Méditations poétiques, 1820
QUINZIÈME MÉDITATION. La gloire
À UN POËTE EXILÉ
Généreux favoris‖ des filles de Mémoire,Deux sentiers différents‖ devant vous vont s’ouvrir :L’un conduit au bonheur,‖ l’autre mène à la gloire ;Mortels, il faut choisir.
Ton sort, ô Manoël,‖ suivit la loi commune ;La muse t’enivra‖ de précoces faveurs,Tes jours furent tissus‖ de gloire et d’infortune,Et tu verses des pleurs !
Rougis plutôt, rougis‖ d’envier au vulgaireLe stérile repos‖ dont son cœur est jaloux :Les dieux ont fait pour lui‖ tous les biens de la terre ;Mais la lyre est à nous.
Les siècles sont à toi,‖ le monde est ta patrie.Quand nous ne sommes plus,‖ notre ombre a des autelsOù le juste avenir‖ prépare à ton génieDes honneurs immortels.
Ainsi l’aigle superbe‖ au séjour du tonnerreS’élance, et, soutenant‖ son vol audacieux,Semble dire aux mortels :‖ Je suis né de la terre,Mais je vis dans les cieux.
Oui, la gloire t’attend ;‖ mais arrête, et contempleÀ quel prix on pénètre‖ en ces parvis sacrés ;Vois : l’Infortune, assise‖ à la porte du temple,En garde les degrés.
Ici c’est un vieillard‖ que l’ingrate IonieA vu de mers en mers‖ promener ses malheurs :Aveugle, il mendiait‖ au prix de son génieUn pain mouillé de pleurs.
Là le Tasse, brûlé‖ d’une flamme fatale,Expiant dans les fers‖ sa gloire et son amour,Quand il va recueillir‖ la palme triomphale,Descend au noir séjour.
Partout des malheureux,‖ des proscrits, des victimes,Luttant contre le sort‖ ou contre les bourreaux :On dirait que le ciel‖ aux cœurs plus magnanimesMesure plus de maux.
Impose donc silence‖ aux plaintes de ta lyre :Des cœurs nés sans vertu‖ l’infortune est l’écueil ;Mais toi, roi détrôné,‖ que ton malheur t’inspireUn généreux orgueil !
Que t’importe, après tout,‖ que cet ordre barbareT’enchaîne loin des bords‖ qui furent ton berceau ?Que t’importe en quels lieux‖ le destin te prépareUn glorieux tombeau ?
Ni l’exil, ni les fers‖ de ces tyrans du TageN’enchaîneront ta gloire‖ aux bords où tu mourras :Lisbonne la réclame,‖ et voila l’héritageQue tu lui laisseras !
Ceux qui l’ont méconnu‖ pleureront le grand homme ;Athène à des proscrits‖ ouvre son Panthéon ;Coriolan expire,‖ et les enfants de RomeRevendiquent son nom.
Aux rivages des morts‖ avant que de descendre,Ovide lève au ciel‖ ses suppliantes mains :Aux Sarmates grossiers‖ il a légué sa cendre,Et sa gloire aux Romains.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (42 de 12, 14 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a Mémoire / gloire féminine, classiqueb s’ouvrir / choisir masculine, classiquea commune / d’infortune féminine, classiqueb faveurs / pleurs masculine, classiquea vulgaire / terre féminine, classiqueb jaloux / nous masculine, classiquea patrie / génie féminine, classiqueb autels / immortels masculine, classiquea tonnerre / terre féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb sacrés / degrés masculine, classiquea Ionie / génie féminine, classiqueb malheurs / pleurs masculine, classiquea fatale / triomphale féminine, classiqueb amour / séjour masculine, classiquea victimes / magnanimes féminine, classiqueb bourreaux / maux masculine, classiquea lyre / t’inspire féminine, classiqueb l’écueil / orgueil masculine, classiquea barbare / prépare féminine, classiqueb berceau / tombeau masculine, classiquea Tage / l’héritage féminine, classiqueb mourras / laisseras masculine, classiquea homme / Rome féminine, classiqueb Panthéon / nom masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb mains / Romains masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources