Méditations poétiques, 1820
TRENTE-UNIÈME MÉDITATION. Adieu
Oui, j’ai quitté ce port tranquille,Ce port si longtemps appeléOù, loin des ennuis de la ville,Dans un loisir doux et facile,Sans bruit mes jours auraient coulé.J’ai quitté l’obscure vallée,Le toit champêtre d’un ami ;Loin des bocages de Bissy,Ma muse, à regret exilée,S’éloigne, triste et désolée,Du séjour qu’elle avait choisi.Nous n’irons plus dans les prairies,Au premier rayon du matin,Égarer, d’un pas incertain,Nos poétiques rêveries.Nous ne verrons plus le soleil,Du haut des cimes d’ItaliePrécipitant son char vermeil,Semblable au père de la vie,Rendre à la nature assoupieLe premier éclat du réveil.Nous ne goûterons plus votre ombre,Vieux pins, l’honneur de ces forêts ;Vous n’entendrez plus nos secrets ;Sous cette grotte humide et sombreNous ne chercherons plus le frais ;Et le soir, au temple rustique,Quand la cloche mélancoliqueAppellera tout le hameau,Nous n’irons plus, à la prière,Nous courber sur la simple pierreQui couvre un rustique tombeau.Adieu, vallons ! adieu, bocages !Lac azuré, roches sauvages,Bois touffus, tranquille séjour,Séjour des heureux et des sages,Je vous ai quittés sans retour !Déjà ma barque fugitive,Au souffle des zéphyrs trompeurs,S’éloigne à regret de la riveQue m’offraient des dieux protecteurs.J’affronte de nouveaux orages ;Sans doute à de nouveaux naufragesMon frêle esquif est dévoué ;Et pourtant, à la fleur de l’âge,Sur quels écueils, sur quel rivageDéjà n’ai-je pas échoué ?Mais d’une plainte témérairePourquoi fatiguer le destin ?À peine au milieu du chemin,Faut-il regarder en arrière ?Mes lèvres à peine ont goûtéLe calice amer de la vie,Loin de moi je l’ai rejeté ;Mais l’arrêt cruel est porté :Il faut boire jusqu’à la lie !Lorsque mes pas auront franchiLes deux tiers de notre carrière,Sous le poids d’une vie entièreQuand mes cheveux auront blanchi,Je reviendrai du vieux BissyVisiter le toit solitaire,Où le ciel me garde un ami.Dans quelque retraite profonde,Sous les arbres par lui plantés,Nous verrons couler comme l’ondeLa fin de nos jours agités.Là, sans crainte et sans espérance,Sur notre orageuse existenceRamenés par le souvenir,Jetant nos regards en arrière,Nous mesurerons la carrièreQu’il aura fallu parcourir.
Tel un pilote octogénaire,Du haut d’un rocher solitaire,Le soir, tranquillement assis,Laisse au loin égarer sa vue,Et contemple encor l’étendueDes mers qu’il sillonna jadis.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abaab] 1[abbaab] 6[abba] 1[ababba] 1[abbab] 4[aa] 1[aabab] 2[abab] 1[abbacbc]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a tranquille / ville / facile féminine, classiqueb appelé / coulé masculine, classiquec vallée / exilée / désolée féminine, classiqued ami / Bissy / choisi masculine, classiquee prairies / rêveries féminine, classiquef matin / incertain masculine, classiqueg soleil / vermeil / réveil masculine, classiqueh d’Italie / vie / assoupie féminine, classiquei ombre / sombre féminine, classiquej forêts / secrets / frais masculine, classiquek rustique / mélancolique féminine, classiquel hameau / tombeau masculine, classiquem prière / pierre féminine, classiquen bocages / sauvages / sages féminine, classiqueo séjour / retour masculine, classiquep fugitive / rive féminine, classiqueq trompeurs / protecteurs masculine, classiquer orages / naufrages féminine, classiques dévoué / échoué masculine, classiquet l’âge / rivage féminine, classiqueu téméraire / arrière féminine, classiquev destin / chemin masculine, classiquew goûté / rejeté / porté masculine, classiquex vie / lie féminine, classiquey franchi / blanchi masculine, classiquez carrière / entière / solitaire féminine, classiquea Bissy / ami masculine, classiqueb profonde / l’onde féminine, classiquec plantés / agités masculine, classiqued espérance / existence féminine, classiquee souvenir / parcourir masculine, classiquef arrière / carrière féminine, classiquea octogénaire / solitaire féminine, classiqueb assis / jadis masculine, classiquec vue / l’étendue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources