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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1820

DIX-NEUVIÈME MÉDITATION. La prière

Alphonse de Lamartine· 6 distiquess, alexandrins, 106 vers

Le roi brillant du jour,‖ se couchant dans sa gloire,Descend avec lenteur‖ de son char de victoire :Le nuage éclatant‖ qui le cache à nos yeuxConserve en sillons d’or‖ sa trace dans les cieux,Et d’un reflet de pourpre‖ inonde l’étendue.Comme une lampe d’or‖ dans l’azur suspendue,La lune se balance‖ aux bords de l’horizon ;Ses rayons affaiblis‖ dorment sur le gazon,Et le voile des nuits‖ sur les monts se déplie.C’est l’heure où la nature,‖ un moment recueillie,Entre la nuit qui tombe‖ et le jour qui s’enfuit,S’élève au créateur‖ du jour et de la nuit,Et semble offrir à Dieu,‖ dans son brillant langage,De la création‖ le magnifique hommage.

Voilà le sacrifice,‖ immense, universel !L’univers est le temple,‖ et la terre est l’autel ;Les cieux en sont le dôme,‖ et ses astres sans nombre,Ces feux demi-voilés,‖ pâle ornement de l’ombre,Dans la voûte d’azur‖ avec ordre semés,Sont les sacrés flambeaux‖ pour ce temple allumés :Et ces nuages purs‖ qu’un jour mourant colore,Et qu’un souffle léger,‖ du couchant à l’aurore,Dans les plaines de l’air‖ repliant mollement,Roule en flocons de pourpre‖ aux bords du firmament,Sont les flots de l’encens‖ qui monte et s’évaporeJusqu’au trône du Dieu‖ que la nature adore.

Mais ce temple est sans voix.‖ Où sont les saints concerts ?D’où s’élèvera l’hymne‖ au roi de l’univers ?Tout se tait : mon cœur seul‖ parle dans ce silence.La voix de l’univers,‖ c’est mon intelligence.Sur les rayons du soir,‖ sur les ailes du vent,Elle s’élève à Dieu‖ comme un parfum vivant,Et, donnant un langage‖ à toute créature,Prête, pour l’adorer,‖ mon âme à la nature.Seul, invoquant ici‖ son regard paternel,Je remplis le désert‖ du nom de l’Éternel ;Et celui qui, du sein‖ de sa gloire infinie,Des sphères qu’il ordonne‖ écoute l’harmonie,Écoute aussi la voix‖ de mon humble raison,Qui contemple sa gloire‖ et murmure son nom.

Salut, principe et fin‖ de toi-même et du monde !Toi qui rends d’un regard‖ l’immensité féconde,Âme de l’univers,‖ Dieu, père, créateur,Sous tous ces noms divers‖ je crois en toi, Seigneur ;Et, sans avoir besoin‖ d’entendre ta parole,Je lis au front des cieux‖ mon glorieux symbole.L’étendue à mes yeux‖ révèle ta grandeur ;La terre, ta bonté ;‖ les astres, ta splendeur.Tu t’es produit toi-même‖ en ton brillant ouvrage !L’univers tout entier‖ réfléchit ton image,Et mon âme à son tour‖ réfléchit l’univers.Ma pensée, embrassant‖ tes attributs divers,Partout autour de toi‖ te découvre et t’adore,Se contemple soi-même,‖ et t’y découvre encore :Ainsi l’astre du jour‖ éclate dans les cieux,Se réfléchit dans l’onde,‖ et se peint à mes yeux.

C’est peu de croire en toi,‖ bonté, beauté suprême !Je te cherche partout,‖ j’aspire à toi, je t’aime !Mon âme est un rayon‖ de lumière et d’amourQui, du foyer divin‖ détaché pour un jour,De désirs dévorants‖ loin de toi consumée,Brûle de remonter‖ à sa source enflammée.Je respire, je sens,‖ je pense, j’aime en toi !Ce monde qui te cache‖ est transparent pour moi ;C’est toi que je découvre‖ au fond de la nature,C’est toi que je bénis‖ dans toute créature.Pour m’approcher de toi,‖ j’ai fui dans ces déserts :Là, quand l’aube, agitant‖ son voile dans les airs,Entr’ouvre l’horizon‖ qu’un jour naissant colore,Et sème sur les monts‖ les perles de l’aurore,Pour moi c’est ton regard‖ qui, du divin séjour,S’entrouvre sur le monde‖ et lui répand le jour.Quand l’astre à son midi,‖ suspendant sa carrière,M’inonde de chaleur,‖ de vie et de lumière,Dans ses puissants rayons,‖ qui raniment mes sens,Seigneur, c’est ta vertu,‖ ton souffle que je sens ;Et quand la nuit, guidant‖ son cortége d’étoiles,Sur le monde endormi‖ jette ses sombres voiles,Seul, au sein du désert‖ et de l’obscurité,Méditant de la nuit‖ la douce majesté,Enveloppé de calme,‖ et d’ombre, et de silence,Mon âme de plus près‖ adore ta présence ;D’un jour intérieur‖ je me sens éclairer,Et j’entends une voix‖ qui me dit d’espérer.

Oui, j’espère, Seigneur,‖ en ta magnificence :Partout à pleines mains‖ prodiguant l’existence,Tu n’auras pas borné‖ le nombre de mes joursÀ ces jours d’ici-bas,‖ si troublés et si courts.Je te vois en tous lieux‖ conserver et produire :Celui qui peut créer‖ dédaigne de détruire.Témoin de ta puissance‖ et sûr de ta bonté,J’attends le jour sans fin‖ de l’immortalité.La mort m’entoure en vain‖ de ses ombres funèbres,Ma raison voit le jour‖ à travers ses ténèbres ;C’est le dernier degré‖ qui m’approche de toi,C’est le voile qui tombe‖ entre ta face et moi.Hâte pour moi, Seigneur,‖ ce moment que j’implore ;Ou si dans tes secrets‖ tu le retiens encore,Entends du haut du ciel‖ le cri de mes besoins !L’atome et l’univers‖ sont l’objet de tes soins :Des dons de ta bonté‖ soutiens mon indigence,Nourris mon corps de pain,‖ mon âme d’espérance ;Réchauffe d’un regard‖ de tes yeux tout-puissantsMon esprit éclipsé‖ par l’ombre de mes sens ;Et, comme le soleil‖ aspire la rosée,Dans ton sein à jamais‖ absorbe ma pensée !

Versification

Forme
6 distiquess (distiques)
Rimes
53((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess
Mots à la rime
a gloire / victoire féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec l’étendue / suspendue féminine, classiqued l’horizon / gazon masculine, classiquee déplie / recueillie féminine, classiquef s’enfuit / nuit masculine, classiqueg langage / hommage féminine, classiquea universel / l’autel masculine, classiqueb nombre / l’ombre féminine, classiquec semés / allumés masculine, classiqued colore / l’aurore féminine, classiquee mollement / firmament masculine, classiquef s’évapore / adore féminine, classiquea concerts / l’univers masculine, classiqueb silence / intelligence féminine, classiquec vent / vivant masculine, classiqued créature / nature féminine, classiquee paternel / l’Éternel masculine, classiquef infinie / l’harmonie féminine, classiqueg raison / nom masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb créateur / Seigneur masculine, classiquec parole / symbole féminine, classiqued grandeur / splendeur masculine, classiquee ouvrage / image féminine, classiquef l’univers / divers masculine, classiqueg t’adore / encore féminine, classiqueh cieux / yeux masculine, classiquea suprême / t’aime féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquec consumée / enflammée féminine, classiqued toi / moi masculine, classiquee nature / créature féminine, classiquef déserts / airs masculine, classiqueh séjour / jour masculine, classiquei carrière / lumière féminine, classiquej sens masculine, classiquek d’étoiles / voiles féminine, classiquel l’obscurité / majesté masculine, classiquem silence / présence féminine, classiquen éclairer / d’espérer masculine, classiquea magnificence / l’existence féminine, classiqueb jours / courts masculine, classiquec produire / détruire féminine, classiqued bonté / l’immortalité masculine, classiquee funèbres / ténèbres féminine, classiqueg j’implore / encore féminine, classiqueh besoins / soins masculine, classiquei indigence / d’espérance féminine, classiquej tout-puissants / sens masculine, classiquek rosée / pensée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources