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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1820

CINQUIÈME MÉDITATION. L’immortalité

Alphonse de Lamartine· 3 distiquess, alexandrins, 152 vers

Le soleil de nos jours‖ pâlit dès son aurore ;Sur nos fronts languissants‖ à peine il jette encoreQuelques rayons tremblants‖ qui combattent la nuit :L’ombre croît, le jour meurt,‖ tout s’efface et tout fuit.Qu’un autre à cet aspect‖ frissonne et s’attendrisse,Qu’il recule en tremblant‖ des bords du précipice,Qu’il ne puisse de loin‖ entendre sans frémirLe triste chant des morts‖ tout prêt à retentir,Les soupirs étouffés‖ d’une amante ou d’un frèreSuspendus sur les bords‖ de son lit funéraire,Ou l’airain gémissant,‖ dont les sons éperdusAnnoncent aux mortels‖ qu’un malheureux n’est plus !Je te salue, ô mort !‖ Libérateur céleste,Tu ne m’apparais point‖ sous cet aspect funesteQue t’a prêté longtemps‖ l’épouvante ou l’erreur ;Ton bras n’est point armé‖ d’un glaive destructeur,Ton front n’est point cruel,‖ ton œil n’est point perfide ;Au secours des douleurs‖ un Dieu clément te guide ;Tu n’anéantis pas,‖ tu délivres : ta main,Céleste messager,‖ porte un flambeau divin :Quand mon œil fatigué‖ se ferme à la lumière,Tu viens d’un jour plus pur‖ inonder ma paupière ;Et l’espoir près de toi,‖ rêvant sur un tombeau,Appuyé sur la foi,‖ m’ouvre un monde plus beau.Viens donc, viens détacher‖ mes chaînes corporelles !Viens, ouvre ma prison ;‖ viens, prête-moi tes ailes !Que tarde-tu ? Parais ;‖ que je m’élance enfinVers cet être inconnu,‖ mon principe et ma fin.Qui m’en a détaché ?‖ Qui suis-je, et que dois-je être ?Je meurs, et ne sais pas‖ ce que c’est que de naître.Toi qu’en vain j’interroge,‖ esprit, hôte inconnu,Avant de m’animer,‖ quel ciel habitais-tu :Quel pouvoir t’a jeté‖ sur ce globe fragile ?Quelle main t’enferma‖ dans ta prison d’argile ?Par quels nœuds étonnants,‖ par quels secrets rapportsLe corps tient-il à toi‖ comme tu tiens au corps ?Quel jour séparera‖ l’âme de la matière ?Pour quel nouveau palais‖ quitteras-tu la terre ?As-tu tout oublié ?‖ Par delà le tombeau,Vas-tu renaître encor‖ dans un oubli nouveau ?Vas-tu recommencer‖ une semblable vie ?Ou dans le sein de Dieu,‖ ta source et ta patrie,Affranchi pour jamais‖ de tes liens mortels,Vas-tu jouir enfin‖ de tes droits éternels ?Oui, tel est mon espoir,‖ ô moitié de ma vie !C’est par lui que déjà‖ mon âme raffermieA pu voir sans effroi‖ sur tes traits enchanteursSe faner du printemps‖ les brillantes couleurs ;C’est par lui que, percé‖ du trait qui me déchire,Jeune encore, en mourant‖ vous me verrez sourire,Et que des pleurs de joie,‖ à nos derniers adieux,À ton dernier regard,‖ brilleront dans mes yeux.Vain espoir ! s’écrîra‖ le troupeau d’Épicure,Et celui dont la main‖ disséquant la nature,Dans un coin du cerveau‖ nouvellement décrit,Voit penser la matière‖ et végéter l’esprit.Insensé, diront-ils,‖ que trop d’orgueil abuse,Regarde autour de toi :‖ tout commence et tout s’use,Tout marche vers un terme‖ et tout naît pour mourir :Dans ces prés jaunissants‖ tu vois la fleur languir,Tu vois dans ces forêts‖ le cèdre au front superbeSous le poids de ses ans‖ tomber, ramper sous l’herbe ;Dans leurs lits desséchés‖ tu vois les mers tarir ;Les cieux même, les cieux‖ commencent à pâlir ;Cet astre dont le temps‖ a caché la naissance,Le soleil, comme nous,‖ marche à sa décadence,Et dans les cieux déserts‖ les mortels éperdusLe chercheront un jour,‖ et ne le verront plus !Tu vois autour de toi‖ dans la nature entièreLes siècles entasser‖ poussière sur poussière,Et le temps, d’un seul pas‖ confondant ton orgueil,De tout ce qu’il produit‖ devenir le cercueil.Et l’homme, et l’homme seul,‖ ô sublime folie !Au fond de son tombeau‖ croit retrouver la vie,Et dans le tourbillon‖ au néant emporté,Abattu par le temps,‖ rêve l’éternité !Qu’un autre vous réponde,‖ ô sages de la terre !Laissez-moi mon erreur :‖ j’aime, il faut que j’espère ;Notre faible raison‖ se trouble et se confond.Oui, la raison se tait ;‖ mais l’instinct vous répond.Pour moi, quand je verrais‖ dans les célestes plainesLes astres, s’écartant‖ de leurs routes certaines,Dans les champs de l’éther‖ l’un par l’autre heurtés,Parcourir au hasard‖ les cieux épouvantés ;Quand j’entendrais gémir‖ et se briser la terre ;Quand je verrais son globe‖ errant et solitaire,Flottant loin des soleils,‖ pleurant l’homme détruit,Se perdre dans les champs‖ de l’éternelle nuit ;Et quand, dernier témoin‖ de ces scènes funèbres,Entouré du chaos,‖ de la mort, des ténèbres,Seul je serais debout :‖ seul, malgré mon effroi,Être infaillible et bon,‖ j’espérerais en toi ;Et, certain du retour‖ de l’éternelle aurore,Sur les mondes détruits‖ je t’attendrais encore !Souvent, tu t’en souviens,‖ dans cet heureux séjourOù naquit d’un regard‖ notre immortel amour,Tantôt sur les sommets‖ de ces rochers antiques,Tantôt aux bords déserts‖ des lacs mélancoliques,Sur l’aile du désir,‖ loin du monde emportés,Je plongeais avec toi‖ dans ces obscurités.Les ombres, à longs plis‖ descendant des montagnes,Un moment à nos yeux‖ dérobaient les campagnes ;Mais bientôt, s’avançant‖ sans éclat et sans bruit,Le chœur mystérieux‖ des astres de la nuit,Nous rendant les objets‖ voilés à notre vue,De ses molles lueurs‖ revêtait l’étendue.Telle, en nos temples saints‖ par le jour éclairés,Quand les rayons du soir‖ pâlissent par degrés,La lampe, répandant‖ sa pieuse lumière,D’un jour plus recueilli‖ remplit le sanctuaire.Dans ton ivresse alors‖ tu ramenais mes yeuxEt des cieux à la terre,‖ et de la terre aux cieux :Dieu caché, disais-tu,‖ la nature est ton temple !L’esprit te voit partout‖ quand notre œil la contemple ;De tes perfections,‖ qu’il cherche a concevoir,Ce monde est le reflet,‖ l’image, le miroir ;Le jour est ton regard,‖ la beauté ton sourire ;Partout le cœur t’adore‖ et l’âme te respire ;Éternel, infini,‖ tout-puissant et tout bon,Ces vastes attributs‖ n’achèvent pas ton nom ;Et l’esprit, accablé‖ sous ta sublime essence,Célèbre ta grandeur‖ jusque dans ton silence.Et cependant, ô Dieu !‖ par sa sublime loi,Cet esprit abattu‖ s’élance encore à toi,Et, sentant que l’amour‖ est la fin de son être,Impatient d’aimer,‖ brûle de te connaître.

Tu disais ; et nos cœurs‖ unissaient leurs soupirsVers cet être inconnu‖ qu’attestaient nos désirs :À genoux devant lui,‖ l’aimant dans ses ouvrages,Et l’aurore et le soir‖ lui portaient nos hommages,Et nos yeux enivrés‖ contemplaient tour à tourLa terre notre exil,‖ et le ciel son séjour.

Ah ! si dans ces instants‖ où l’âme fugitiveS’élance et veut briser‖ le sein qui la captive,Ce Dieu, du haut du ciel‖ répondant à nos vœux,D’un trait libérateur‖ nous eût frappés tous deux ;Nos âmes, d’un seul bond‖ remontant vers leur source,Ensemble auraient franchi‖ les mondes dans leur course ;À travers l’infini,‖ sur l’aile de l’amour,Elles auraient monté‖ comme un rayon du jour,Et, jusqu’à Dieu lui-même‖ arrivant éperdues,Se seraient dans son sein‖ pour jamais confondues !Ces vœux nous trompaient-ils ?‖ Au néant destinés,Est-ce pour le néant‖ que les êtres sont nés ?Partageant le destin‖ du corps qui la recèle,Dans la nuit du tombeau‖ l’âme s’engloutit-elle ?Tombe-t-elle en poussière ?‖ ou, prête à s’envoler,Comme un son qui n’est plus‖ va-t-elle s’exhaler ?Après un vain soupir,‖ après l’adieu suprêmeDe tout ce qui t’aimait,‖ n’est-il plus rien qui t’aime ?…Ah ! sur ce grand secret‖ n’interroge que toi !Vois mourir ce qui t’aime,‖ Elvire, et réponds-moi !

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
76((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a aurore / encore féminine, classiqueb nuit / fuit masculine, classiquec s’attendrisse / précipice féminine, classiqued frémir / retentir masculine, classiquee frère / funéraire féminine, classiquef éperdus / plus masculine, classiqueg céleste / funeste féminine, classiqueh l’erreur / destructeur masculine, classiquei perfide / guide féminine, classiquej main / divin masculine, classiquek lumière / paupière féminine, classiquel tombeau / beau masculine, classiquem corporelles / ailes féminine, classiquen enfin / fin masculine, classiqueo être / naître féminine, classiquep inconnu / habitais-tu masculine, classiqueq fragile / d’argile féminine, classiquer rapports / corps masculine, classiques matière / terre féminine, classiquet tombeau / nouveau masculine, classiqueu vie / patrie féminine, classiquev mortels / éternels masculine, classiquew vie / raffermie féminine, classiquex enchanteurs / couleurs masculine, classiquey déchire / sourire féminine, classiquez adieux / yeux masculine, classiquea d’Épicure / nature féminine, classiqueb décrit / l’esprit masculine, classiquec abuse / s’use féminine, classiqued mourir / languir masculine, classiquee superbe / l’herbe féminine, classiquef tarir / pâlir masculine, classiqueg naissance / décadence féminine, classiquei entière / poussière féminine, classiquej orgueil / cercueil masculine, classiquek folie / vie féminine, classiquel emporté / l’éternité masculine, classiquem terre / j’espère féminine, classiquen confond / répond masculine, classiqueo plaines / certaines féminine, classiquep heurtés / épouvantés masculine, classiqueq terre / solitaire féminine, classiquer détruit / nuit masculine, classiques funèbres / ténèbres féminine, classiquet effroi / toi masculine, classiquev séjour / amour masculine, classiquew antiques / mélancoliques féminine, classiquex emportés / obscurités masculine, classiquey montagnes / campagnes féminine, classiquez bruit / nuit masculine, classiquea vue / l’étendue féminine, classiqueb éclairés / degrés masculine, classiquec lumière / sanctuaire féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee temple / contemple féminine, classiquef concevoir / miroir masculine, classiqueg sourire / respire féminine, classiqueh bon / nom masculine, classiquei essence / silence féminine, classiquej loi / toi masculine, classiquek être / connaître féminine, classiquea soupirs / désirs masculine, classiqueb ouvrages / hommages féminine, classiquec tour / séjour masculine, classiquea fugitive / captive féminine, classiqueb vœux / deux masculine, classiquec source / course féminine, classiqued l’amour / jour masculine, classiquee éperdues / confondues féminine, classiquef destinés / nés masculine, classiqueg recèle / s’engloutit-elle féminine, classiqueh s’envoler / s’exhaler masculine, classiquei suprême / t’aime féminine, classiquej toi / réponds-moi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources