Recueillements poétiques, 1839
IV. A M. de Genoude
SUR SON ORDINATION 1835
Du sein expirant d'une femmeQui te montra le ciel‖ du geste de l'adieu,Une nuit de douleur‖ déracine ton ame,Et du lit nuptial‖ jette ta vie à Dieu,Comme un vase où l'enfant‖ distrait se désaltère,Frappé d'un coup trop fort‖ laisse fuir sa liqueur,Ton ame laisse fuir‖ les eaux de notre terreEt la mort a fêlé ton cœur !
Tu ne boiras plus de notre onde,Tu ne tremperas plus‖ tes lèvres ni tes mainsA ces courans troublés‖ où les ruisseaux du mondeVersent tant d'amertume‖ ou d'ivresse aux humains ;L'ame du prêtre en vain‖ à notre air exposéeEst la peau de brebis‖ qu'étendait Gédéon :On trouvait le matin‖ sèche de la roséeLa miraculeuse toison !
Dieu seul remplira ton caliceDes pleurs tombés d'en haut‖ pour laver le péché,De la sueur de sang,‖ et du fiel du supplice,Et de l'eau de l'égout‖ par l'éponge séché ;Comme ces purs enfans‖ qu'à l'autel on élève,Laissent tondre leurs fronts‖ jusqu'au dernier cheveu,Tu couperas du fer‖ les rejets de ta sèvePour jeter ta couronne à Dieu !
Tu détacheras de nos voiesTes pieds nus qui suivront‖ leurs sentiers à l'écart,Dans nos courtes douleurs,‖ dans nos trompeuses joiesDe noire pain du jour‖ tu laisseras ta part ;Tu ne combattras plus‖ sous l'aube et sous l'étole ;C'est la paix du Seigneur‖ que ta main doit tenir ;Tu n'élèveras plus‖ en glaive de paroleLa voix qui ne doit que bénir !
Tu chercheras, le long du fleuve,Les rencontres du Christ,‖ ou du Samaritain ;L'infirme, le lépreux,‖ l'orphelin et la veuveViendront sous ton figuier‖ s'asseoir dès le matin ;Ton cœur vide de soins‖ se remplira des nôtres.Ton manteau, si j'ai froid,‖ l'hiver sera le mien,Et pour prendre et porter‖ tous les fardeaux des autresTon bras déposera le tien !
Comme le jardinier mystiqueQui suivait d'Emmaüs,‖ en rêvant, le chemin,Et relevant les fleurs‖ au soleil symbolique,Marchait en émondant‖ les tiges de la main,Tu prendras dans chaque ame‖ et dans chaque pensée,Ce qui la fane aux bords‖ ou la ronge au milieu,Ce qui l'incline à terre‖ ou la tient affaissée,Et tu lèveras tout à Dieu !
Cependant trois enfans sans mèreTe suivront du regard‖ et du pied aux autels,Et se diront entre eux :‖ Ce saint fut notre pèreQuand il portait son nom‖ d'homme chez les mortels ;Et les peuples émus‖ penseront en eux-mêmes,Voyant leurs bras pendus‖ à tes robes de lins,De l'amour du Seigneur‖ combien il faut qu'on aimePour laisser ses fils orphelins !
C'est ainsi que Sion contempleLe cèdre du Liban,‖ taillé pour le saint lieu,Qui soutient la charpente‖ et parfume le temple,Incorruptible appui‖ de la maison de Dieu,Tandis que les rejets‖ de ses propres racinesReverdissent aux lieux‖ qu'il ombrageait avant,Et se multipliant‖ sur les rudes collines,Souffrent le soleil elle vent.
Toi pourtant qui dans ta poitrine.Oses prendre et porter‖ l'aigle des vieilles loisComme Paul à Tarsys‖ prit, l'œuf de la doctrineEt le portait éclore‖ aux soleils d'autrefois.Ses ailes d'aujourd'hui‖ les as-tu regardées ?Sais-tu si deux mille ans‖ l'oiseau n'a pas grandi ?Sais-tu quelle heure il est‖ au cadran des idées ?Et si l'aurore est le midi ?…
Si l'oiseau retourne à son aire ?Si l'œuf des vérités‖ qu'il ne peut contenirN'est pas éclos plus loin‖ et n'a pas changé l'ère ;D'où son jour plus parfait‖ datera l'avenir ?Sais-tu quel vol nouveau‖ son œil divin mesure. ?De quel nuage il veut‖ s'abattre ? et sur quels bords ?Et jusqu'au soir des temps‖ pour qu'il se transfigure,Combien il lui faut de Thabors ?..
Quand le Fils de l'Homme au Calvaire,Premier témoin de Dieu,‖ sur sa croix expira,Le rideau ténébreux‖ du sombre sanctuaireDans le temple ébranlé‖ du coup se déchira,Le jour entra tout pur‖ dans l'ombre des symboles,Les fantômes sacrés‖ d'Oreb et de SinaPâlirent aux éclairs‖ des nouvelles paroles,Et le passé s'illumina !
O Christ ! n'était-ce pas ton signe ?N'était-ce pas pour dire‖ à l'antique maisonQue dévoiler le jour‖ nulle arche n'était digne ?Qu'une aube se levait‖ sans ombre à l'horizon ?Que Dieu ne resterait‖ caché dans nul mystère ?Que tout rideau jaloux‖ se fendrait devant toi ?Que ton verbe brûlait‖ son voile ? et que la terreN'aurait que ton rayon pour foi ?
Nouveaux fils des saintes demeures,Dieu parle ! regardez‖ le signe de sa main,Des pas, encor des pas‖ pour avancer ses heures ;Le siècle a fait vers vous‖ la moitié du chemin !Comprenez le prodige !‖ imitez cet exemple.Déchirez ces lambeaux‖ des voiles du saint lieu !Laissez entrer le jour‖ dans cette nuit du temple !Plus il fait clair, mieux on voit Dieu !
Voyez se presser à la porteCette foule en rumeur‖ d'adorateurs sans voixQui court après ces dieux‖ que la raison emporte,Comme autrefois Laban‖ après ses dieux de bois !Ne tirez plus les siens‖ de l'arche des symboles,Mais dites-lui qu'aux sens‖ le temps les a repris,Que tous ces dieux de chair‖ n'étaient que des idoles,Et d'aller au Dieu des esprits !
Hâtez cette heure fortunéeOù tout ce qui languit‖ de la soif d'adorerSous l'arche du Très-Haut,‖ d'astres illuminée,Pour aimer et bénir‖ viendra se rencontrer !Que le mystère entier‖ s'éclaire et se consomme !Le Verbe où s'incarna‖ l'antique véritéSe transfigure encor ;‖ le Verbe s'est fait homme,Le Verbe est fait humanité.
La foi n'a-t-elle point d'aurore ?Avant qu'à l'horizon‖ l'astre des cieux ait luiDans ces foyers des nuits‖ qu'un jour lointain colore,On croit le reconnaître‖ à ces feux teints de lui ;Mais lui-même noyant‖ lès phares de ses plagesDans des flots de splendeur‖ et de sérénité,Efface en avançant‖ ses multiples imagesSous sa rayonnante unité
1835. Décembre. Monceaux.
Versification
- Forme
- 16 huitains (strophes variées)
- Rimes
- 13(ababcdcd) 3(ababcbcb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (96 de 12, 32 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 16 huitains
- Mots à la rime
- a femme / ame féminine, classiqueb l'adieu / Dieu masculine, classiquec désaltère / terre féminine, classiqued liqueur / cœur masculine, classiquea onde / monde féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquec exposée / rosée féminine, classiqued Gédéon / toison masculine, classiquea calice / supplice féminine, classiqueb péché / séché masculine, classiquec élève / sève féminine, classiqued cheveu / Dieu masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb l'écart / part masculine, classiquec l'étole / parole féminine, classiqued tenir / bénir masculine, classiquea fleuve / veuve féminine, classiqueb Samaritain / matin masculine, classiquec nôtres / autres féminine, classiqued mien / tien masculine, classiquea mystique / symbolique féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec pensée / affaissée féminine, classiqued milieu / Dieu masculine, classiquea mère / père féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquec eux-mêmes / aime féminine, non classiqued lins / orphelins masculine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec racines / collines féminine, classiqued avant / vent masculine, classiquea poitrine / doctrine féminine, classiqueb lois / d'autrefois masculine, classiquec regardées / idées féminine, classiqued grandi / midi masculine, classiquea aire / l'ère féminine, classiqueb contenir / l'avenir masculine, classiquec mesure / transfigure féminine, classiqued bords / Thabors masculine, classiquea Calvaire / sanctuaire féminine, classiqueb expira / déchira masculine, classiquec symboles / paroles féminine, classiqued Sina / s'illumina masculine, classiquea signe / digne féminine, classiqueb maison / l'horizon masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiqued toi / foi masculine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec exemple / temple féminine, classiquea porte / emporte féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec symboles / idoles féminine, classiqued repris / esprits masculine, classiquea fortunée / illuminée féminine, classiqueb d'adorer / rencontrer masculine, classiquec consomme / homme féminine, classiqued vérité / humanité masculine, classiquea d'aurore / colore féminine, classiqueb lui masculine, classiquec plages / images féminine, classiqued sérénité / unité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources