Méditations poétiques, 1820
QUATORZIÈME MÉDITATION. Le lac
Ainsi, toujours poussés‖ vers de nouveaux rivages,Dans la nuit éternelle‖ emporté sans retour,Ne pourrons-nous jamais‖ sur l’océan des âgesJeter l’ancre un seul jour ?
Ô lac ! l’année à peine‖ a fini sa carrière,Et près des flots chéris‖ qu’elle devait revoir,Regarde ! je viens seul‖ m’asseoir sur cette pierreOù tu la vis s’asseoir !
Tu mugissais ainsi‖ sous ces roches profondes ;Ainsi tu te brisais‖ sur leurs flancs déchirés ;Ainsi le vent jetait‖ l’écume de tes ondesSur ses pieds adorés.
Un soir, t’en souvient-il ?‖ nous voguions en silence ;On n’entendait au loin,‖ sur l’onde et sous les cieux,Que le bruit des rameurs‖ qui frappaient en cadenceTes flots harmonieux.
Tout à coup des accents‖ inconnus à la terreDu rivage charmé‖ frappèrent les échos :Le flot plus attentif,‖ et la voix qui m’est chèreLaissa tomber ces mots :
« Ô temps, suspends ton vol !‖ et vous, heures propices,» Suspendez votre cours !» Laissez-nous savourer‖ les rapides délices» Des plus beaux de nos jours !
» Assez de malheureux‖ ici-bas vous implorent,» Coulez, coulez pour eux ;» Prenez avec leurs jours‖ les soins qui les dévorent ;» Oubliez les heureux.
» Mais je demande en vain‖ quelques moments encore,» Le temps m’échappe et fuit ;» Je dis à cette nuit :‖ Sois plus lente ; et l’aurore» Va dissiper la nuit.
» Aimons donc, aimons donc !‖ de l’heure fugitive,» Hâtons-nous, jouissons !» L’homme n’a point de port,‖ le temps n’a point de rive ;» Il coule, et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il‖ que ces moments d’ivresse,Où l’amour à longs flots‖ nous verse le bonheur,S’envolent loin de nous‖ de la même vitesseQue les jours de malheur ?
Hé quoi ! n’en pourrons-nous‖ fixer au moins la trace ?Quoi ! passés pour jamais ?‖ quoi ! tout entiers perdus ?Ce temps qui les donna,‖ ce temps qui les efface,Ne nous les rendra plus ?
Éternité, néant,‖ passé, sombres abîmes,Que faites-vous des jours‖ que vous engloutissez ?Parlez : nous rendrez-vous‖ ces extases sublimesQue vous nous ravissez ?
Ô lacs ! rochers muets !‖ grottes ! forêt obscure !Vous que le temps épargne‖ ou qu’il peut rajeunir,Gardez de cette nuit,‖ gardez, belle nature,Au moins le souvenir !
Qu’il soit dans ton repos,‖ qu’il soit dans tes orages,Beau lac, et dans l’aspect‖ de tes riants coteaux,Et dans ces noirs sapins,‖ et dans ces rocs sauvagesQui pendent sur tes eaux !
Qu’il soit dans le zéphyr‖ qui frémit et qui passe,Dans les bruits de tes bords‖ par tes bords répétés,Dans l’astre au front d’argent‖ qui blanchit ta surfaceDe ses molles clartés !
Que le vent qui gémit,‖ le roseau qui soupire,Que les parfums légers‖ de ton air embaumé,Que tout ce qu’on entend,‖ l’on voit ou l’on respire,Tout dise : Ils ont aimé !
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (44 de 12, 20 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a rivages / âges féminine, classiqueb retour / jour masculine, classiquea carrière / pierre féminine, classiqueb revoir / s’asseoir masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb déchirés / adorés masculine, classiquea silence / cadence féminine, classiqueb cieux / harmonieux masculine, classiquea terre / chère féminine, classiqueb échos / mots masculine, classiquea propices / délices féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquea implorent / dévorent féminine, classiqueb eux / heureux masculine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquea fugitive / rive féminine, classiqueb jouissons / passons masculine, classiquea d’ivresse / vitesse féminine, classiqueb bonheur / malheur masculine, classiquea trace / efface féminine, classiqueb perdus / plus masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb engloutissez / ravissez masculine, classiquea obscure / nature féminine, classiqueb rajeunir / souvenir masculine, classiquea orages / sauvages féminine, classiqueb coteaux / eaux masculine, classiquea passe / surface féminine, classiqueb répétés / clartés masculine, classiquea soupire / respire féminine, classiqueb embaumé / aimé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources