Méditations poétiques, 1820
DOUZIÈME MÉDITATION. L’enthousiasme
Ainsi, quand l’aigle du tonnerreEnlevait Ganymède aux cieux,L’enfant, s’attachant à la terre,Luttait contre l’oiseau des dieux ;Mais entre ses serres rapidesL’aigle pressant ses flancs timides,L’arrachait aux champs paternels ;Et, sourd à la voix qui l’implore,Il le jetait, tremblant encore,Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,Enthousiasme, aigle vainqueur,Au bruit de tes ailes de flammeJe frémis d’une sainte horreur ;Je me débats sous ta puissance,Je fuis, je crains que ta présenceN’anéantisse un cœur mortel,Comme un feu que la foudre allume,Qui ne s’éteint plus, et consumeLe bûcher, le temple et l’autel.
Mais à l’essor de la penséeL’instinct des sens s’oppose en vain :Sous le dieu mon âme oppresséeBondit, s’élance, et bat mon sein.La foudre en mes veines circule :Étonné du feu qui me brûle,Je l’irrite en le combattant.Et la lave de mon génieDéborde en torrents d’harmonie,Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !Ce n’est plus ce front inspiré,Ce n’est plus ce regard sublimeQui lançait un rayon sacré :Sous ta dévorante influence,À peine un reste d’existenceÀ ma jeunesse est échappé.Mon front, que la pâleur efface,Ne conserve plus que la traceDe la foudre qui m’a frappé.
Heureux le poëte insensible !Son luth n’est point baigné de pleurs ;Son enthousiasme paisibleN’a point ces tragiques fureurs.De sa veine féconde et pureCoulent, avec nombre et mesure,Des ruisseaux de lait et de miel ;Et ce pusillanime Icare,Trahi par l’aile de Pindare,Ne retombe jamais du ciel.
Mais nous, pour embraser les âmes,Il faut brûler, il faut ravirAu ciel jaloux ses triples flammes :Pour tout peindre, il faut tout sentir.Foyers brûlants de la lumière,Nos cœurs de la nature entièreDoivent concentrer les rayons ;Et l’on accuse notre vie !Mais ce flambeau qu’on nous envieS’allume au feu des passions.
Non, jamais un sein pacifiqueN’enfanta ces divins élans,Ni ce désordre sympathiqueQui soumet le monde à nos chants.Non, non, quand l’Apollon d’Homère,Pour lancer ses traits sur la terre,Descendait des sommets d’Éryx,Volant aux rives infernales,Il trempait ses armes fatalesDans les eaux bouillantes du Styx.
Descendez de l’auguste cimeQu’indignent de lâches transports !Ce n’est que d’un luth magnanimeQue partent les divins accords.Le cœur des enfants de la lyreRessemble au marbre qui soupireSur le sépulcre de Memnon :Pour lui donner la voix et l’âme,Il faut que de sa chaste flammeL’œil du jour lui lance un rayon.
Et tu veux qu’éveillant encoreDes feux sous la cendre couverts,Mon reste d’âme s’évaporeEn accents perdus dans les airs !La gloire est le rêve d’une ombre ;Elle a trop retranché le nombreDes jours qu’elle devait charmer.Tu veux que je lui sacrifieCe dernier souffle de ma vie !Je veux le garder pour aimer.
Versification
- Forme
- 9 dizains (dizains)
- Rimes
- 8(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 9 dizains
- Mots à la rime
- a tonnerre / terre féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquec rapides / timides féminine, classiqued paternels / immortels masculine, classiquee l’implore / encore féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb vainqueur / horreur masculine, classiquec puissance / présence féminine, classiqued mortel / l’autel masculine, classiquee allume / consume féminine, classiquea pensée / oppressée féminine, classiqueb vain / sein masculine, classiquec circule / brûle féminine, classiqued combattant / s’échappant masculine, classiquee génie / d’harmonie féminine, classiquea victime / sublime féminine, classiqueb inspiré / sacré masculine, classiquec influence / d’existence féminine, classiqued échappé / frappé masculine, classiquee efface / trace féminine, classiquea insensible / paisible féminine, classiqueb pleurs / fureurs masculine, classiquec pure / mesure féminine, classiqued miel / ciel masculine, classiquee Icare / Pindare féminine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb ravir / sentir masculine, classiquec lumière / entière féminine, classiqued rayons / passions masculine, classiquee vie / envie féminine, classiquea pacifique / sympathique féminine, classiqueb élans / chants masculine, classiquec d’Homère / terre féminine, classiqued d’Éryx / Styx masculine, classiquee infernales / fatales féminine, classiquea cime / magnanime féminine, classiqueb transports / accords masculine, classiquec lyre / soupire féminine, classiqued Memnon / rayon masculine, classiquee l’âme / flamme féminine, classiquea encore / s’évapore féminine, classiqueb couverts / airs masculine, classiquec ombre / nombre féminine, classiqued charmer / aimer masculine, classiquee sacrifie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources