Méditations poétiques, 1820
VINGT-DEUXIÈME MÉDITATION. Le génie
À M. DE BONALD
In pavidum ferient ruinæ.HORAT., od. V, lib. III..
Ainsi, quand parmi les tempêtes,Au sommet brûlant du Sina,Jadis le plus grand des prophètesGravait les tables de Juda ;Pendant cet entretien sublime,Un nuage couvrait la cimeDu mont inaccessible aux yeux ;Et, tremblant aux coups du tonnerre,Juda, couché dans la poussière,Vit ses lois descendre des cieux.
Ainsi, des sophistes célèbresDissipant les fausses clartés,Tu tires du sein des ténèbresD’éblouissantes vérités.Ce voile qui des lois premièresCouvrait les augustes mystèresSe déchire et tombe à ta voix ;Et tu suis ta route assuréeJusqu’à cette source sacréeOù le monde a puisé ses lois.
Assis sur la base immuableDe l’éternelle vérité,Tu vois d’un œil inaltérableLes phases de l’humanité.Secoués de leurs gonds antiques,Les empires, les républiquesS’écroulent en débris épars,Tu ris des terreurs où nous sommes :Partout où nous voyons les hommes,Un Dieu se montre à tes regards !
En vain par quelque faux systèmeUn système faux est détruit ;Par le désordre à l’ordre mêmeL’univers moral est conduit.Et comme autour d’un astre uniqueLa terre, dans sa course oblique,Décrit sa route dans les airs,Ainsi, par une loi plus belle,Ainsi la justice éternelleEst le pivot de l’univers.
Mais quoi ! tandis que le génieTe ravit si loin de nos yeux,Les lâches clameurs de l’envieTe suivent jusque dans les cieux !Crois-moi, dédaigne d’en descendre ;Ne t’abaisse pas pour entendreCes bourdonnements détracteurs.Poursuis ta sublime carrière,Poursuis : le mépris du vulgaireEst l’apanage des grands cœurs.
Objet de ses amours frivoles,Ne l’as-tu pas vu tour à tourSe forger de frêles idolesQu’il adore et brise en un jour ?N’as-tu pas vu son inconstanceDe l’héréditaire croyanceÉteindre les sacrés flambeaux,Brûler ce qu’adoraient ses pères,Et donner le nom de lumièresÀ l’épaisse nuit des tombeaux ?
Secouant ses antiques rênes,Mais par d’autres tyrans flatté,Tout meurtri du poids de ses chaînes,L’entends-tu crier : Liberté ?Dans ses sacriléges caprices,Le vois-tu, donnant à ses vicesLes noms de toutes les vertus,Traîner Socrate aux gémonies,Pour faire en des temples impiesL’apothéose d’Anitus ?
Si, pour caresser sa faiblesse,Sous tes pinceaux adulateursTu parais du nom de sagesseLes leçons de ses corrupteurs,Tu verrais ses mains avilies,Arrachant des palmes flétriesDe quelque front déshonoré,Les répandre sur ton passage,Et, changeant la gloire en outrage,T’offrir un triomphe abhorré.
Mais, loin d’abandonner la liceOù ta jeunesse a combattu,Tu sais que l’estime du viceEst un outrage à la vertu.Tu t’honores de tant de haine ;Tu plains ces faibles cœurs qu’entraîneLe cours de leur siècle égaré ;Et, seul, contre le flot rapide,Tu marches d’un pas intrépideAu but que la gloire a montré !
Tel un torrent, fils de l’orage,En roulant du sommet des monts,S’il rencontre sur son passageUn chêne, l’orgueil des vallons,Il s’irrite, il écume, il gronde ;Il presse des plis de son ondeL’arbre vainement menacé :Mais, debout parmi les ruines,Le chêne aux profondes racinesDemeure ; et le fleuve a passé.
Toi donc, des mépris de ton âgeSans être jamais rebuté,Retrempe ton mâle courageDans les flots de l’adversité !Pour cette lutte qui s’achève,Que la vérité soit ton glaive,La justice ton bouclier.Va, dédaigne d’autres armures ;Et si tu reçois des blessures,Nous les couvrirons de laurier !
Vois-tu dans la carrière antique,Autour des coursiers et des chars,Jaillir la poussière olympiqueQui les dérobe à nos regards ?Dans sa course ainsi le géniePar les nuages de l’envieMarche longtemps environné ;Mais, au terme de la carrière,Des flots de l’indigne poussièreIl sort vainqueur et couronné.
Versification
- Forme
- 12 dizains (dizains)
- Rimes
- 11(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 12 dizains
- Mots à la rime
- a tempêtes / prophètes féminine, classiqueb Sina / Juda masculine, classiquec sublime / cime féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee tonnerre / poussière féminine, classiquea célèbres / ténèbres féminine, classiqueb clartés / vérités masculine, classiquec premières / mystères féminine, classiqued voix / lois masculine, classiquee assurée / sacrée féminine, classiquea immuable / inaltérable féminine, classiqueb vérité / l’humanité masculine, classiquec antiques / républiques féminine, classiqued épars / regards masculine, classiquee sommes / hommes féminine, classiquea système / même féminine, classiqueb détruit / conduit masculine, classiquec unique / oblique féminine, classiqued airs / l’univers masculine, classiquee belle / éternelle féminine, classiquea génie / l’envie féminine, classiquec descendre / entendre féminine, classiqued détracteurs / cœurs masculine, classiquee carrière / vulgaire féminine, classiquea frivoles / idoles féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquec inconstance / croyance féminine, classiqued flambeaux / tombeaux masculine, classiquee pères / lumières féminine, classiquea rênes / chaînes féminine, classiqueb flatté / Liberté masculine, classiquec caprices / vices féminine, classiqued vertus / d’Anitus masculine, classiquee gémonies / impies féminine, classiquea faiblesse / sagesse féminine, classiqueb adulateurs / corrupteurs masculine, classiquec avilies / flétries féminine, classiqued déshonoré / abhorré masculine, classiquee passage / outrage féminine, classiquea lice / vice féminine, classiqueb combattu / vertu masculine, classiquec haine / qu’entraîne féminine, classiqued égaré / montré masculine, classiquee rapide / intrépide féminine, classiquea l’orage / passage féminine, classiqueb monts / vallons masculine, classiquec gronde / onde féminine, classiqued menacé / passé masculine, classiquee ruines / racines féminine, classiquea âge / courage féminine, classiqueb rebuté / l’adversité masculine, classiquec s’achève / glaive féminine, classiqued bouclier / laurier masculine, classiquee armures / blessures féminine, classiquea antique / olympique féminine, classiqueb chars / regards masculine, classiqued environné / couronné masculine, classiquee carrière / poussière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources