Recueillements poétiques, 1839
III. Épilogue de Jocelyn
Là, sans doute la mort‖ avait fermé le livre.Je voulus engager‖ la servante à me suivre,Elle me répondit‖ en me montrant du doigtL'arbuste enraciné‖ dans les fentes du toit ;« A ces murs, comme lui,‖ ma vie a pris racines,« On me laissera bien‖ vieillir sous ses ruines.« Qu'est-ce qui soignerait‖ ce seuil abandonné ?« On m'y rapportera‖ le pain que j'ai donné. »Je sifflai vainement‖ le chien du jeune prêtre,Il s'émut à la voix‖ de l'ami de son maître,Mais flairant le sentier‖ qui menait au cercueil,Sans faire un pas plus loin‖ il me suivit de l'œil ;Les oiseaux affranchis‖ revinrent à leur cage,Et je n'emportai rien‖ de son pauvre héritage,Que sur sa croix de bois‖ son vieux Christ de laiton,Ces feuillets déchirés,‖ sa Bible et son bâton.
Six mois après, au temps‖ où l'on coupe les seigles,Je vins herboriser‖ aux montagnes des aigles,Et de mon pauvre ami,‖ le récit à là main,De la grotte en lisant‖ je cherchais le chemin.Du drame de ses jours‖ j'explorais le théâtre,Lorsque je rencontrai‖ par hasard le vieux pâtre ;Je m'assis près de lui,‖ sur l'herbe, au bord des flots ;Nous causâmes ensemble‖ à peu près en ces mots :
Qui cherchez-vous, Monsieur, dans ces déserts ?
La placeD'une histoire d'amour‖ que ce livre retrace,La grotte où deux enfans,‖ sous les yeux du Seigneur,Eurent tant d'innocence‖ avec tant de bonheur ;Montrez-moi le tombeau‖ de la dame inconnue.
Quoi ! cette histoire aussi‖ jusqu'à vous est venue ?
J'étais le seul ami‖ de l'un des deux amans,
(En lui montrant le manuscrit.)
Et j'ai là le récit‖ de tous leurs sentimens.
Je voudrais bien savoir‖ si ce livre me nomme ?
Je ne suis qu’un pauvre homme,Et c'est moi qui fus cause,‖ hélas ! sans le savoir,De leur bonheur trop court‖ et de leur désespoir.
C’est moi qui leur montrai la routeDe la grotte, et deux ans‖ les cachai sous sa voûte ;C'est moi qui les nourris,‖ elle et lui, de mon pain.Tenez, voyez là-haut,‖ au-dessus du sapin,A droite, un peu plus bas‖ que cette aiguille blanche,Vous suivrez le ravin‖ comblé par l'avalanche,Par une gorge étroite,‖ après vous descendrezJusqu'aux rives du lac‖ bordé de petits prés,Et là, près de la grève‖ où son écume flotte,Vous verrez trois tombeaux‖ à deux pas d'une grotte.
Trois tombeaux ? Le récit‖ ne parle que de deux,Le proscrit et Laurence.
Quoi ! Jocelyn ici ? Vous vous trompez.
Lui-même.Il repose en ces lieux‖ auprès de ce qu'il aime.Instruite, on ne sait trop‖ comment, des grands secrets,Quand Marthe eut tout trahi‖ par dès mots indiscrets,Ses pauvres paroissiens,‖ par pitié pour son ame,Rapportèrent son corps‖ au tombeau de la dame,Et depuis deux saisons‖ ils sont couchés tous troisAux lieux qu'ils ont aimés‖ et sous la même croix.
Ah ! vers ces trois tombeaux,‖ berger, menez-moi vite ;J'aime à fouler le sol‖ que sa dépouille habite,Comme on aime à s'asseoir‖ sur le bloc attiédiOù le rayon du jour‖ à peine est refroidi.Allons ! le jour encore‖ éclaire la montagne !
N'attendez pas, Monsieur,‖ que je vous accompagne ;Pour la dernière fois‖ j'ai foulé ces sommets,Allez-y seul ; mes pieds‖ n'y monteront jamais !
Avez-vous donc, berger,‖ peur de ce coin de terre ?
Il se passe, Monsieur,‖ là-haut quelque mystèreQue l'homme encor pécheur‖ profane en regardant ;C'est comme un Dieu caché‖ dans un buisson ardent.
O ! des choses étranges,Et faites seulement‖ pour les regards des anges !
Ne m'ouvrez pas ainsi‖ votre cœur à demi,Je crois en Dieu, berger,‖ et j'étais leur ami !
Vous voulez donc, Monsieur,‖ que je vous la raconte ?Dieu sait si je vous mens,‖ et pourtant j'en ai honte ;Vous direz, c'est un rêve !‖ et je ne dormais pas !Un jour, près des tombeaux‖ j'avais porté mes pas,Pour ces trois chers défunts‖ j'avais dit mes prières,Fait trois signes de croix‖ et baisé leurs trois pierres,Puis, les yeux par mes pleurs‖ encor tout obscurcis,Non loin, au bord du lac,‖ pensif, j'étais assis.Aucun vent n'en frôlait‖ la surface limpide,L'eau profonde y dormait,‖ transparente et sans ride,Et je laissais mes yeux,‖ qui regardaient sans voir,Avec distraction‖ flotter sur ce miroir :La cime des glaciers‖ avec ses neiges blanches,La grotte et ses tombeaux,‖ les chênes et leurs branches,Et le dôme serein‖ d'un pan de firmament,Tout s'y réfléchissait,‖ clair, dans l'éloignement ;Soudain l'onde immobile ,‖ où mon regard se plonge,S'illumine ; et je vois,‖ comme l'on voit en songe,Deux figures sortir‖ du ciel resplendissant,Aux cimes du glacier‖ descendre en s'embrassant,Et, comme deux oiseaux dont l’aile est éclairée,S'abattre sur là grotte‖ et planer à l'entrée.Ébloui des clartés‖ que l'eau semblait darder,Sans haleine, j'osais‖ à peine regarder ;Mais l'image dans l'eau‖ s'éclairant à mesure,Je reconnus, Monsieur,‖ l'une et l'autre figure.
Jocelyn ! et Laurence avec lui !Si j'avais pu marcher‖ je me serais enfui,Mais je restai cloué‖ de terreur à ma place,Et mes yeux, malgré moi,‖ les voyaient dans la glace.Vêtus d'air et de jour‖ au lieu de vêtements,Se tenant parla main‖ ainsi que deux amans ;Sur l'herbe qui frémit‖ leurs pieds joints s'arrêtèrent,Et, de là, sans parler,‖ leurs regards se portèrentSur les sites, les eaux,‖ les arbres du beau lieu,Comme quand on arrive,‖ ou qu'on va dire adieu ;Tour à tour l'un à l'autre,‖ ils se montraient du geste,Du temps de leurs amours,‖ hélas ! le peu qui reste,Les plantes, les rochers,‖ les chênes éclaircis,La mousse au bord du lac‖ où l'on s'était assis,La source extravasée‖ et les nids d'hirondelles,Et la plume par terre‖ arrachée à leurs ailes ;Fuis ils se regardaient,‖ souriant, elle cl lui,Comme quelqu'un qui voit‖ son idée en autrui,Et Laurence, abaissant‖ une main jusqu'aux herbes,Des mille fleurs des prés‖ cueillait de grosses gerbes,Feuille à feuille, au hasard,‖ nuançait leurs couleurs,Et de la tète aux pieds‖ se vêtissait de fleurs,Comme une aurore au ciel‖ se revêt de la nue ;Et l'amant embaumé‖ s'enivrait de sa vue.Et comme pour venir‖ assister à leurs jeux,Tout ce qu'ils appelaient,‖ ressuscitait pour eux,Et les plantes croissaient‖ à leur seule pensée,Et la biche accourait‖ lécher leur main baissée,Elle chien au soleil‖ se couchait à leurs pieds,Et les pigeons enfuis‖ de leurs nids effrayésPar Laurence nommés‖ revenaient d'un coup d'aileBecqueter son épaule‖ et planer autour d'elle ;Et puis je vis venir‖ d'en haut, monter d'en bas,Hommes, femmes, enfans,‖que je ne connus pas ;A ces noces du ciel,‖ foule que Dieu convie,Qui viennent retracer‖ et bénir une vie !Jocelyn, lui du moins,‖ tous les reconnaissait,Car par son nom mortel‖ chacun le bénissait ;Et deux anges de Dieu‖ sur l'herbe descendirent,Sur le couple béni‖ leurs ailes s'étendirent,Et ces ailes formaient‖ comme un grand dôme bleuPour ombrager leurs fronts‖ d'un invisible feu ;Et j'entendis les voix‖ d'un million de géniesSe répandre sur l'onde‖ en vagues d'harmonies ;Et pendant qu'ils chantaient,‖ les anges du Seigneur,Aux doigts des deux amans,‖ rougissant de bonheur,Passaient le double anneau‖ des noces éternelles,Et sur leurs fronts baissés,‖ ouvrant un peu leurs ailes,Laissaient percer du ciel‖ un rayon de l'amour ;Et mes yeux, foudroyés‖ de ce céleste jour,Virent les deux amans‖ ne former qu'un seul êtreOù l'un ne pouvait plus‖ de l'autre se connaître,Et dans un lumineux‖ évanouissementFondre comme une étoile‖ au jour du firmament !Et comme pour mieux voir‖ je détournais la tête,Tout le lac frissonna‖ du vol de la tempêteEt roula dans ses bruits‖ avec solennitéLaurence ! Jocelyn !‖ amour ! éternité !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 78((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a livre / suivre féminine, classiqueb doigt / toit masculine, classiquec racines / ruines féminine, classiqued abandonné / donné masculine, classiquee prêtre / maître féminine, classiquef cercueil / l'œil masculine, classiqueg cage / héritage féminine, classiqueh laiton / bâton masculine, classiquea seigles / aigles féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec théâtre / pâtre féminine, classiqued flots / mots masculine, classiquea déserts / place / retrace féminine, classiqueb Seigneur / bonheur masculine, classiquec inconnue / venue féminine, classiquea amans / sentimens masculine, classiquea nomme / Vous / moi / comment / homme féminine, classiqueb savoir / désespoir masculine, classiquea seriez / route / voûte féminine, classiqueb pain / sapin masculine, classiquec blanche / l'avalanche féminine, classiqued descendrez / prés masculine, classiquee flotte / grotte féminine, classiquea deux / Laurence / d’eux masculine, classiquea trompez / même / aime féminine, classiqueb secrets / indiscrets masculine, classiquec ame / dame féminine, classiqued trois / croix masculine, classiquea vite / habite féminine, classiqueb attiédi / refroidi masculine, classiquec montagne / accompagne féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb regardant / ardent masculine, classiquea Parlez / étranges / anges féminine, classiquea demi / ami masculine, classiquea raconte / honte féminine, classiqueb pas masculine, classiquec prières / pierres féminine, classiqued obscurcis / assis masculine, classiquee limpide / ride féminine, classiquef voir / miroir masculine, classiqueg blanches / branches féminine, classiqueh firmament / l'éloignement masculine, classiquei plonge / songe féminine, classiquej resplendissant / s'embrassant masculine, classiquek éclairée / l'entrée féminine, classiquel darder / regarder masculine, classiquem mesure / figure féminine, classiquea c’était / lui / enfui masculine, classiqueb place / glace féminine, classiquec vêtements / amans masculine, classiqued s'arrêtèrent / portèrent féminine, classiquee lieu / adieu masculine, classiquef geste / reste féminine, classiqueg éclaircis / assis masculine, classiqueh d'hirondelles / ailes féminine, classiquei lui / autrui masculine, classiquej herbes / gerbes féminine, classiquek couleurs / fleurs masculine, classiquel nue / vue féminine, classiquem jeux / eux masculine, classiquen pensée / baissée féminine, classiqueo pieds / effrayés masculine, classiquep d'aile / d'elle féminine, classiqueq bas / pas masculine, classiquer convie / vie féminine, classiques reconnaissait / bénissait masculine, classiquet descendirent / s'étendirent féminine, classiqueu bleu / feu masculine, classiquev génies / d'harmonies féminine, classiquex éternelles / ailes féminine, classiquey l'amour / jour masculine, classiquez être / connaître féminine, classiquea évanouissement / firmament masculine, classiqueb tête / tempête féminine, classiquec solennité / éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
165 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources