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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueillements poétiques, 1839

XXVII. La cloche du village

Alphonse de Lamartine· 21 sizains, alexandrins et octosyllabes, 126 vers

Oh ! quand cette humble cloche‖ à la lente voléeÉpand comme un soupir‖ sa voix sur la vallée,Voix qu'arrête si près‖ le bois ou le ravin,Quand la main d'un enfant‖ qui balance cette urneEn verse à sons pieux‖ dans la brise nocturneCe que la terre a de divin !

Quand du clocher vibrant‖ l'hirondelle habitanteS'envole au vent d'airain‖ qui fait trembler sa tente,Et de l'étang ridé‖ vient effleurer les bords,Ou qu'à la fin du fil‖ qui chargeait sa quenouilleLa veuve du village,‖ à ce bruit s'agenouillePour donner leur aumône aux morts :

Ce qu'éveille en mon sein‖ le chant du toit sonoreCe n'est pas la gaîté‖ du jour qui vient d'éclore,Ce n'est pas le regret‖ du jour qui va finir,Ce n'est pas le tableau‖ de mes fraîches annéesCroissant sur ces coteaux‖ parmi ces fleurs fanéesQu'effeuille encor mon souvenir ;

Ce n'est pas mes sommeils‖ d'enfant sous ces platanes,Ni ces premiers élans‖ du jeu de mes organes,Ni mes pas égarés‖ sur ces rudes sommets,Ni ces grands cris de joie‖ en aspirant vos vagues,O brises du matin‖ pleines de saveurs vaguesEt qu'on croit n'épuiser jamais !

Ce n'est pas le coursier‖ atteint dans la prairiePliant son cou soyeux‖ sous ma main aguerrieEt mêlant sa crinière‖ à mes beaux cheveux blonds,Quand le sol sous ses pieds‖ sonnant comme une enclume,Sa croupe m'emportait‖ et que sa blanche écumeArgentait l'herbe des vallons !

Ce n'est pas même, amour !‖ ton premier crépuscule,Au mois où du printemps‖ la sève qui circuleFait fleurir la pensée‖ et verdir le buisson,Quand l'ombre ou seulement‖ les jeunes voix lointainesDes vierges rapportant‖ leurs cruches des fontainesLaissaient sur ma tempe un frisson.

Ce n'est pas vous non plus,‖ vous que pourtant je pleurePremier bouillonnement‖ de l'onde intérieure,Voix du cœur qui chantait‖ en s'éveillant en moi,Mélodieux murmure‖ embaumé d'ambroisieQui fait rendre à sa source‖ un vent de poésie !…O gloire, c'est encor moins toi !

De mes jours sans regret‖ que l'hiver vous remporteAvec le chaume vide,‖ avec la feuille morte,Avec la renommée,‖ écho vide et moqueur !Ces herbes du sentier‖ sont des plantes divinesQui parfument les pieds ;‖ oui, mais dont les racinesNe s'enfoncent pas dans le cœur !

Guirlandes du festin‖ que pour un soir on cueille,Que la haine empoisonne‖ ou que l'envie effeuille,Dont vingt fois sous les mains‖ la couronne se rompt,Qui donnent à la vie‖ un moment de vertige,Mais dont la fleur d'emprunt‖ ne lient pas à la tigeEt qui sèche en tombant du front.

C'est le jour où ta voix‖ dans la vallée en larmesSonnaille désespoir‖ après le glas d'alarmes,Où deux cercueils passant‖ sous les coteaux en deuil,Et bercés sur des cœurs‖ par des sanglots de femmes,Dans un double sépulcre‖ enfermèrent trois âmesEt m'oublièrent sur le seuil !

De l'aurore à la nuit,‖ de la nuit à l'aurore,O cloche ! tu pleuras‖ comme je pleure encore,Imitant de nos cœurs‖ le sanglot étouffant ;L'air, le ciel, résonnaient‖ de ta complainte amèreComme si chaque étoile‖ avait perdu sa mèreEt chaque brise son enfant !

Depuis ce jour suprême‖ où ta sainte harmonie,Dans ma mémoire en deuil,‖ à ma peine est unie,Où ton timbre et mon cœur‖ n'eurent qu'un même son,Oui ! ton bronze sonore‖ et trempé dans la flamme,Me semble, quand il pleure,‖ un morceau de mon ameQu'un ange frappe à l'unisson !

Je dors lorsque tu dors,‖ je veille quand tu veilles,Ton glas est un ami‖ qu'attendent mes oreilles ;Entre la voix des tours‖ je démêle ta voix,Et ta vibration‖ encore en moi résonneQuand l'insensible bruit‖ qu'un moucheron bourdonneTe couvre déjà sous les bois !

Je me dis : Ce soupir‖ mélancolique et vagueQue l'air profond des nuits‖ roule de vague en vague,Ah ! c'est moi, pour moi seul,‖ là haut retentissant !Je sais ce qu'il me dit,‖ il sait ce que je pense,Et le vent qui l'ignore,‖ à travers ce silence,M'apporte un sympathique accent.

Je me dis : Cet écho‖ de ce bronze qui vibre,Avant de m'arriver‖ au cœur de fibre en fibre,A frémi sur la dalle‖ où tout mon passé dort,Du timbre du vieux dôme‖ il garde quelque chose,La pierre du sépulcre,‖ où mon amour repose,Sonne aussi dans ce doux accord !

Ne t'étonne donc pas,‖ enfant, si ma penséeAu branle de l'airain‖ secrètement bercée,Aime sa voix mystique‖ et fidèle au trépas,Si dès le premier son‖ qui gémit sous sa voûte,Sur un pied suspendu,‖ je m'arrête et j'écouteCe que la mort me dit tout bas.

Et toi, saint porte-voix‖ des tristesses humaines,Que la terre inventa‖ pour mieux crier ses peines,Chante ! des cœurs brisés‖ le timbre est encor beau !Que ton gémissement‖ donne une ame à la pierre,Des larmes aux yeux secs,‖ un signe à la prière,Une mélodie au tombeau !

Moi, quand des laboureurs‖ porteront dans ma bièreLe peu qui doit rester‖ ici de ma poussière,Après tant de soupirs‖ que mon sein lance ailleurs,Quand des pleureurs gagés,‖ froide et banale escorte,Déposeront mon corps‖ endormi sous la porteQui mène à des soleils meilleurs,

Si quelque main pieuse‖ en mon honneur te sonne,Des sanglots de l'airain,‖ oh ! n'attriste personne,Ne va pas mendier‖ des pleurs à l'horizon,Mais prends ta voix de fête‖ et sonne sur ma tombeAvec le bruit joyeux‖ d'une chaîne qui tombeAu seuil libre d'une prison !

Ou chante un air semblable‖ au cri de l'alouetteQui s'élevant du chaume‖ où la bise la fouette,Dresse à l'aube du jour‖ son vol mélodieux,Et gazouille ces chants‖ qui font taire d'envieSes rivaux attachés‖ aux ronces de la vieEt qui se perd au fond des cieux !

Mais sonne avant ce jour,‖ sonne doucement l'heureOù quelque barde ami,‖ dans mon humble demeure,Vient de mon cœur malade‖ éclairer le long deuil,Et me laisse en partant,‖ charitable dictame,Deux gouttes du parfum‖ qui coule de son amePour embaumer longtemps mon seuil.

Versification

Forme
21 sizains (sizains)
Rimes
21(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (105 de 12, 21 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
21 sizains
Mots à la rime
a volée / vallée féminine, classiqueb ravin / divin masculine, classiquec urne / nocturne féminine, classiquea habitante / tente féminine, classiqueb bords / morts masculine, classiquec quenouille / s'agenouille féminine, classiquea sonore / d'éclore féminine, classiqueb finir / souvenir masculine, classiquec années / fanées féminine, classiquea platanes / organes féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquec vagues féminine, classiquea prairie / aguerrie féminine, classiqueb blonds / vallons masculine, classiquec enclume / écume féminine, classiquea crépuscule / circule féminine, classiqueb buisson / frisson masculine, classiquec lointaines / fontaines féminine, classiquea pleure / intérieure féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquec d'ambroisie / poésie féminine, classiquea remporte / morte féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec divines / racines féminine, classiquea cueille / effeuille féminine, classiqueb rompt / front masculine, classiquec vertige / tige féminine, classiquea larmes / d'alarmes féminine, classiqueb deuil / seuil masculine, classiquec femmes / âmes féminine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb étouffant / enfant masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea harmonie / unie féminine, classiqueb son / l'unisson masculine, classiquec flamme / ame féminine, classiquea veilles / oreilles féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec résonne / bourdonne féminine, classiquea vague féminine, classiqueb retentissant / accent masculine, classiquec pense / silence féminine, classiquea vibre / fibre féminine, classiqueb dort / accord masculine, classiquec chose / repose féminine, classiquea pensée / bercée féminine, classiqueb trépas / bas masculine, classiquec voûte / j'écoute féminine, classiquea humaines / peines féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec pierre / prière féminine, classiquea bière / poussière féminine, classiqueb ailleurs / meilleurs masculine, classiquec escorte / porte féminine, classiquea sonne / personne féminine, classiqueb l'horizon / prison masculine, classiquec tombe féminine, classiquea l'alouette / fouette féminine, classiqueb mélodieux / cieux masculine, classiquec d'envie / vie féminine, classiquea l'heure / demeure féminine, classiquec dictame / ame féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources