmer,Il dirait à Sapho :‖ « Vis encor pour aimer ! »Qu’ai-je dit ? Loin de moi,‖ quelque remords peut-être,À défaut de l’amour,‖ dans son cœur a pu naître ;Peut-être dans sa fuite,‖ averti par les dieux,Il frissonne, il s’arrête,‖ il revient vers ces lieux ;Il revient m’arrêter‖ sur les bords de l’abîme ;Il revient !… il m’appelle…‖ il sauve sa victime !…Oh ! qu’entends-je ?… Écoutez…‖ Du côté de LesbosUne clameur lointaine‖ a frappé les échos !J’ai reconnu l’accent‖ de cette voix si chère,J’ai vu sur le chemin‖ s’élever la poussière !Ô vierges, regardez !‖ Ne le voyez-vous pasDescendre la colline‖ et me tendre les bras ?Mais non ! tout est muet‖ dans la nature entière,Un silence de mort‖ règne au loin sur la terre ;Le chemin est désert !‖… Je n’entends que les flots !Pleurez, pleurez ma honte,‖ ô filles de Lesbos !

Mais déjà, s’élançant‖ vers les cieux qu’il colore,Le soleil de son char‖ précipite le cours.Toi qui viens commencer‖ le dernier de mes jours,Adieu, dernier soleil !‖ adieu, suprême aurore !Demain, du sein des flots‖ vous jaillirez encore ;Et moi je meurs ! et moi‖ je m’éteins pour toujours !Adieu, champs paternels !‖ adieu, douce contrée !Adieu, chère Lesbos‖ à Vénus consacrée !Rivage où j’ai reçu‖ la lumière des cieux ;Temple auguste où ma mère,‖ aux jours de ma naissance,D’une tremblante main‖ me consacrant aux dieux,Au culte de Vénus‖ dévoua mon enfance ;Et toi, forêt sacrée,‖ où les filles du ciel,Entourant mon berceau,‖ m’ont nourri de leur miel,Adieu ! Leurs vains présents‖ que le vulgaire envie,Ni les traits de l’Amour,‖ ni les coups du destin,Misérable Sapho,‖ n’ont pu sauver ta vie !Tu vécus dans les pleurs,‖ et tu meurs au matin !Ainsi tombe une fleur‖ avant le temps fanée ;Ainsi, cruel Amour,‖ sous le couteau mortel,Une jeune victime‖ à ton temple amenée,Qu’à ton culte en naissant‖ le pâtre a destinée,Vient tomber avant l’âge‖ au pied de ton autel.

Et vous qui reverrez‖ le cruel que j’adoreQuand l’ombre du trépas‖ aura couvert mes yeux,Compagnes de Sapho,‖ portez-lui ces adieux :Dites-lui… qu’en mourant‖ je le nommais encore !…

Elle dit. Et le soir,‖ quittant le bord des flots,Vous revîntes sans elle,‖ ô vierges de Lesbos !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
50[aa] 4[abaab] 5[abab] 9[abba] 1[ababa] 1[ababab] 1[abbaab]
Mètre
Alexandrins surtout (191 de 12, 2 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a plage / rivage féminine, classiqueb Lesbos / flots masculine, classiquec abîme / victime / crime féminine, classiqued effroi / moi masculine, classiquee tête / fête féminine, classiquef ennui / aujourd’hui masculine, classiqueg croire / mémoire féminine, classiqueh Amour / jour masculine, classiquei secours / jours masculine, classiquej propices / sacrifices féminine, classiquek maux / tombeaux masculine, classiquel sanglots / Lesbos masculine, classiquea cesse / prêtresse / déesse féminine, classiqueb Vénus / l’aperçus masculine, classiquec décrire / lyre féminine, classiqued fois / voix masculine, classiquee Daphné / couronné / traîné masculine, classiquef Latone / d’Érigone féminine, classiqueg hélas / pas masculine, classiqueh heure / demeure féminine, classiquei enivrée / assurée féminine, classiquej yeux / jeux masculine, classiquek crinière / carrière féminine, classiquel vents / lents masculine, classiquem fière / poussière / mère féminine, classiquen humecté / beauté masculine, classiqueo bonheur / douceur masculine, classiquep Permesse / jeunesse féminine, classiqueq Grèce / tendresse féminine, classiquer rigueur / cœur masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb l’arracher / toucher masculine, classiquec dieux / glorieux masculine, classiqued vie / envie féminine, classiquee l’univers / vers masculine, classiqueg jour / l’Amour masculine, classiqueh entières / prières féminine, classiquei mélodieux / mieux masculine, classiquej d’Ionie / génie féminine, classiquek offerts / chers masculine, classiquel victoire / gloire féminine, classiquea orgueil / seuil masculine, classiqueb jalouse / d’épouse féminine, classiquec toi / loi masculine, classiqued ignominie / vie féminine, classiquee jour / d’amour masculine, classiquef faiblesse / tendresse féminine, classiqueg pas / combats masculine, classiqueh furie / vie féminine, classiquei courir / mourir masculine, classiquej Bellone / s’abandonne féminine, classiquek moi / toi masculine, classiquel paupière / entière féminine, classiquem amour / jour masculine, classiquen prière / solitaire féminine, classiquep gloire / mémoire féminine, classiqueq lui / aujourd’hui masculine, classiquer fui / parvis / débris masculine, classiques funeste / céleste / reste féminine, classiquet mers / vers masculine, classiqueu terre / entière féminine, classiquev Phaon / nom masculine, non classiquea outrage / rivage féminine, classiqueb s’approcher / rocher masculine, classiquec échevelée / désolée féminine, classiqued sort / mort masculine, classiquee supplice / injustice féminine, classiquef désarmer / aimer masculine, classiqueg peut-être / naître féminine, classiqueh dieux / lieux masculine, classiquei l’abîme / victime féminine, classiquej Lesbos / échos masculine, classiquek chère / poussière féminine, classiquel pas / bras masculine, classiquem entière / terre féminine, classiquen flots / Lesbos masculine, classiquea colore / aurore / encore féminine, classiqueb cours / jours / toujours masculine, classiquec contrée / consacrée féminine, classiqued cieux / dieux masculine, classiquee naissance / enfance féminine, classiquef ciel / miel masculine, classiqueg envie / vie féminine, classiqueh destin / matin masculine, classiquei fanée / amenée / destinée féminine, classiquej mortel / autel masculine, classiquea j’adore / encore féminine, classiqueb yeux / adieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

193 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources