Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles héroïques, 1858· Frantz

Dédicace

AU PAYS DE FOREZ

Victor de Laprade· 27 quatrains, alexandrins, 108 vers

Cher pays de Forez,‖ je te dois une offrande !Terre où, dans mon berceau,‖ les chênes m’ont parlé,Ta sève et ton murmure‖ en ma veine ont coulé ;Il faut qu’un cri d’amour,‖ aujourd’hui, te les rende.

C’est toi qui, la première,‖ au sentier du désert,Fis marcher, pas à pas,‖ mon enfance inquiète,Qui m’as nourri d’un miel‖ dans les bois découvert,Et, dans l’eau du torrent,‖ m’a baptisé poëte.

C’est ton doigt maternel‖ qui dirigea mes yeuxSur l’alphabet sacré‖ des couleurs ou des formes,Et, dans l’accent divers‖ des sapins et des ormes,M’apprit à pénétrer‖ des mots mystérieux.

Par toi, dans l’ombre sainte,‖ enfant des vieux Druides,J’ai connu des grands bois‖ le sublime frisson ;Poursuivant l’infini‖ des horizons fluides,Par toi, des hauts sommets‖ je fus le nourrisson.

Mon aile s’est ouverte‖ au vent que tu déchaînes ;Enivré de ton souffle,‖ à l’odeur des prés verts,J’ai senti circuler,‖ de mon sang à mes vers,L’esprit qui fait mugir‖ les taureaux et les chênes.

Près d’une eau qui frémit‖ sur son lit de gravier,Sous l’aune où le geai siffle,‖ où se rit la linotte,De l’hymne universel‖ m’enseignant chaque note,Tu conduisis mes doigts‖ sur ton vaste clavier.

Tu fus mon premier livre‖ et mon premier solfège ;Écolier, j’ai reçu‖ mes plus sages leçonsDe ces voix qu’on écoute‖ en longeant les buissons ;Tes soleils m’ont tiré‖ de la nuit du collège.

J’appris des laboureurs‖ et des batteurs de grainCe rhythme indéfini‖ qui dans l’écho s’achève ;Que de soirs j’ai trouvé,‖ dans ce vague refrain,Enfant un doux sommeil,‖ jeune homme un plus doux rêve !

Le foyer et le champ,‖ les récits de l’aïeul,Tout ce qui pour le cœur‖ compose la patrie,Tous ces trésors que j’aime‖ avec idolâtrie,Cher pays de Forez,‖ je les tiens de toi seul.

Tous mes fruits ont germé‖ sur tes douces collines ;Ma sève ne sort pas‖ d’une immonde cité ;Si je fleuris au sol‖ où je fus transplanté,C’est que je garde encor‖ ta terre à mes racines.

Un sang paisible et fort,‖ pur de tous vils penchants,Est transmis à tes fils,‖ chaste et verte contréeOù d’Urfé promenait‖ les bergers de l’Astrée,Et dont la ville encor‖ garde les mœurs des champs !

Par toi je fus poëte,‖ et d’un plus fier langage,Peut-être, sous mes doigts,‖ la harpe des forêtsParla mieux d’idéal‖ et sut mieux tes secrets…Mais cette œuvre est la tienne‖ et je t’en fais hommage.

Reçois-le sans l’ouvrir,‖ ce livre d’un songeur,Trop plein des visions‖ de ce siècle malade ;Reste à chanter encor‖ quelque vieille ballade,Et garde bien tes fils‖ de son doute rongeur.

Quand de revoir ton sol‖ Dieu m’accorde la fête,Je veux qu’aux verts détours‖ des sentiers réjouisTous ceux que je rencontre,‖ ignorant le poëte,Tendent leur main calleuse‖ à l’enfant du pays.

Que nul, pour me complaire,‖ en s’efforçant, n’y causeDe, livres et d’auteurs,‖ de systèmes nouveaux ;Mais admire avec moi‖ sa terre et ses travaux,Et, sur chaque rosier‖ me coupant une rose,

Me dise ses projets‖ pour le futur printemps,Combien de chars de blé‖ sont entrés dans ses granges,Quel nectar il espère‖ aux prochaines vendanges,Quel miracle aux pêcheurs‖ promettent ses étangs.

Chez toi, je ne viens pas‖ pour glaner quelque feuilleDe ces douteux lauriers‖ tressés d’un doigt moqueur ;Plus saine, ô cher pays !‖ et plus douce à mon cœur,Dieu me fait la moisson‖ qu’en tes champs je recueille.

Sur la bruyère en fleur,‖ sous les pins odorants,J’y respire à longs traits‖ l’air pur et la lumière ;Dans l’enclos séculaire,‖ autour des bancs de pierre,J’y vais interroger‖ l’ombre des vieux parents.

C’est là qu’ils ont vécu‖ comme je voudrais vivre,Laborieux et fiers,‖ obscurs, mais sans remords,Traçant devant leurs fils‖ le sillon qu’il faut suivre,Et marchant, le front calme,‖ à d’héroïques morts.

Si, chez toi, loin du siècle‖ et des modernes fanges,Je vivais de repos,‖ d’ombre et de souvenir.Mon livre, sous ce chêne‖ où je viens rajeunir,Serait digne de l’œil‖ des enfants et des anges.

Jamais je n’ai subi‖ les orages du cœurSous ces rameaux sacrés‖ dont j’aspirais la sève ;Dans nos sentiers amis‖ quand je retourne en rêve,Je n’y revois passer‖ que ma mère et ma sœur.

Ignore, ô cher pays !‖ mes vers et mon nom même ;Mais donne-moi ma part‖ de soleil et d’air pur.Où l’on se sent heureux,‖ il est doux d’être obscur :Garde-moi seulement‖ le cœur de ceux que j’aime.

Si pourtant de l’oubli‖ mon œuvre se défend,S’il s’attache à mon nom‖ quelque gloire modeste,Alors rappelle-toi‖ que je suis ton enfant,Que tu m’as fait poëte,‖ et que l’honneur t’en reste.

Donne à mon souvenir‖ quelque humble monument ;Que la mort me ramène‖ en un lit que j’envie,Au pied des monts si chers‖ d’où m’a chassé la vie,Et vers qui mon espoir‖ s’élance à tout moment.

Là, j’ai rêvé la tombe‖ où je voudrais descendre ;Là, d’avance, implorant‖ le suprême repos,Je voudrais rapporter‖ la maternelle cendre,Pour que les os des miens‖ s’y mêlent à mes os.

Toi, dont le vieux granit‖ survit à tous les marbres,Terre où nous dormirons‖ dans l’éternelle paix,Fais sur nous verdoyer‖ tes gazons plus épais ;Fais, dans l’air frémissant,‖ chanter tes plus grands arbres.

Que tout, ruches et nids,‖ fourmille en ce beau lieu ;Que la vie en sa fleur‖ fête ma sépulture,Pour que mon âme, encore,‖ entende au sein de DieuTes voix que j’essayai‖ de traduire, ô Nature !

Versification

Forme
27 quatrains (strophes variées)
Rimes
19(abba) 8(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
27 quatrains
Mots à la rime
a offrande / rende féminine, classiqueb parlé / coulé masculine, classiquea désert / découvert masculine, classiqueb inquiète / poëte féminine, classiquea yeux / mystérieux masculine, classiqueb formes / ormes féminine, classiquea Druides / fluides féminine, classiqueb frisson / nourrisson masculine, classiquea déchaînes / chênes féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea gravier / clavier masculine, classiqueb linotte / note féminine, classiquea solfège / collège féminine, classiqueb leçons / buissons masculine, classiquea grain / refrain masculine, classiqueb s’achève / rêve féminine, classiquea l’aïeul / seul masculine, classiqueb patrie / idolâtrie féminine, classiquea collines / racines féminine, classiqueb cité / transplanté masculine, classiquea penchants / champs masculine, classiqueb contrée / l’Astrée féminine, classiquea langage / hommage féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquea songeur / rongeur masculine, classiqueb malade / ballade féminine, classiquea fête / poëte féminine, classiqueb réjouis / pays masculine, classiquea cause / rose féminine, classiqueb nouveaux / travaux masculine, classiquea printemps / étangs masculine, classiqueb granges / vendanges féminine, classiquea feuille / recueille féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea odorants / parents masculine, classiqueb lumière / pierre féminine, classiquea vivre / suivre féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea fanges / anges féminine, classiqueb souvenir / rajeunir masculine, classiquea cœur / sœur masculine, classiqueb sève / rêve féminine, classiquea même / j’aime féminine, classiqueb pur / obscur masculine, classiquea défend / enfant masculine, classiqueb modeste / reste féminine, classiquea monument / moment masculine, classiqueb j’envie / vie féminine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb repos / os masculine, classiquea marbres / arbres féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb sépulture / Nature féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources