Méditations poétiques, 1820
SIXIÈME MÉDITATION. Le vallon
Mon cœur, lassé de tout,‖ même de l’espérance,N’ira plus de ses vœux‖ importuner le sort ;Prêtez-moi seulement,‖ vallon de mon enfance,Un asile d’un jour‖ pour attendre la mort.
Voici l’étroit sentier‖ de l’obscure vallée :Du flanc de ces coteaux‖ pendent des bois épais,Qui, courbant sur mon front‖ leur ombre entremêlée,Me couvrent tout entier‖ de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés‖ sous des ponts de verdureTracent en serpentant‖ les contours du vallon ;Ils mêlent un moment‖ leur onde et leur murmure,Et non loin de leur source‖ ils se perdent sans nom.
La source de mes jours‖ comme eux s’est écoulée ;Elle a passé sans bruit,‖ sans nom et sans retour :Mais leur onde est limpide,‖ et mon âme troubléeN’aura pas réfléchi‖ les clartés d’un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits,‖ l’ombre qui les couronne,M’enchaînent tout le jour‖ sur les bords des ruisseaux ;Comme un enfant bercé‖ par un chant monotone,Mon âme s’assoupit‖ au murmure des eaux.
Ah ! c’est là qu’entouré‖ d’un rempart de verdure,D’un horizon borné‖ qui suffit à mes yeux,J’aime à fixer mes pas,‖ et, seul dans la nature,À n’entendre que l’onde,‖ à ne voir que les cieux.
J’ai trop vu, trop senti,‖ trop aimé dans ma vie ;Je viens chercher vivant‖ le calme du Léthé.Beaux lieux, soyez pour moi‖ les bords où l’on oublie :L’oubli seul désormais‖ est ma félicité.
Mon cœur est en repos,‖ mon âme est en silence ;Le bruit lointain du monde‖ expire en arrivant,Comme un son éloigné‖ qu’affaiblit la distance,À l’oreille incertaine‖ apporté par le vent.
D’ici je vois la vie,‖ à travers un nuage,S’évanouir pour moi‖ dans l’ombre du passé ;L’amour seul est resté,‖ comme une grande imageSurvit seule au réveil‖ dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme,‖ en ce dernier asile,Ainsi qu’un voyageur‖ qui, le cœur plein d’espoir,S’assied, avant d’entrer,‖ aux portes de la ville,Et respire un moment‖ l’air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds‖ secouons la poussière ;L’homme par ce chemin‖ ne repasse jamais :Comme lui, respirons‖ au bout de la carrièreCe calme avant-coureur‖ de l’éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts‖ comme les jours d’automne,Déclinent comme l’ombre‖ au penchant des coteaux ;L’amitié te trahit,‖ la pitié t’abandonne,Et, seule, tu descends‖ le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là‖ qui t’invite et qui t’aime ;Plonge-toi dans son sein‖ qu’elle t’ouvre toujours :Quand tout change pour toi,‖ la nature est la même,Et le même soleil‖ se lève sur tes jours.
De lumière et d’ombrage‖ elle t’entoure encore :Détache ton amour‖ des faux biens que tu perds ;Adore ici l’écho‖ qu’adorait Pythagore,Prête avec lui l’oreille‖ aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel,‖ suis l’ombre sur la terre ;Dans les plaines de l’air‖ vole avec l’aquilon ;Avec le doux rayon‖ de l’astre du mystère.Glisse à travers les bois‖ dans l’ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir,‖ a fait l’intelligence :Sous la nature enfin‖ découvre son auteur !Une voix à l’esprit‖ parle dans son silence :Qui n’a pas entendu‖ cette voix dans son cœur ?
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a l’espérance / enfance féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea vallée / entremêlée féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea verdure / murmure féminine, classiqueb vallon / nom masculine, classiquea écoulée / troublée féminine, classiqueb retour / jour masculine, classiquea couronne / monotone féminine, classiqueb ruisseaux / eaux masculine, classiquea verdure / nature féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea vie / oublie féminine, classiqueb Léthé / félicité masculine, classiquea silence / distance féminine, classiqueb arrivant / vent masculine, classiquea nuage / image féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquea asile / ville féminine, classiqueb d’espoir / soir masculine, classiquea poussière / carrière féminine, classiqueb jamais / paix masculine, classiquea d’automne / t’abandonne féminine, classiqueb coteaux / tombeaux masculine, classiquea t’aime / même féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea encore / Pythagore féminine, classiqueb perds / concerts masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb l’aquilon / vallon masculine, classiquea l’intelligence / silence féminine, classiqueb auteur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources