Méditations poétiques, 1820
TRENTE-QUATRIÈME MÉDITATION. Dieu
À M. L’ABBÉ F. DE LAMENNAIS
Oui, mon âme se plaît‖ à secouer ses chaînes :Déposant le fardeau‖ des misères humaines,Laissant errer mes sens‖ dans ce monde des corps,Au monde des esprits‖ je monte sans efforts.Là, foulant à mes pieds‖ cet univers visible,Je plane en liberté‖ dans les champs du possible.Mon âme est à l’étroit‖ dans sa vaste prison :Il me faut un séjour‖ qui n’ait pas d’horizon.Comme une goutte d’eau‖ dans l’Océan versée,L’infini dans son sein‖ absorbe ma pensée ;
Là, reine de l’espace‖ et de l’éternité,Elle ose mesurer‖ le temps, l’immensité,Aborder le néant,‖ parcourir l’existence,Et concevoir de Dieu‖ l’inconcevable essence.Mais sitôt que je veux‖ peindre ce que je sens,Toute parole expire‖ en efforts impuissants :Mon âme croit parler ;‖ ma langue embarrasséeFrappe l’air de vains sons,‖ ombre de ma pensée.Dieu fit pour les esprits‖ deux langages divers :En sons articulés‖ l’un vole dans les airs ;Ce langage borné‖ s’apprend parmi les hommes ;Il suffit aux besoins‖ de l’exil où nous sommes,Et, suivant des mortels‖ les destins inconstants,Change avec les climats‖ ou passe avec les temps.L’autre, éternel, sublime,‖ universel, immense,Est le langage inné‖ de toute intelligence :Ce n’est point un son mort‖ dans les airs répandu,C’est un verbe vivant‖ dans le cœur entendu ;On l’entend, on l’explique,‖ on le parle avec l’âme ;Ce langage senti‖ touche, illumine, enflamme :De ce que l’âme éprouve‖ interprètes brûlants,Il n’a que des soupirs,‖ des ardeurs, des élans ;C’est la langue du ciel‖ que parle la prière,Et que le tendre amour‖ comprend seul sur la terre.
Aux pures régions‖ où j’aime à m’envoler,L’enthousiasme aussi‖ vient me la révéler ;Lui seul est mon flambeau‖ dans cette nuit profonde,Et mieux que la raison‖ il n’explique le monde.Viens donc ! il est mon guide,‖ et je veux t’en servirÀ ses ailes de feu,‖ viens, laisse-toi ravir.Déjà l’ombre du monde‖ à nos regards s’efface :Nous échappons au temps,‖ nous franchissons l’espace ;Et, dans l’ordre éternel‖ de la réalité,Nous voilà face à face‖ avec la vérité !
Cet astre universel,‖ sans déclin, sans aurore,C’est Dieu, c’est ce grand tout,‖ qui soi-même s’adore !Il est ; tout est en lui :‖ l’immensité, les temps,De son être infini‖ sont les purs éléments ;L’espace est son séjour,‖ l’éternité son âge ;Le jour est son regard,‖ le monde est son image :Tout l’univers subsiste‖ à l’ombre de sa main ;L’être à flots éternels‖ découlant de son sein,Comme un fleuve nourri‖ par cette source immense,S’en échappe, et revient‖ finir où tout commence.
Sans bornes comme lui,‖ ses ouvrages parfaitsBénissent en naissant‖ la main qui les a faits ;Il peuple l’infini‖ chaque fois qu’il respire ;Pour lui, vouloir c’est faire,‖ exister c’est produire !Tirant tout de soi seul,‖ rapportant tout à soi,Sa volonté suprême‖ est sa suprême loi.Mais cette volonté,‖ sans ombre et sans faiblesse,Est à la fois puissance,‖ ordre, équité, sagesse.Sur tout ce qui peut être‖ il l’exerce à son gré :Le néant jusqu’à lui‖ s’élève par degré :Intelligence, amour,‖ force, beauté, jeunesse.Sans s’épuiser jamais,‖ il peut donner sans cesse ;Et, comblant le néant‖ de ses dons précieux,Des derniers rangs de l’être‖ il peut tirer des dieux !Mais ces dieux de sa main,‖ ces fils de sa puissance,Mesurent d’eux à lui‖ l’éternelle distance,Tendant par la nature‖ à l’être qui les fit :Il est leur fin à tous,‖ et lui seul se suffit !Voilà, voilà le Dieu‖ que tout esprit adore,Qu’Abraham a servi,‖ que rêvait Pythagore,Que Socrate annonçait,‖ qu’entrevoyait Platon ;Ce Dieu que l’univers‖ révèle à la raison,Que la justice attend,‖ que l’infortune espère,Et que le Christ enfin‖ vint montrer à la terre !Ce n’est plus là ce Dieu‖ par l’homme fabriqué,Ce Dieu par l’imposture‖ à l’erreur expliqué,Ce Dieu défiguré‖ par la main des faux prêtres,Qu’adoraient en tremblant‖ nos crédules ancêtres :Il est seul, il est un,‖ il est juste, il est bon ;La terre voit son œuvre,‖ et le ciel sait son nom !
Heureux qui le connaît !‖ plus heureux qui l’adore !Qui, tandis que le monde‖ ou l’outrage ou l’ignore,Seul, aux rayons pieux‖ des lampes de la nuit,S’élève au sanctuaire‖ où la foi l’introduit,Et, consumé d’amour‖ et de reconnaissance,Brûle, comme l’encens,‖ son âme en sa présence !Mais, pour monter à lui,‖ notre esprit abattuDoit emprunter d’en haut‖ sa force et sa vertu ;Il faut voler au ciel‖ sur des ailes de flamme :Le désir et l’amour‖ sont les ailes de l’âme.Ah ! que ne suis-je né‖ dans l’âge où les humains,Jeunes, à peine encore‖ échappés de ses mains,Près de Dieu par le temps,‖ plus près par l’innocence,Conversaient avec lui,‖ marchaient en sa présence !Que n’ai-je vu le monde‖ à son premier soleil !Que n’ai-je entendu l’homme‖ à son premier réveil !Tout lui parlait de toi,‖ tu lui parlais toi-même ;L’univers respirait‖ ta majesté suprême ;La nature, sortant‖ des mains du Créateur,Étalait en tous sens‖ le nom de son auteur :Ce nom, caché depuis‖ sous la rouille des âges,En traits plus éclatants‖ brillait sur tes ouvrages ;L’homme dans le passé‖ ne remontait qu’à toi ;Il invoquait son père,‖ et tu disais : C’est moi.
Longtemps comme un enfant‖ ta voix daigna l’instruire,Et par la main longtemps‖ tu voulus le conduire.Que de fois dans ta gloire‖ à lui tu t’es montré,Aux vallons de Sennar,‖ aux chênes de Membré,Dans le buisson d’Oreb,‖ ou sur l’auguste cimeOù Moïse aux Hébreux‖ dictait sa loi sublime !Ces enfants de Jacob,‖ premiers-nés des humains,Reçurent quarante ans‖ la manne de tes mains :Tu frappais leur esprit‖ par tes vivants oracles ;Tu parlais à leurs yeux‖ par la voix des miracles ;Et lorsqu’ils t’oubliaient,‖ tes anges descendusRappelaient ta mémoire‖ à leurs cœurs éperdus.Mais enfin, comme un fleuve‖ éloigné de sa source,Ce souvenir si pur‖ s’altéra dans sa course ;De cet astre vieilli‖ la sombre nuit des tempsÉclipsa par degrés‖ les rayons éclatants.Tu cessas de parler :‖ l’oubli, la main des âges,Usèrent ce grand nom‖ empreint dans tes ouvrages ;Les siècles en passant‖ firent pâlir la foi ;L’homme plaça le doute‖ entre le monde et toi.
Oui, ce monde, Seigneur,‖ est vieilli pour ta gloire ;Il a perdu ton nom,‖ ta trace et ta mémoire ;Et pour les retrouver‖ il nous faut, dans son cours,Remonter flots à flots‖ le long fleuve des jours.Nature, firmament !‖ l’œil en vain vous contemple :Hélas ! sans voir le Dieu,‖ l’homme admire le temple ;Il voit, il suit en vain,‖ dans les déserts des cieux,De leurs mille soleils‖ le cours mystérieux ;Il ne reconnaît plus‖ la main qui les dirige :Un prodige éternel‖ cesse d’être un prodige.Comme ils brillaient hier,‖ ils brilleront demain !Qui sait où commença‖ leur glorieux chemin ?Qui sait si ce flambeau‖ qui luit et qui féconde,Une première fois‖ s’est levé sur le monde ?Nos pères n’ont point vu‖ briller son premier tour,Et les jours éternels‖ n’ont point de premier jour.Sur le monde moral‖ en vain ta providenceDans ces grands changements‖ révèle ta présence,C’est en vain qu’en tes jeux‖ l’empire des humainsPasse d’un sceptre à l’autre,‖ errant de mains en mains ;Nos yeux, accoutumés‖ à sa vicissitude,Se sont fait de la gloire‖ une froide habitude :Les siècles ont tant vu‖ de ces grands coups du sort !Le spectacle est usé,‖ l’homme engourdi s’endort.
Réveille-nous, grand Dieu !‖ parle, et change le monde ;Fais entendre au néant‖ ta parole féconde :Il est temps ! lève-toi !‖ sors de ce long repos ;Tire un autre univers‖ de cet autre chaos.À nos yeux assoupis‖ il faut d’autres spectacles ;À nos esprits flottants‖ il faut d’autres miracles.Change l’ordre des cieux,‖ qui ne nous parle plus !Lance un nouveau soleil‖ à nos yeux éperdus ;Détruis ce vieux palais,‖ indigne de ta gloire ;Viens ! montre-toi toi-même,‖ et force-nous de croire !Mais peut-être, avant l’heure‖ où dans les cieux désertsLe soleil cessera‖ d’éclairer l’univers,De ce soleil moral‖ la lumière éclipséeCessera par degrés‖ d’éclairer la pensée,Et le jour qui verra‖ ce grand flambeau détruitPlongera l’univers‖ dans l’éternelle nuit !Alors tu briseras‖ ton inutile ouvrage.Ses débris foudroyés‖ rediront d’âge en âge :« Seul je suis ! hors de moi‖ rien ne peut subsister !» L’homme cessa de croire,‖ il cessa d’exister ! »
Versification
- Forme
- 9 distiquess (distiques)
- Rimes
- 86((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 distiquess
- Mots à la rime
- a chaînes / humaines féminine, classiqueb corps / efforts masculine, classiquec visible / possible féminine, classiqued prison / d’horizon masculine, classiquee versée / pensée féminine, classiquea l’éternité / l’immensité masculine, classiqueb l’existence / essence féminine, classiquec sens / impuissants masculine, classiqued embarrassée / pensée féminine, classiquee divers / airs masculine, classiquef hommes / sommes féminine, classiqueg inconstants / temps masculine, classiqueh immense / intelligence féminine, classiquei répandu / entendu masculine, classiquej l’âme / enflamme féminine, classiquek brûlants / élans masculine, classiquel prière / terre féminine, classiquea m’envoler / révéler masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquec servir / ravir masculine, classiqued s’efface / l’espace féminine, classiquee réalité / vérité masculine, classiquea aurore / s’adore féminine, classiqueb temps / éléments masculine, classiquec âge / image féminine, classiqued main / sein masculine, classiquee immense / commence féminine, classiquea parfaits / faits masculine, classiqueb respire / produire féminine, classiquec soi / loi masculine, classiqued faiblesse / sagesse féminine, classiquee gré / degré masculine, classiquef jeunesse / cesse féminine, classiqueg précieux / dieux masculine, classiqueh puissance / distance féminine, classiquei fit / suffit masculine, classiquej adore / Pythagore féminine, classiquek Platon / raison masculine, classiquel espère / terre féminine, classiquem fabriqué / expliqué masculine, classiquen prêtres / ancêtres féminine, classiqueo bon / nom masculine, classiquea l’adore / l’ignore féminine, classiqueb nuit / l’introduit masculine, classiquec reconnaissance / présence féminine, classiqued abattu / vertu masculine, classiquee flamme / l’âme féminine, classiquef humains / mains masculine, classiqueg l’innocence / présence féminine, classiqueh soleil / réveil masculine, classiquei toi-même / suprême féminine, classiquej Créateur / auteur masculine, classiquek âges / ouvrages féminine, classiquel toi / moi masculine, classiquea l’instruire / conduire féminine, classiqueb montré / Membré masculine, classiquec cime / sublime féminine, classiquee oracles / miracles féminine, classiquef descendus / éperdus masculine, classiqueg source / course féminine, classiqueh temps / éclatants masculine, classiquej foi / toi masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquec contemple / temple féminine, classiqued cieux / mystérieux masculine, classiquee dirige / prodige féminine, classiquef demain / chemin masculine, classiqueg féconde / monde féminine, classiqueh tour / jour masculine, classiquei providence / présence féminine, classiquek vicissitude / habitude féminine, classiquel sort / s’endort masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb repos / chaos masculine, classiquec spectacles / miracles féminine, classiqued plus / éperdus masculine, classiquee gloire / croire féminine, classiquef déserts / l’univers masculine, classiqueg éclipsée / pensée féminine, classiqueh détruit / nuit masculine, classiquei ouvrage / âge féminine, classiquej subsister / d’exister masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources