Méditations poétiques, 1820
TRENTE-DEUXIÈME MÉDITATION. La semaine sainte
À LA ROCHE-GUYON
Ici viennent mourir‖ les derniers bruits du monde ;Nautoniers sans étoile,‖ abordez ! c’est le port :Ici l’âme se plonge‖ en une paix profonde,Et cette paix n’est pas la mort.
Ici jamais le ciel‖ n’est orageux ni sombre ;Un jour égal et pur‖ y repose les yeux :C’est ce vivant soleil,‖ dont le soleil est l’ombre,Qui le répand du haut des cieux.
Comme un homme éveillé‖ longtemps avant l’aurore,Jeunes, nous avons fui‖ dans cet heureux séjour ;Notre rêve est fini,‖ le vôtre dure encore :Éveillez-vous ! voilà le jour.
Cœurs tendres, approchez !‖ Ici l’on aime encore ;Mais l’amour, épuré,‖ s’allume sur l’autel :Tout ce qu’il a d’humain‖ à ce feu s’évapore ;Tout ce qui reste est immortel !
La prière, qui veille‖ en ces saintes demeures,De l’astre matinal‖ nous annonce le cours ;Et, conduisant pour nous‖ le char pieux des heures,Remplit et mesure nos jours.
L’airain religieux‖ s’éveille avec l’aurore ;Il mêle notre hommage‖ à la voix des zéphyrs ;Et les airs, ébranlés‖ sous le marteau sonore,Prennent l’accent de nos soupirs.
Dans le creux du rocher,‖ sous une voûte obscure,S’élève un simple autel :‖ Roi du ciel, est-ce toi ?Oui ; contraint par l’amour,‖ le Dieu de la natureY descend, visible à la foi.
Que ma raison se taise,‖ et que mon cœur adore !La croix à mes regards‖ révèle un nouveau jour ;Aux pieds d’un Dieu mourant‖ puis-je douter encore ?Non : l’amour m’explique l’amour.
Tous ces fronts prosternés,‖ ce feu qui les embrase,Ces parfums, ces soupirs‖ s’exhalant du saint lieu,Ces élans enflammés,‖ ces larmes de l’extase,Tout me répond que c’est un Dieu.
Favoris du Seigneur,‖ souffrez qu’à votre exemple,Ainsi qu’un mendiant‖ aux portes d’un palais,J’adore aussi de loin,‖ sur le seuil de son temple,Le Dieu qui vous donne la paix.
Ah ! laissez-moi mêler‖ mon hymne à vos louanges !Que mon encens souillé‖ monte avec votre encens.Jadis les fils de l’homme‖ aux saints concerts des angesNe mêlaient-ils pas leurs accents ?
Du nombre des vivants‖ chaque aurore m’efface ;Je suis rempli de jours,‖ de douleurs, de remords.Sous le portique obscur‖ venez marquer ma place,Ici, près du séjour des morts !
Souffrez qu’un étranger‖ veille auprès de leur cendre.Brûlant sur un cercueil‖ comme ces saints flambeaux,La mort m’a tout ravi,‖ la mort doit tout me rendre ;J’attends le réveil des tombeaux !
Ah ! puissé-je près d’eux,‖ au gré de mon envie,À l’ombre de l’autel,‖ et non loin de ce port,Seul, achever ainsi‖ les restes de ma vieEntre l’espérance et la mort !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (42 de 12, 14 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a monde / profonde féminine, classiqueb port / mort masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquea encore / s’évapore féminine, classiqueb l’autel / immortel masculine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquea l’aurore / sonore féminine, classiqueb zéphyrs / soupirs masculine, classiquea obscure / nature féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquea adore / encore féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea embrase / l’extase féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea exemple / temple féminine, classiqueb palais / paix masculine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb encens / accents masculine, classiquea m’efface / place féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea cendre / rendre féminine, classiqueb flambeaux / tombeaux masculine, classiquea envie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources