Idylles héroïques, 1858· Frantz
IV. Les semailles
Les vapeurs de novembre‖ et le soir qui commenceRépandent leur fraîcheur‖ dans notre plaine immense.Un reste de clarté,‖ sur un nuage ardent,Découpe le profil‖ des grands monts d’occident.À l’abri des sommets‖ baignés de vapeur rose,Le soleil, déjà las,‖ s’incline et se repose.Mais l’homme, infatigable‖ à l’œuvre du labour,Profite jusqu’au bout‖ de sa force et du jour ;Il pousse, avec lenteur,‖ ses bœufs dont le poil fume.Dans l’air qui s’épaissit‖ tout blanchi par la brume,On entend des bouviers‖ traîner le long refrain.Ah ! qu’il est beau de voir‖ sur le même terrain,Foulant du même pas‖ les herbes disparues,Six paires de grands bœufs‖ traînant leurs six charrues !Comme des chars de guerre,‖ ils marchent alignés,S’efforçant sous le joug,‖ ardents et résignés ;Si doux qu’on les excite‖ avec une caresse.Inutile au bouvier,‖ l’aiguillon se redresse.Mille oiseaux à l’entour,‖ dans les sillons ouverts,Attardés par l’appât,‖ vont becquetant les vers.Linot, bergeronnette‖ et mésange hardieSous les pieds des taureaux‖ courent à l’étourdie,Voltigent sur leurs fronts,‖ effleurent leur poitrail.La paix règne entre tous,‖ dans ce champ du travail.Aux vents frais de la nuit,‖ le bois prochain frissonneEt jette au sillon noir‖ l’or des feuilles d’automne.La sorbe aux grains ambrés‖ tremble au bout du buisson,Le seul bruit qui domine‖ est la vieille chanson,La voix du laboureur,‖ lancée à toute haleine,Qui plane et qui s’étend‖ jusqu’au bout de la plaine.
Le bouvier
Il est noble, il s’assied‖ près des anciens du bourg,Le bouvier qui commande‖ aux taureaux de labourDomptés par sa main vigoureuse ;De l’antique charrue‖ il tient le gouvernail,Et le grain sortira,‖ fruit de son dur travail,Du sillon large et droit qu’il creuse.
Il est vaillant jouteur‖ du poing et du bâton ;C’est lui qui dans la lice,‖ aux fêtes du canton,Lance au but les folles cavales ;Du village ennemi‖ son bras est redouté ;Près de lui, beau danseur‖ rayonnant de gaîté,Toutes les filles sont rivales.
S’il part conscrit, bien vite‖ il est fait grenadier.Honneur aux hommes forts !‖ au solide bouvier :Sa place est partout la première.À table avec son maître,‖ assis au même banc,Il a sa bonne part‖ du cidre et du pain blanc,Servis des mains de la fermière.
Chant de labour
Plus loin ! creusez encore‖ un plus vaste sillon,Mes fiers taureaux, avant‖ de rentrer à l’étable ;Ma voix excite encor‖ d’un paisible aiguillonVotre lenteur infatigable.
Le travail presse, amis !‖ il faut qu’il dure encorIl faut de l’héritage‖ avoir atteint les bornes,Avant que ce sommet‖ cache le globe d’orQui luit en face entre vos cornes.
Retournons bien ce sol‖ du levant au couchant,Qu’il offre un lit fécond‖ au grain que l’on y sème !Je veux, pour de longs jours,‖ fertiliser mon champ,Avant de m’y coucher moi-même.
Les oiseaux de passage
Plus loin toujours, ô laboureurs,Poussez le soc de vos charrues ;Plus loin, oiseaux avant-coureurs.Lancez vos ailes dans les nues !Voici l’hiver et ses horreurs ;Passez, corbeaux, cygnes et grues.
Dans nos bois, où rôdent les loups,Un vent noir déjà siffle et gronde.Cherchez un asile plus doux,Un ciel où la lumière abonde.Volez, oiseaux, précédez-nous ;Allez trouver un meilleur monde !
S’il est des pays sans hivers,Des flots que nul vent ne déchire ;S’il est des jardins toujours verts,Où les yeux ne font que sourire.Où les cœurs sont toujours ouverts…Oiseaux, revenez me le dire !
Pour vous suivre et sous ce ciel d’orGuérir le mal dont je succombe.Mon âme a déjà pris l’essor ;J’ai les ailes de la colombe.J’arriverai ! dussé-je encorFranchir l’épaisseur de la tombe !
Mais là-bas, arrêtés‖ au milieu du sillon,Les bouviers, à genoux,‖ plantent leur aiguillon.Tandis qu’au-dessus d’eux‖ les corbeaux et les cygnesDans les sentiers du ciel‖ passent en longues lignes,Sur la feuille jaunie‖ un cortège nombreuxSerpente, au bord du bois,‖ le long du chemin creux :C’est la famille en deuil‖ et d’amis entouréeQui porte au champ des morts‖ l’aïeule vénérée.
Les voilà disparus‖ dans le funèbre enclos,Et déjà l’on entend,‖ au milieu des sanglots,— Le prêtre ayant fini‖ son oraison dernière, —La terre, — ô bruit affreux !‖ — retombant sur la bière.Or, seuls dans leur sentier,‖ revenant à l’écart,Les époux l’un de l’autre‖ ont cherché le regard.
Frantz
Ah ! je voudrais verser‖ mon âme tout entièreAu sillon que voilà ;Et dormir à jamais‖ sous cette morne pierre,Si tu n’étais pas là.
Si ma vie en son deuil‖ n’était pas enchaînéeAux bras de nos enfants…Mais mon cœur sera fort‖ contre la destinée ;C’est toi qui le défends.
J’ai vu crouler sous moi‖ le sol de ma colline ;Mais l’arbre y vit toujours,Ô mère de mes fils !‖ car j’ai pris ma racineDans nos saintes amours.
Reçois donc à cette heure,‖ avec ma plainte amèreD’un bonheur envolé,Tout mon cœur dans un mot :‖ Dieu m’a repris ma mère,Et tu m’as consolé !
Berthe
Et moi dans un mot je rassembleLes plus saints noms et les plus doux ;J’ai mon père et ma mère ensembleEt mon frère en toi, mon époux !
Pourvu que ton cœur m’y réponde,Notre champ est mon univers ;J’ai mon paradis en ce mondeTant que tes bras m’y sont ouverts ;
Tant que Dieu garde et que prospèreDe nos fils le riant essaim ;Tant que je puis, devant leur père,Les presser tous contre mon sein.
Par eux, dans le deuil où nous sommes,Laisse ton cœur se ranimer ;Vis pour en faire un jour des hommes ;Moi je leur enseigne à t’aimer.
Frantz
À genoux, mes enfants,‖ priez, pleurez près d’elle,Que nos morts soient joyeux !Sa voix fait tressaillir‖ la terre maternellePleine de vos aïeux.
Donnez-leur, ô mes fils,‖ à tous ces morts augustes,Vos premières douleurs.Vous devez un sang pur‖ aux vertus de ces justes ;Qu’ils aient au moins vos pleurs !
Leur austère travail‖ a fondé ce domaine,Ce champ qui vous nourrit ;Leur sagesse a glané‖ dans la sagesse humaineLe pain de votre esprit.
Par eux ont survécu‖ ces chênes dont l’ombrageOrne encor ce beau lieu ;Par eux l’antique foi,‖ pour suprême héritage,Vous transmit le vrai Dieu.
Demandons nos vertus‖ au tombeau de l’ancêtre !Offrons-lui nos remords !Dieu sème au fond des cœurs‖ le bien qui doit y naître,Dans la saison des morts.
Le semeur
La terre est assez labourée,Des entrailles du champ‖ ôtez le soc d’airain.Notre âme est assez déchirée,Des cœurs qu’il brise encore‖ ôtez le noir chagrin.Et vous, divin semeur,‖ parcourez la contrée ;La terre est assez labourée ;Versez, versez à flots‖ les germes du bon grain.
Prêtez au sillon la semence,Donnez aux morts chéris‖ leur gîte hospitalier.La vie est là qui recommence ;Ce champ pour une graine‖ en rapporte un millier.L’hiver, tout va dormir‖ sous un linceul immense ;Prêtez au sillon la semence,Le printemps du Seigneur‖ viendra tout réveiller.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19((aa)) 3(aabccb) 16(abab) 4(ababab) 1(aabbcc) 2(ababaab)
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (91 de 12, 55 de 8, 18 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 16 quatrains, 8 sizains, 2 distiquess, 2 septains
- Mots à la rime
- a commence / immense féminine, classiqueb ardent / d’occident masculine, classiquec rose / repose féminine, classiqued labour / jour masculine, classiquee fume / brume féminine, classiquef refrain / terrain masculine, classiqueg disparues / charrues féminine, classiqueh alignés / résignés masculine, classiquei caresse / redresse féminine, classiquej ouverts / vers masculine, classiquek hardie / l’étourdie féminine, classiquel poitrail / travail masculine, classiquem frissonne / d’automne féminine, classiquen buisson / chanson masculine, classiqueo haleine / plaine féminine, classiquea bourg / labour masculine, non classiqueb vigoureuse / creuse féminine, classiquec gouvernail / travail masculine, classiquea bâton / canton masculine, classiqueb cavales / rivales féminine, classiquec redouté / gaîté masculine, classiquea grenadier / bouvier masculine, classiqueb première / fermière féminine, classiquec banc / blanc masculine, classiquea sillon / aiguillon masculine, classiqueb l’étable / infatigable féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb bornes / cornes féminine, classiquea couchant / champ masculine, non classiqueb sème / moi-même féminine, classiquea laboureurs / avant-coureurs / horreurs masculine, classiqueb charrues / nues / grues féminine, classiquea loups / doux / précédez-nous masculine, classiqueb gronde / abonde / monde féminine, classiquea hivers / verts / ouverts masculine, classiqueb déchire / sourire / dire féminine, classiquea d’or / l’essor / encor masculine, classiqueb succombe / colombe / tombe féminine, classiqueb cygnes / lignes féminine, classiquec nombreux / creux masculine, classiqued entourée / vénérée féminine, classiquea enclos / sanglots masculine, classiqueb dernière / bière féminine, classiquec l’écart / regard masculine, classiquea entière / pierre féminine, classiqueb voilà / là masculine, classiquea enchaînée / destinée féminine, classiqueb enfants / défends masculine, classiquea colline / racine féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb envolé / consolé masculine, classiquea rassemble / ensemble féminine, classiqueb doux / époux masculine, classiquea réponde / monde féminine, classiqueb univers / ouverts masculine, classiquea prospère / père féminine, classiqueb essaim / sein masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb ranimer / t’aimer masculine, classiquea d’elle / maternelle féminine, classiqueb joyeux / aïeux masculine, classiquea augustes / justes féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea domaine / humaine féminine, classiqueb nourrit / esprit masculine, classiquea l’ombrage / héritage féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea l’ancêtre / naître féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea labourée / déchirée féminine, classiqueb d’airain / chagrin / grain masculine, classiquec contrée / labourée féminine, classiquea semence / recommence féminine, classiqueb hospitalier / millier / réveiller masculine, classiquec immense / semence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources