Méditations poétiques, 1820
SEPTIÈME MÉDITATION. Le désespoir
Lorsque du Créateur‖ la parole fécondeDans une heure fatale‖ eut enfanté le mondeDes germes du chaos,De son œuvre imparfaite‖ il détourna sa faceEt, d’un pied dédaigneux‖ le lançant dans l’espace,Rentra dans son repos.
Va, dit-il, je te livre‖ a ta propre misère ;Trop indigne à mes yeux‖ d’amour ou de colère,Tu n’es rien devant moi :Roule au gré du hasard‖ dans les déserts du vide ;Qu’a jamais loin de moi‖ le Destin soit ton guide,Et le Malheur ton roi !
Il dit. Comme un vautour‖ qui plonge sur sa proie,Le Malheur, à ces mots,‖ pousse, en signe de joie,Un long gémissement ;Et, pressant l’univers‖ dans sa serre cruelle,Embrasse pour jamais‖ de sa rage éternelleL’éternel aliment.
Le mal dès lors régna‖ dans son immense empire ;Dès lors tout ce qui pense‖ et tout ce qui respireCommença de souffrir ;Et la terre, et le ciel,‖ et l’âme, et la matière,Tout gémit ; et la voix‖ de la nature entièreNe fut qu’un long soupir.
Levez donc vos regards‖ vers les célestes plaines ;Cherchez Dieu dans son œuvre,‖ invoquez dans vos peinesCe grand consolateur :Malheureux ! sa bonté‖ de son œuvre est absente :Vous cherchez votre appui ?‖ l’univers vous présenteVotre persécuteur.
De quel nom te nommer,‖ ô fatale puissance ?Qu’on t’appelle Destin,‖ Nature, Providence,Inconcevable loi ;Qu’on tremble sous ta main,‖ ou bien qu’on la blasphème,Soumis ou révolté,‖ qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;Toujours, c’est toujours toi !
Hélas ! ainsi que vous‖ j’invoquai l’Espérance ;Mon esprit abusé‖ but avec complaisanceSon philtre empoisonneur :C’est elle qui, poussant‖ nos pas dans les abîmes,De festons et de fleurs‖ couronne les victimesQu’elle livre au Malheur.
Si du moins au hasard‖ il décimait les hommes,Ou si sa main tombait‖ sur tous tant que nous sommesAvec d’égales lois !Mais les siècles ont vu‖ les âmes magnanimes,La beauté, le génie,‖ ou les vertus sublimes,Victimes de son choix.
Tel, quand des dieux de sang‖ voulaient en sacrificesDes troupeaux innocents‖ les sanglantes prémicesDans leurs temples cruels,De cent taureaux choisis‖ on formait l’hécatombe,Et l’agneau sans souillure,‖ ou la blanche colombe,Engraissaient leurs autels.
Créateur tout-puissant,‖ principe de tout être ;Toi pour qui le possible‖ existe avant de naître,Roi de l’immensité,Tu pouvais cependant,‖ au gré de ton envie,Puiser pour tes enfants‖ le bonheur et la vieDans ton éternité !
Sans t’épuiser jamais,‖ sur toute la natureTu pouvais à longs flots‖ répandre sans mesureUn bonheur absolu :L’espace, le pouvoir,‖ le temps, rien ne te coûte.Ah ! ma raison frémit !‖ tu le pouvais sans doute,Tu ne l’as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait‖ pour mériter de naître ?L’insensible néant‖ t’a-t-il demandé l’être,Ou l’a-t-il accepté ?Sommes-nous, ô hasard,‖ l’œuvre de tes caprices ?Ou plutôt, Dieu cruel,‖ fallait-il nos supplicesPour ta félicité ?
Montez donc vers le ciel,‖ montez, encens qu’il aime,Soupirs, gémissements,‖ larmes, sanglots, blasphème,Plaisirs, concerts divins ;Cris du sang, voix des morts,‖ plaintes inextinguibles,Montez, allez frapper‖ les voûtes insensiblesDu palais des destins !
Terre, élève ta voix ;‖ cieux, répondez ; abîmes,Noir séjour où la mort‖ entasse ses victimes,Ne formez qu’un soupir !Qu’une plainte éternelle‖ accuse la natureEt que la douleur donne‖ à toute créatureUne voix pour gémir !
Du jour où la nature,‖ au néant arrachée,S’échappa de tes mains‖ comme une œuvre ébauchée,Qu’as-tu vu cependant ?Aux désordres du mal‖ la matière asservie,Toute chair gémissante,‖ hélas ! et toute vieJalouse du néant !
Des éléments rivaux‖ les luttes intestines ;Le Temps, qui flétrit tout,‖ assis sur les ruinesQu’entassèrent ses mains,Attendant sur le seuil‖ les œuvres éphémères ;Et la mort étouffant,‖ dès le sein de leurs mères,Les germes des humains !
La vertu succombant‖ sous l’audace impunie,L’imposture en honneur,‖ la vérité bannie ;L’errante libertéAux dieux vivants du monde‖ offerte en sacrifice ;Et la force, partout,‖ fondant de l’injusticeLe règne illimité !
La valeur sans les dieux‖ décidant les batailles !Un Caton libre encor‖ déchirant ses entraillesSur la foi de Platon ;Un Brutus qui, mourant‖ pour la vertu qu’il aime,Doute au dernier moment‖ de cette vertu même,Et dit : Tu n’es qu’un nom !…
La fortune toujours‖ du parti des grands crimes ;Les forfaits couronnés‖ devenus légitimes ;La gloire au prix du sang ;Les enfants héritant‖ l’iniquité des pères ;Et le siècle qui meurt‖ racontant ses misèresAu siècle renaissant !
Hé quoi ! tant de tourments,‖ de forfaits, de supplices,N’ont-ils pas fait fumer‖ d’assez de sacrificesTes lugubres autels ?Ce soleil, vieux témoin‖ des malheurs de la terre,Ne fera-t-il pas naître‖ un seul jour qui n’éclaireL’angoisse des mortels ?
Héritiers des douleurs,‖ victimes de la vie,Non, non, n’espérez pas‖ que sa rage assouvieEndorme le Malheur,Jusqu’à ce que la Mort,‖ ouvrant son aile immense,Engloutisse à jamais‖ dans l’éternel silenceL’éternelle douleur !
Versification
- Forme
- 21 sizains (sizains)
- Rimes
- 21(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (84 de 12, 42 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 21 sizains
- Mots à la rime
- a féconde / monde féminine, classiqueb chaos / repos masculine, classiquec face / l’espace féminine, classiquea misère / colère féminine, classiqueb moi / roi masculine, classiquec vide / guide féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb gémissement / aliment masculine, classiquec cruelle / éternelle féminine, classiquea empire / respire féminine, classiqueb souffrir / soupir masculine, classiquec matière / entière féminine, classiquea plaines / peines féminine, classiqueb consolateur / persécuteur masculine, classiquec absente / présente féminine, classiquea puissance / Providence féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquec blasphème / t’aime féminine, classiquea l’Espérance / complaisance féminine, classiqueb empoisonneur / Malheur masculine, classiquec abîmes / victimes féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb lois / choix masculine, classiquec magnanimes / sublimes féminine, classiquea sacrifices / prémices féminine, classiqueb cruels / autels masculine, classiquec l’hécatombe / colombe féminine, classiquea être / naître féminine, classiqueb l’immensité / éternité masculine, classiquec envie / vie féminine, classiquea nature / mesure féminine, classiqueb absolu / voulu masculine, classiquec coûte / doute féminine, classiquea naître / l’être féminine, classiqueb accepté / félicité masculine, classiquec caprices / supplices féminine, classiquea aime / blasphème féminine, classiqueb divins / destins masculine, classiquec inextinguibles / insensibles féminine, classiqueb soupir / gémir masculine, classiquec nature / créature féminine, classiquea arrachée / ébauchée féminine, classiqueb cependant / néant masculine, classiquec asservie / vie féminine, classiquea intestines / ruines féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquec éphémères / mères féminine, classiquea impunie / bannie féminine, classiqueb liberté / illimité masculine, classiquec sacrifice / l’injustice féminine, classiquea batailles / entrailles féminine, classiqueb Platon / nom masculine, classiquec aime / même féminine, classiquea crimes / légitimes féminine, classiqueb sang / renaissant masculine, non classiquec pères / misères féminine, classiquea supplices / sacrifices féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquec terre / n’éclaire féminine, classiquea vie / assouvie féminine, classiqueb Malheur / douleur masculine, classiquec immense / silence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources