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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles héroïques, 1858· Frantz

III. Les vendanges

Victor de Laprade· strophes variées, vers de 12, 7 et 8 syllabes, 147 vers

Hier on cueillait à l’arbre‖ une dernière pêche,Et ce matin voici,‖ dans l’aube épaisse et fraîche,L’automne qui blanchit‖ sur les coteaux voisins.Un fin givre a ridé‖ la pourpre des raisins.Là-bas voyez-vous poindre,‖ au bout de la montéeLes ceps aux feuilles d’or‖ dans la brume argentée ?L’horizon s’éclaircit‖ en de vagues rougeurs,Et le soleil levant‖ conduit les vendangeurs.

Avec des cris joyeux‖ ils entrent dans la vigne :Chacun, dans le sillon‖ que le maître désigne,Serpe en main, sous l’arbuste‖ a posé son panier.Honte à qui reste en route‖ et finit le dernier !Les rires, les clameurs‖ stimulent sa paresse.Aussi comme chacun‖ dans sa gaîté se presse !Presqu’au milieu du champ,‖ déjà brille, là-bas,Plus d’un rouge corset‖ entre les échalas.Voici qu’un lièvre part ;‖ on a vu ses oreilles.La grive au cri perçant‖ fuit et rase les treilles.Malgré les rires fous,‖ les chants à pleine voix,Tout panier s’est déjà‖ vidé plus d’une fois,Et bien des chars, ployant‖ sous l’heureuse vendange,Escortés des enfants,‖ sont partis pour la grange.

Au pas lent des taureaux,‖ les voilà revenus,Rapportant tout l’essaim‖ des marmots aux pieds nus.On descend, et la troupe‖ à grand bruit s’éparpille,Va des chars aux paniers,‖ revient, saute et grappille ;Près des ceps oubliés‖ se livre des combats.Qu’il est doux de les voir,‖ si vifs dans leurs ébats,Préludant par des pleurs‖ à de folles risées,Tout empourprés du jus‖ des grappes écrasées.

Berthe

Vois ces garçons frais et joyeux ;Le plus beau, c’est encor le nôtre ;Comme il sourit de ses grands yeux !Comme il nous cherche l’un et l’autre !

Depuis que Dieu me l’a donné,Ce fils, ta souriante image,Je crois dans mon cœur étonnéQue je t’aime encor davantage.

Frantz

Oui, notre âme agrandie‖ est plus pleine d’amour.Dieu nous a fait largesse.Ma maison et mon cœur‖ ont reçu dès ce jourLa suprême richesse.

Sois bénie à jamais‖ avec ton fruit charmant,Ô branche maternelle !Viens t’enlacer au cou‖ du père et de l’amant,Viens, tous les jours plus belle !

Baise aux bras de l’époux‖ notre ange au front vermeil,Ce fils qu’on nous envie,Et qui fait rayonner‖ d’espoir et de soleilL’automne de ma vie.

L’enfant

L’enfant est roi parmi nousSitôt qu’il respire ;Son trône est sur nos genouxEt chacun l’admire.Il est roi, le bel enfant !Son caprice est triomphantDès qu’il veut sourire.

C’est la gaîté du manoir.Jadis solitaire ;Ses yeux éclipsent, le soir,Notre lampe austère.C’est la primeur du verger,L’agneau blanc cher au berger,La fleur du parterre.

Il fait de ses cheveux d’orL’anneau qui nous lie ;Il fait qu’on espère encorIl fait qu’on oublie.Lorsqu’un orage a grondé,Que les pleurs ont débordé,Il réconcilie.

C’est pour lui qu’on a semé,Qu’on remplit la grange ;Le pain blanc reste enferméPour le petit ange.C’est pour lui, joyeux garçon,Que chacun dit sa chanson.Pour lui qu’on vendange.

Un vendangeur

Fêtez les raisins mûrs !‖ venez de toutes parts,Enfants ! Sur les tonneaux‖ qui sonnent dans les charsGrimpez, ô blonde fourmilière !C’est votre fête à vous‖ quand on cueille ce fruit ;C’est le Jour du fou rire‖ et des chants et du bruit…Venez, ceints de pampre et de lierre.

Dansez, garçons joufflus,‖ une grappe à la main ;À la cuve, au pressoir‖ ne manquez pas demain ;Suivez la vendange à la trace.Tendez l’écuelle au vin‖ qui jaillit violet :Le raisin doit donner,‖ bientôt après le lait,À boire au fils de bonne race.

Pour qu’il soit brave, un jour,‖ à la guerre, au travail,Mouillons, dès qu’il est né,‖ sa lèvre de corailD’un vin pur ; il faudra qu’il l’aime.Le vin fait notre sang‖ plus riche et plus joyeux.Apportez-nous l’enfant !‖ et d’un flot de vin vieuxDonnons-lui gaîment son baptême.

Un soldat

Un feu sacré, sur nos coteaux,Jaillit des fermes aux châteaux,Et le cep aux longs bras s’élance.Les bons soldats et les bons vinsSont issus de nos champs divins,Les soldats et les vins de France.

Tant que la France et le soleilProduiront ce fruit sans pareil,Que la vigne sera féconde,Les premiers en guerre, en amour,Nos enfants seront, tour à tour,La joie et la terreur du monde.

Je suis soldat et vigneron ;Si, demain, le bruit du claironVient encore à se faire entendre,J’ai sur mon bahut de noyerSabre et fusil, près du foyer ;Je saurai bien les y reprendre.

Chœur

Le ciel perd, avec l’été,Sa gaîté ;Craignez l’hiver monotone.Mais, pour réveiller le cœur,Ma liqueurCoule des doigts de l’automne.

Viens, de la cuve au pressoirRecevoirJusqu’à sa goutte dernière ;Tiens fermé, jusqu’en avril,Le barilOù la sève est prisonnière.

Puis, sous un cristal épais,Couche en paixLe vin qui mûrit à l’ombre.Laissons vieillir endormiCet ami,Pour le trouver au temps sombre.

Dans ces flots couleur de feu,Le bon DieuMit pour nous d’ardentes flammes ;Quand il fait froid, quand le soirEst bien noir,C’est du soleil pour nos âmes.

Frantz

Suivez les chars au pas‖ des taureaux familiers,Chanteurs ! Bénissez Dieu,‖ la saison est féconde ;La maison sera pleine‖ ainsi que les celliers…La famille est nombreuse,‖ et la vendange abondeLaissez grandir l’enfant,‖ laissez vieillir le vin !

Pour qu’au déclin des jours‖ ce fils, en qui j’espère,Verse une ardeur encore‖ avec ce jus divinDans le sang rajeuni‖ de l’aïeul et du père…Laissez grandir l’enfant,‖ laissez vieillir le vin !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
15((aa)) 6(abab) 4(ababccb) 10(aabccb) 1(ababc)
Mètre
Vers de 12, 7 et 8 syllabes (57 de 12, 32 de 7, 32 de 8, 12 de 5, 8 de 3, 6 de 6)· profil 3, 5, 6, 7, 8, 6+6
Strophes
10 sizains, 6 quatrains, 4 septains, 3 distiquess, 1 quintil
Mots à la rime
a pêche / fraîche féminine, classiqueb voisins / raisins masculine, classiquec montée / argentée féminine, classiqued rougeurs / vendangeurs masculine, classiquea vigne / désigne féminine, classiqueb panier / dernier masculine, classiquec paresse / presse féminine, classiqued là-bas / échalas masculine, classiquee oreilles / treilles féminine, classiquef voix / fois masculine, classiqueg vendange / grange féminine, classiquea revenus / nus masculine, classiqueb s’éparpille / grappille féminine, classiquec combats / ébats masculine, classiqued risées / écrasées féminine, classiquea joyeux / yeux masculine, classiqueb nôtre / l’autre féminine, classiquea donné / étonné masculine, classiqueb image / davantage féminine, classiquea d’amour / jour masculine, classiqueb largesse / richesse féminine, classiquea charmant / l’amant masculine, classiqueb maternelle / belle féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb respire / l’admire / sourire féminine, classiquec enfant / triomphant masculine, classiquea manoir / soir masculine, classiqueb solitaire / austère / parterre féminine, classiquec verger / berger masculine, classiquea d’or / encor masculine, classiqueb lie / oublie / réconcilie féminine, classiquec grondé / débordé masculine, classiquea semé / enfermé masculine, classiqueb grange / ange / vendange féminine, classiquec garçon / chanson masculine, classiquea parts / chars masculine, classiqueb fourmilière / lierre féminine, classiquec fruit / bruit masculine, classiquea main / demain masculine, classiqueb trace / race féminine, classiquec violet / lait masculine, classiquea travail / corail masculine, classiqueb l’aime / baptême féminine, classiquec joyeux / vieux masculine, classiquea coteaux / châteaux masculine, classiqueb s’élance / France féminine, classiquec vins / divins masculine, classiquea soleil / pareil masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquec amour / tour masculine, classiquea vigneron / clairon masculine, classiqueb entendre / reprendre féminine, classiquec noyer / foyer masculine, classiquea l’été / gaîté masculine, classiqueb monotone / l’automne féminine, classiquec cœur / liqueur masculine, classiquea pressoir / Recevoir masculine, classiqueb dernière / prisonnière féminine, classiquec avril / baril masculine, classiquea épais / paix masculine, classiqueb l’ombre / sombre féminine, classiquec endormi / ami masculine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquec soir / noir masculine, classiquea familiers / celliers masculine, classiqueb féconde / abonde féminine, classiquec vin / divin masculine, classiquea j’espère / père féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

147 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources