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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueillements poétiques, 1839

XXVI. La femme, a monsieur Decaisne

APRÈS AVOIR VU SON TABLEAU DE LA CHARITÉ

Alphonse de Lamartine· 14 sizains, alexandrins, 84 vers

O femme ! éclair vivant‖ dont l'éclat me renverse !O vase de splendeur‖ qu'un jour de Dieu transperce !Pourquoi nos yeux ravis‖ fondent-ils sous les tiens ?Pourquoi mon ame en vain‖ sons sa main compriméeS'élance-t-elle à toi‖ comme une aigle enflamméeDont le feu du bûcher‖ a brisé les liens ?

Déjà l'hiver blanchit‖ les sommets de ma vieSur la roule au tombeau‖ que mes pieds ont suivie,Ah ! j'ai derrière moi‖ bien des nuits et des jours !Un regard de quinze ans‖ s'il y daignait descendreDans mon cœur consumé,‖ ne remûrait que cendre,Cendres de passions‖ qui palpitent toujours !

Je devrais détourner‖ mon cœur de leur visage,Me ranger en baissant‖ les yeux sur leur passage,Et regarder de loin‖ ces front ; éblouissansComme l'on voit monter‖ de leur urne ferméeLes vagues de parfum‖ et de sainte fuméeDont les enfants de chœur‖ vont respirer l'encens !

Je devrais contempler‖ avec indifférenceCes vierges, du printemps‖ rayonnante espérance,Comme l'on voit passer‖ sans regret et sans pleurs,Au bord d'un fleuve assis,‖ ses vagues fugitivesDont le courant rapide‖ emporte à d'autres rivesDes flots, où des amans‖ ont effeuillé des fleurs !

Cependant plus la vie‖ au soleil s'évapore,O filles de l'Éden !‖ et plus on vous adore !L'odeur de nos soupirs‖ vous parfume les vents !Et même quand l'hiver‖ de vos grâces nous sèvre,Non ! ce n'est pas de l'air‖ qu'aspire votre lèvre :L'air que vous respirez,‖ c'est l'ame des vivans !

Car l'homme éclos un jour‖ d'un baiser de ta bouche,Cet homme dont ton cœur‖ fut la première couche,Se souvient à jamais‖ de son nid réchauffant,Du souffle où de sa vie‖ il puisa l'étincelle,Des étreintes d'amour‖ au creux de ton aisselle,Et du baiser fermant‖ sa paupière d'enfant !

Mais si tout regard d'homme‖ à ton visage aspire,Ce n'est pas seulement‖ parce que ton sourireEmbaume sur tes dents‖ l'air qu'il fait palpiter,Que sous le noir rideau‖ des paupières baisséesOn voit l'ombre des cils‖ recueillir des pensées,Où notre ame s'envole‖ et voudrait habiter.

Ce n'est pas seulement‖ parce que de la têteLa lumière glissant‖ sans qu'un angle l'arrête,Sur l'ondulation‖ de tes membres polisT'enveloppe d'en haut‖ dans ses rayons de soieComme une robe d'air‖ et de jour qui te noieDans l'éther lumineux‖ d'un vêtement sans plis !

Ce n'est pas seulement‖ parce que tu dépliesVoluptueusement‖ ces bras dont tu nous lies,Chaîne qui d'un seul cœur‖ réunit les deux parts,Que ton cou de ramier‖ sur l'aile se renverseEt que s'enfle à ton sein‖ cette coupe qui verseLe nectar à la bouche‖ et l'ivresse aux regards !

Mais c'est que le Seigneur,‖ ô belle créature !Fit de toi le foyer‖ des feux de la nature,Que par toi tout amour‖ a son pressentiment,Que toutes voluptés‖ dont le vrai nom est femme,Traversent ton beau corps‖ ou passent par ton ame,Comme toutes clartés‖ tombent du firmament !

Cette chaleur du ciel,‖ dont ton sein surabonde,A deux rayonnements‖ pour embraser le mondeSelon que son foyer‖ fait ondoyer son feu ;Lorsque sur un seul cœur‖ ton ame le condense,L'homme est roi, c'est l'amour !‖ il devient ProvidenceQuand il s'épand sur tous‖ et rejaillit vers Dieu.

Alors on voit l'enfant‖ renversé sur ta hanche,Effeuiller le bouton‖ que ta mamelle pencheComme un agneau qui joue‖ avec le flot qu'il boit ;L'adolescent qu'un geste‖ à tes genoux rappelle,Suivre de la pensée‖ au livre qu'il épelleLa sagesse enfantine‖ écrite sous tes doigts !

L'orphelin se cacher‖ dans les plis de ta robe,L'indigent savourer‖ le regard qu'il dérobe,Le vieillard à tes pieds‖ s'asseoir à ton soleil,Le mourant dans son lit‖ retourné sans secousseSur ce bras de la femme‖ où la mort même est douce,S'endormir dans ce sein‖ qu'il pressait au réveil !

Amour et charité,‖ même nom dont on nommeLa pitié du Très-Haut‖ et l'extase de l'homme !Oui ! tu lésas compris,‖ peintre aux langues de feu !La beauté sous la main,‖ par un double mystère,Unit ces deux amours‖ du ciel et de la terre.Ah ! gardons l'un pour l'homme‖ et brûlons l'autre à Dieu.

Paris, 10 Décembre 1838.

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
14(aabccb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a renverse / transperce féminine, classiqueb tiens / liens masculine, classiquec comprimée / enflammée féminine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiquea visage / passage féminine, classiqueb éblouissans / l'encens masculine, classiquec fermée / fumée féminine, classiquea indifférence / espérance féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquec fugitives / rives féminine, classiquea s'évapore / adore féminine, classiqueb vents / vivans masculine, classiquec sèvre / lèvre féminine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb réchauffant / d'enfant masculine, classiquec l'étincelle / aisselle féminine, classiquea aspire / sourire féminine, classiqueb palpiter / habiter masculine, classiquec baissées / pensées féminine, classiquea tête / l'arrête féminine, classiqueb polis / plis masculine, classiquec soie / noie féminine, classiquea déplies / lies féminine, classiqueb parts / regards masculine, classiquec renverse / verse féminine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb pressentiment / firmament masculine, classiquec femme / ame féminine, classiquea surabonde / monde féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec condense / Providence féminine, classiquea hanche / penche féminine, classiqueb boit / doigts masculine, non classiquec rappelle / épelle féminine, classiquea robe / dérobe féminine, classiqueb soleil / réveil masculine, classiquec secousse / douce féminine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiquec mystère / terre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources