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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1820

VINGT-UNIÈME MÉDITATION. La foi

Alphonse de Lamartine· 11 distiquess, alexandrins, 176 vers

Ô néant ! ô seul dieu‖ que je puisse comprendre !Silencieux abîme‖ où je vais redescendre,Pourquoi laissas-tu l’homme‖ échapper de ta main ?De quel sommeil profond‖ je dormais dans ton sein !Dans l’éternel oubli‖ j’y dormirais encore ;Mes yeux n’auraient pas vu‖ ce faux jour que j’abhorre,Et dans ta longue nuit‖ mon paisible sommeilN’aurait jamais connu‖ ni songes ni réveil.— Mais puisque je naquis,‖ sans doute il fallait naître.Si l’on m’eût consulté,‖ j’aurais refusé l’être.Vains regrets ! le destin‖ me condamnait au jour,Et je viens, ô soleil,‖ te maudire à mon tour.

— Cependant, il est vrai,‖ cette première aurore,Ce réveil incertain‖ d’un être qui s’ignore,Cet espace infini‖ s’ouvrant devant ses yeux,Ce long regard de l’homme‖ interrogeant les cieux,Ce vague enchantement,‖ ces torrents d’espérance,Éblouissent les yeux‖ au seuil de l’existence.Salut, nouveau séjour‖ où le temps m’a jeté,Globe, témoin futur‖ de ma félicité !Salut, sacré flambeau‖ qui nourris la nature,Soleil, premier amour‖ de toute créature !Vastes cieux, qui cachez‖ le Dieu qui vous a faits !Terre, berceau de l’homme,‖ admirable palais !Homme semblable à moi,‖ mon compagnon, mon frère !Toi plus belle à mes yeux,‖ à mon âme plus chère !Salut, objets, témoins,‖ instruments de bonheur !Remplissez vos destins,‖ je vous apporte un cœur…

— Que ce rêve est brillant !‖ mais, hélas ! c’est un rêve.Il commençait alors ;‖ maintenant il s’achève.La douleur lentement‖ m’entr’ouvre le tombeau :Salut, mon dernier jour !‖ sois mon jour le plus beau !

J’ai vécu ; j’ai passé‖ ce désert de la vie,Où toujours sous mes pas‖ chaque fleur s’est flétrie ;Où toujours l’espérance,‖ abusant ma raison,Me montrait le bonheur‖ dans un vague horizon ;Où du vent de la mort‖ les brûlantes haleinesSous mes lèvres toujours‖ tarissaient les fontaines.Qu’un autre, s’exhalant‖ en regrets superflus,Redemande au passé‖ ses jours qui ne sont plus,Pleure de son printemps‖ l’aurore évanouie,Et consente à revivre‖ une seconde vie :Pour moi, quand le destin‖ m’offrirait, à mon choix,Le sceptre du génie‖ ou le trône des rois,La gloire, la beauté,‖ les trésors, la sagesse,Et joindrait à ses dons‖ l’éternelle jeunesse,J’en jure par la mort,‖ dans un monde pareil,Non, je ne voudrais pas‖ rajeunir d’un soleil.Je ne veux pas d’un monde‖ où tout change, où tout passe ;Où, jusqu’au souvenir,‖ tout s’use et tout s’efface ;Où tout est fugitif,‖ périssable, incertain ;Où le jour du bonheur‖ n’a pas de lendemain.

— Combien de fois ainsi,‖ trompé par l’existence,De mon sein pour jamais‖ j’ai banni l’espérance !Combien de fois ainsi‖ mon esprit abattuA cru s’envelopper‖ d’une froide vertu ;Et, rêvant de Zénon‖ la trompeuse sagesse,Sous un manteau stoïque‖ a caché sa faiblesse !Dans son indifférence‖ un jour enseveli,Pour trouver le repos‖ il invoquait l’oubli :Vain repos, faux sommeil !‖ — Tel qu’au pied des collinesOù Rome sort du sein‖ de ses propres ruines,L’œil voit dans ce chaos,‖ confusément épars,D’antiques monuments,‖ de modernes remparts,Des théâtres croulants,‖ dont les frontons superbesDorment dans la poussière‖ ou rampent sous les herbes,Les palais des héros‖ par les ronces couverts,Des dieux couchés au seuil‖ de leurs temples déserts,L’obélisque éternel‖ ombrageant la chaumière,La colonne portant‖ une image étrangère,L’herbe dans les forum,‖ les fleurs dans les tombeaux,Et ces vieux panthéons‖ peuplés de dieux nouveaux ;Tandis que, s’élevant‖ de distance en distance,Un faible bruit de vie‖ interrompt ce silence…Telle est notre âme après‖ ces longs ébranlements :Secouant la raison‖ jusqu’en ses fondements,Le malheur n’en fait plus‖ qu’une immense ruine,Où comme un grand débris‖ le désespoir domine ;De sentiments éteints‖ silencieux chaos,Éléments opposés,‖ sans vie et sans repos,Reste des passions‖ par le temps effacées,Combat désordonné‖ de vœux et de pensées,Souvenirs expirants,‖ regrets, dégoûts, remord.Si du moins ces débris‖ nous attestaient sa mort !Mais sous ce vaste deuil‖ l’âme encore est vivante ;Ce feu sans aliment‖ soi-même s’alimente ;Il renaît de sa cendre,‖ et ce fatal flambeauCraint de brûler encore‖ au delà du tombeau.

Âme, qui donc es-tu ?‖ flamme qui me dévore,Dois-tu vivre après moi ?‖ dois-tu souffrir encore ?Hôte mystérieux,‖ que vas-tu devenir ?Au grand flambeau du jour‖ vas-tu te réunir ?Peut-être de ce feu‖ tu n’es qu’une étincelle,Qu’un rayon égaré,‖ que cet astre rappelle ;Peut-être que, mourant‖ lorsque l’homme est détruit,Tu n’es qu’un suc plus pur‖ que la terre a produit,Une fange animée,‖ une argile pensante…Mais que vois-je ? À ce mot‖ tu frémis d’épouvante :Redoutant le néant,‖ et lasse de souffrir,Hélas ! tu crains de vivre‖ et trembles de mourir.— Qui te révélera,‖ redoutable mystère ?J’écoute en vain la voix‖ des sages de la terre :Le doute égare aussi‖ ces sublimes esprits,Et de la même argile‖ ils ont été pétris.Rassemblant les rayons‖ de l’antique sagesse,Socrate te cherchait‖ aux beaux jours de la Grèce,Platon à Sunium‖ te cherchait après lui :Deux mille ans sont passés,‖ je te cherche aujourd’hui ;Deux mille ans passeront,‖ et les enfants des hommesS’agiteront encor‖ dans la nuit où nous sommes.La vérité rebelle‖ échappe à nos regards,Dieu seul en réunit‖ tous les fragments épars.

— Ainsi, prêt à fermer‖ les yeux à la lumière,Nul espoir ne viendra‖ consoler ma paupière :Mon âme aura passé,‖ sans guide et sans flambeau,De la nuit d’ici-bas‖ dans la nuit du tombeau ;Et j’emporte au hasard,‖ au monde où je m’élance,Ma vertu sans espoir,‖ mes maux sans récompense.Réponds-moi, Dieu cruel !‖ S’il est vrai que tu sois,J’ai donc le droit fatal‖ de maudire tes lois !Après le poids du jour,‖ du moins le mercenaireLe soir s’assied à l’ombre,‖ et reçoit son salaire ;Et moi, quand je fléchis‖ sous le fardeau du sort,Quand mon jour est fini,‖ mon salaire est la mort !

— Mais tandis qu’exhalant‖ le doute et le blasphème,Les yeux sur mon tombeau,‖ je pleure sur moi-même,La foi, se réveillant‖ comme un doux souvenir,Jette un rayon d’espoir‖ sur mon pâle avenir,Sous l’ombre de la mort‖ me ranime et m’enflamme,Et rend à mes vieux jours‖ la jeunesse de l’âme.Je remonte, aux lueurs‖ de ce flambeau divin,Du couchant de ma vie‖ à son riant matin ;J’embrasse d’un regard‖ la destinée humaine ;À mes yeux satisfaits‖ tout s’ordonne et s’enchaîne ;Je lis dans l’avenir‖ la raison du présent ;L’espoir ferme après moi‖ les portes du néant,Et, rouvrant l’horizon‖ à mon âme ravie,M’explique par la mort‖ l’énigme de la vie.

Cette foi qui m’attend‖ au bord de mon tombeau,Hélas ! il m’en souvient,‖ plana sur mon berceau.De la terre promise‖ immortel héritage,Les pères à leurs fils‖ l’ont transmis d’âge en âge.Notre esprit la reçoit‖ à son premier réveil,Comme les dons d’en haut,‖ la vie et le soleil ;Comme le lait de l’âme,‖ en ouvrant la paupière,Elle a coulé pour nous‖ des lèvres d’une mère ;Elle a pénétré l’homme‖ en sa tendre saison ;Son flambeau dans les cœurs‖ précéda la raison.L’enfant, en essayant‖ sa première parole,Balbutie au berceau‖ son sublime symbole ;Et, sous l’œil maternel‖ germant à son insu,Il la sent dans son cœur‖ croître avec la vertu.

Ah ! si la vérité‖ fut faite pour la terre,Sans doute elle a reçu‖ ce simple caractère ;Sans doute, dès l’enfance‖ offerte à nos regards,Dans l’esprit par les sens‖ entrant de toutes parts,Comme les purs rayons‖ de la céleste flamme,Elle a dû dès l’aurore‖ environner notre âme,De l’esprit par l’amour‖ descendre dans les cœurs,S’unir au souvenir,‖ se fondre dans les mœurs ;Ainsi qu’un grain fécond‖ que l’hiver couvre encore,Dans notre sein longtemps‖ germer avant d’éclore ;Et, quand l’homme a passé‖ son orageux été,Donner son fruit divin‖ pour l’immortalité.

Soleil mystérieux,‖ flambeau d’une autre sphère,Prête à mes yeux mourants‖ ta mystique lumière !Pars du sein du Très-Haut,‖ rayon consolateur !Astre vivifiant,‖ lève-toi dans mon cœur !Hélas ! je n’ai que toi :‖ dans mes heures funèbres,Ma raison qui pâlit‖ m’abandonne aux ténèbres ;Cette raison superbe,‖ insuffisant flambeau,S’éteint comme la vie‖ aux portes du tombeau.Viens donc la remplacer,‖ ô céleste lumière !Viens d’un jour sans nuage‖ inonder ma paupière ;Tiens-moi lieu du soleil‖ que je ne dois plus voir,Et brille à l’horizon‖ comme l’astre du soir !

Versification

Forme
11 distiquess (distiques)
Rimes
88((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
11 distiquess
Mots à la rime
a comprendre / redescendre féminine, classiqueb main / sein masculine, classiquec encore / j’abhorre féminine, classiqued sommeil / réveil masculine, classiquee naître / l’être féminine, classiquef jour / tour masculine, classiquea aurore / s’ignore féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec d’espérance / l’existence féminine, classiqued jeté / félicité masculine, classiquee nature / créature féminine, classiquef faits / palais masculine, classiqueg frère / chère féminine, classiqueh bonheur / cœur masculine, classiquea rêve / s’achève féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea vie / flétrie féminine, classiqueb raison / horizon masculine, classiquec haleines / fontaines féminine, classiqued superflus / plus masculine, classiquee évanouie / vie féminine, classiquef choix / rois masculine, classiqueg sagesse / jeunesse féminine, classiqueh pareil / soleil masculine, classiquei passe / s’efface féminine, classiquej incertain / lendemain masculine, classiquea l’existence / l’espérance féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquec sagesse / faiblesse féminine, classiqued enseveli / l’oubli masculine, classiquee collines / ruines féminine, classiquef épars / remparts masculine, classiqueg superbes / herbes féminine, classiqueh couverts / déserts masculine, classiquei chaumière / étrangère féminine, classiquej tombeaux / nouveaux masculine, classiquek distance / silence féminine, classiquel ébranlements / fondements masculine, classiquem ruine / domine féminine, classiquen chaos / repos masculine, classiqueo effacées / pensées féminine, classiquep remord / mort masculine, classiqueq vivante / s’alimente féminine, classiquer flambeau / tombeau masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb devenir / réunir masculine, classiquec étincelle / rappelle féminine, classiqued détruit / produit masculine, classiquee pensante / d’épouvante féminine, classiquef souffrir / mourir masculine, classiqueg mystère / terre féminine, classiqueh esprits / pétris masculine, classiquei sagesse / Grèce féminine, classiquej lui / aujourd’hui masculine, classiquek hommes / sommes féminine, classiquel regards / épars masculine, classiquea lumière / paupière féminine, classiquec m’élance / récompense féminine, classiqued sois / lois masculine, classiquee mercenaire / salaire féminine, classiquef sort / mort masculine, classiquea blasphème / moi-même féminine, classiqueb souvenir / avenir masculine, classiquec m’enflamme / l’âme féminine, classiqued divin / matin masculine, classiquee humaine / s’enchaîne féminine, classiquef présent / néant masculine, classiqueg ravie / vie féminine, classiquea tombeau / berceau masculine, classiqueb héritage / âge féminine, classiquec réveil / soleil masculine, classiqued paupière / mère féminine, classiquee saison / raison masculine, classiquef parole / symbole féminine, classiqueg insu / vertu masculine, classiquea terre / caractère féminine, classiqueb regards / parts masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiqued cœurs / mœurs masculine, classiquee encore / d’éclore féminine, classiquef été / l’immortalité masculine, classiquea sphère / lumière féminine, classiqueb consolateur / cœur masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiquef voir / soir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources