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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1820

TREIZIÈME MÉDITATION. La retraite

À M. DE C***.

Alphonse de Lamartine· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 69 vers

Aux bords de ton lac enchanté,Loin des sots préjugés‖ que l’erreur déifie,Couvert du bouclier‖ de ta philosophie,Le temps n’emporte rien‖ de ta félicité ;Ton matin fut brillant,‖ et ma jeunesse envieL’azur calme et serein‖ du beau soir de ta vie.

Ce qu’on appelle nos beaux joursN’est qu’un éclair brillant‖ dans une nuit d’orage ;Et rien, excepté nos amours,N’y mérite un regret du sage.Mais que dis-je ? on aime à tout âge :Ce feu durable et doux,‖ dans l’âme renfermé,Donne plus de chaleur‖ en jetant moins de flamme ;C’est le souffle divin‖ dont tout homme est formé,Il ne s’éteint qu’avec son âme.

Étendre son esprit,‖ resserrer ses désirs,C’est la le grand secret‖ ignoré du vulgaire :Tu le connais, ami !‖ cet heureux coin de terreRenferme tes amours,‖ tes goûts et tes plaisirs ;Tes vœux ne passent point‖ ton champêtre domaine,Mais ton esprit plus vaste‖ étend son horizon ;Et, du monde embrassant la scène,Le flambeau de l’étude‖ éclaire ta raison.

Tu vois qu’aux bords du Tibre,‖ et du Nil et du Gange,En tout lieu, en tout temps,‖ sous des masques divers,L’homme partout est l’homme,‖ et qu’en cet universDans un ordre éternel‖ tout passe, et rien ne change ;Tu vois les nations‖ s’éclipser tour à tourComme les astres dans l’espace ;De mains en mains le sceptre passe ;Chaque peuple a son siècle,‖ et chaque homme a son jour.

Sujets à cette loi suprême,Empire, gloire, liberté,Tout est par le temps emporté :Le temps emporta les dieux mêmeDe la crédule antiquité,Et ce que les mortels,‖ dans leur orgueil extrême,Osaient nommer la vérité !

Au milieu de ce grand nuage,Réponds-moi : que fera le sageToujours entre le doute‖ et l’erreur combattu ?Content du peu de jours‖ qu’il saisit au passage,Il se hâte d’en faire usagePour le bonheur et la vertu.

J’ai vu ce sage heureux ;‖ dans ses belles demeuresJ’ai goûté l’hospitalité :À l’ombre du jardin‖ que ses mains ont planté,Aux doux sens de sa lyre‖ il endormait les heuresEn chantant sa félicité.Soyez touché, grand Dieu,‖ de sa reconnaissance !Il ne vous lasse point‖ d’un inutile vœu ;Gardez-lui seulement‖ sa rustique opulence ;Donnez tout à celui‖ qui vous demande peu.

Des doux objets de sa tendresseQu’à son riant foyer‖ toujours environné,Sa femme et ses enfants‖ couronnent sa vieillesse,Comme de ses fruits mûrs‖ un arbre est couronné ;Que sous l’or des épis‖ ses collines jaunissent ;Qu’au pied de son rocher‖ son lac soit toujours pur ;Que de ses beaux jasmins‖ les ombres épaississent ;Que son soleil soit doux,‖ que son ciel soit d’azur,Et que pour l’étranger‖ toujours ses vins mûrissent !

Pour moi, loin de ce port‖ de la félicité,Hélas ! par la jeunesse‖ et l’espoir emporté,Je vais tenter encore‖ et les flots et l’orage ;Mais, ballotté par l’onde‖ et fatigué du vent,Au pied de ton rocher sauvage,Ami, je reviendrai souventRattacher, vers le soir,‖ ma barque à ton rivage.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1(abbabb) 1(ababbcdcd) 1(abbacdcd) 1(abbacddc) 1(abbabab) 1(aabaab) 1(abbabcdcd) 1(ababcdcdc) 1(aabcbcb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (45 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
3 neuvains, 2 sizains, 2 huitains, 2 septains
Mots à la rime
a enchanté / félicité masculine, classiqueb déifie / philosophie féminine, classiquec envie / vie féminine, classiquea jours / amours masculine, classiqueb d’orage / sage / âge féminine, classiquec renfermé / formé masculine, classiqued flamme / âme féminine, classiquea désirs / plaisirs masculine, classiqueb vulgaire / terre féminine, classiquec domaine / scène féminine, classiqued horizon / raison masculine, classiquea Gange / change féminine, classiqueb divers / univers masculine, classiquec tour / jour masculine, classiqued l’espace / passe féminine, classiquea suprême / même / extrême féminine, classiqueb liberté / emporté masculine, classiquec antiquité / vérité masculine, classiquea nuage / sage féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquec passage / usage féminine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb l’hospitalité / planté / félicité masculine, classiquec reconnaissance / opulence féminine, classiqued vœu / peu masculine, classiquea tendresse / vieillesse féminine, classiqueb environné / couronné masculine, classiquec jaunissent / épaississent / mûrissent féminine, classiqued pur / d’azur masculine, classiquea félicité / emporté masculine, classiqueb l’orage / sauvage / rivage féminine, classiquec vent / souvent masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources