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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles héroïques, 1858· Rosa Mystica

Livre premier

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 158 vers

À cet âge où, des sens‖ brisant la verte écorce,La fleur de l’âme éclate‖ et brille dans sa force,Où tout prend une voix‖ et, d’un accent vainqueur,Parlant hier aux yeux‖ frappe aujourd’hui le cœur,Écolier, dans les bois‖ il marchait plein de rêves.Respirant le soleil‖ et le parfum des sèves,Il oubliait son livre‖ entre ses mains ouvert,Et lisait le printemps‖ aux pages du désert.

C’était un jeune sage ;‖ en ces riants portiquesTout à l’heure il songeait‖ des demi-dieux antiques :Soldat, il triomphait‖ aux champs de Marathon,Ou, vaincu, libre et fier,‖ tombait avec Caton ;Poëte, il ravissait,‖ près de la source ardente,Le rameau d’or cueilli‖ par Virgile et par Dante ;Entre ces deux lauriers‖ s’exerçait à choisir,Et sur les grandes morts‖ il pleurait de désir.

Le jour, filtrant par goutte‖ aux voûtes des allées,Sème de diamants‖ les mousses constellées,Et, jaspant de vermeil‖ le tronc du chêne obscur,Fait sourire, à ses pieds,‖ la pervenche œil d’azur.C’est midi ; la forêt‖ croise en détours sans nombreSes chemins, clairs sillons‖ tracés sous des flots d’ombre.Au hasard l’enfant marche,‖ absorbé tout entierDans son rêve sans terme‖ ainsi que le sentier.Bientôt avec l’odeur‖ qui sort de chaque tige,Il subit du printemps‖ l’invincible vertige,Les folles visions,‖ voltigeant par essaims,Rompent en lui le fil‖ des austères desseins.Parti du Capitole,‖ épris des vieux trophées,Le mobile songeur‖ s’égare chez les fées.Il touche à ces jardins‖ où s’endort la raisonSous d’attrayants rameaux‖ dont l’ombre est un poison.Un murmure joyeux‖ l’invite ! il va sans crainte,Il fait un dernier pas‖ vers le noir labyrinthe.

Mais, tout à coup, tenant‖ une rose à la main,Grande et belle une femme‖ a barré le chemin.Au doux vent de ses pas‖ la feuille à peine bouge,Et s’embrase aux reflets‖ de son vêtement rouge ;Le concert de sa voix,‖ des grâces de son corps,De ce printemps perfide‖ étouffe les accords ;Elle parle et sourit,‖ l’éclair de sa paupièreBrille et du ciel ardent‖ éclipse la lumière.

Béatrix

Reconnais-moi ! je donne‖ au cœur des ailes d’or.Nul à ces grands sommets‖ dont tu cherches la voieN’atteindra si mes yeux‖ n’éclairent son essor.

J’apporte à mes élus‖ la force dans la joie ;Et, sous des noms divers,‖ je viens pour eux du ciel,Leur frayant le retour‖ vers le Dieu qui m’envoie.

Je suis la Béatrix‖ aux paroles de mielRévélant les secrets‖ du bienheureux empire ;J’y prépare, à qui m’aime,‖ un laurier éternel.

Beaux combats et beaux vers,‖ c’est moi qui les inspire.

Ayant dit, à l’enfant‖ elle adresse un regardQui dans le vif du cœur‖ pénètre comme un dard,Et, sur ce front tremblant,‖ d’un doigt calme elle appliqueLa rose préparée‖ à ce baiser mystique.

Soudain, les lits de mousse‖ et l’églantier vermeil,Le chêne aux feuilles d’or‖ miroitant au soleil,Les magiques appels‖ des fleurs et de la brise,Ces doux pièges des bois‖ par qui l’âme est surprise,Toute la terre, enfin,‖ disparaît. Le rêveur,Saisi par Béatrix‖ dans ce baiser sauveur,Plus haut que la nature,‖ en son essor paisible,Monte et ses yeux guéris‖ s’ouvrent sur l’invisible.

Il voit le paradis,‖ le bonheur des élusEmbelli, ce jour-là,‖ par un amour de plus.Une âme y vient de naître,‖ une vierge innocente,Gardant du sein de Dieu‖ l’empreinte éblouissante,Rayonnante à la fois‖ de force et de douceur,Pareille à Béatrix‖ comme une jeune sœur.Un rosier sans épine‖ est son lit ; deux beaux angesDe leurs robes d’azur‖ ont fait ses premiers langes.Le chant des séraphins,‖ mélodieux ruisseau,Coule comme un lait pur‖ autour de son berceau.Quatre saintes, debout,‖ marraines et patronnes,Filant l’or de ses jours‖ en tressent des couronnes,Et, lui versant les flots‖ dont on baptise aux cieux,Répandent leurs vertus‖ sur ce front gracieux.

Sainte marie

Reçois mon nom, mon nom sans tache.Tu me le rendras aussi pur,Sans qu’une ombre en ta vie attacheUn seul nuage à cet azur.

Je te prends, rose de mystère,Pour t’abriter de ma pudeur ;Dieu seul, sous ton feuillage austère.Saura quelle est ta douce odeur.

Sous d’autres feux que ceux de l’âmeJamais tu ne voudras fleurir ;Mais tu connaîtras, pauvre femme,Tous les amours qui font souffrir.

Tu boiras à l’éponge amèreQui m’abreuve au pied de la croix ;Et le glaive en ton cœur de mèreComme au mien plongera sept fois

Sainte victoire

La vie en fleurs m’offrit‖ ses plus chères délices.Quand tout me souriait,‖ jeunesse, honneurs, beauté,J’ai des mornes prisons‖ choisi la volupté ;J’ai pris Dieu pour époux,‖ dans l’horreur des supplices.

Plus cruels à mon cœur‖ que le fer et le feu,J’ai subi les assauts‖ de deux amours contraires :Ma foi m’a fait trembler‖ pour mon père et mes frères.J’ai vu ceux que j’aimais‖ ennemis de mon Dieu.

Mais le ciel m’a rendu‖ ma maison douce et calme ;Mon sang a racheté‖ tous ceux que j’ai chéris ;Dans le salut des miens‖ j’en ai reçu le prix…Je te lègue, à présent,‖ mon martyre et ma palme.

Sainte thérèse

Dans un corps admiré‖ cacher un cœur de flammes,Comme un brasier trop plein‖ sous l’or de l’encensoir,C’est un don périlleux…‖ tu peux le recevoir !Tu seras belle et pure‖ entre toutes les femmes.

Car le feu dont ta grâce‖ embrasera les âmesConsume en ses ardeurs‖ tout criminel espoir ;Qui te chérit s’enchaîne‖ aux rigueurs du devoir,Il apprend à servir‖ le Dieu que tu proclames.

Et toi, tu meurs d’amour ;‖ mais d’un amour sacréQu’un terrestre désir‖ n’a jamais effleuré,Dont nul ne troublera‖ les extases divines,

Tu poursuis, à jamais,‖ d’un chaste emportement,Tu prends, ainsi que moi,‖ pour éternel amant,Jésus en croix, saignant‖ et couronné d’épines.

Sainte Élisabeth

Dieu montre à qui se perd,‖ pour le gagner aux cieux,Ta vertu souriante,Étoile aimable et sûre‖ invitant tous les yeux,Astre où l’on s’oriente.

Chacun t’apportera‖ sa lèpre et ses douleurs.Sans que tu t’en effraies ;Car ton doigt délicat,‖ fait pour cueillir des fleurs,Aime à panser des plaies.

Le pauvre, à tes genoux,‖ recevra, sans fierté,L’aumône qu’il repousse ;Tu sauras embellir‖ même la charitéD’une beauté plus douce.

Une grâce est cachée‖ aux plis de ton manteau.Transformant toutes choses ;De ton voile, entr’ouvert‖ sur ton pieux fardeauTu fais pleuvoir des roses.

Ainsi, les bienheureux,‖ égrenant leurs fleurons.Sèment sur nos berceaux‖ les perles de leurs fronts,Et font, dès sa naissance,‖ à l’âme de tout hommeUn germe de vertus‖ des noms dont il se nomme.

À peine elle a reçu‖ ce grain des fleurs du ciel,Dont la terre à sa lèvre‖ empruntera le miel,La sœur de Béatrix,‖ la rose bien nommée,Se lève dans l’azur‖ comme une aube enflammée.

Tout l’horizon s’embrase‖ à sa vive rougeur ;Son sourire a plongé‖ dans les yeux du songeur,Et, pour garder cette âme,‖ active sentinelle,La vision s’y fixe‖ en sa grâce éternelle.

Par le songe ébloui,‖ sitôt qu’à son réveilL’adolescent revoit‖ la terre et le soleil.Il croit, au bord des prés,‖ trouvant l’herbe si pâle.Que la nuit s’y promène‖ en ses sentiers d’opale.

En vain, pour l’attirer,‖ les grands lis importunsDe leur robe d’argent‖ agitent les parfums.En vain sourit, tout près,‖ la pourpre des cerises ;Sous l’ambre et le carmin‖ les fleurs lui semblent grises,Si fort brille, à ses yeux,‖ de l’éclat d’un brasier,La rose ardente au sein‖ du mystique rosier.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
46[aa] 1[ababcbcdcd] 8[abab] 6[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (134 de 12, 16 de 8, 8 de 6)· profil 6, 8, 6+6
Mots à la rime
a écorce / force féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec rêves / sèves féminine, classiqued ouvert / désert masculine, classiquea portiques / antiques féminine, classiqueb Marathon / Caton masculine, classiquec ardente / Dante féminine, classiqued choisir / désir masculine, classiquea allées / constellées féminine, classiqueb obscur / d’azur masculine, classiquec nombre / d’ombre féminine, classiqued entier / sentier masculine, classiquee tige / vertige féminine, classiquef essaims / desseins masculine, classiqueg trophées / fées féminine, classiqueh raison / poison masculine, classiquei crainte / labyrinthe féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquec corps / accords masculine, classiqued paupière / lumière féminine, classiquea d’or / essor masculine, classiqueb voie / joie / m’envoie féminine, classiqueb ciel / miel / éternel masculine, classiqueb empire / inspire féminine, classiquea regard / dard masculine, classiqueb applique / mystique féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb brise / surprise féminine, classiquec rêveur / sauveur masculine, classiqued paisible / l’invisible féminine, classiquea élus / plus masculine, classiqueb innocente / éblouissante féminine, classiquec douceur / sœur masculine, classiqued anges / langes féminine, classiquee ruisseau / berceau masculine, classiquef patronnes / couronnes féminine, classiqueg cieux / gracieux masculine, classiquea tache / attache féminine, classiqueb pur / azur masculine, classiquea mystère / austère féminine, classiqueb pudeur / odeur masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb fleurir / souffrir masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb croix / fois masculine, classiquea délices / supplices féminine, classiqueb beauté / volupté masculine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb contraires / frères féminine, classiquea calme / palme féminine, classiqueb chéris / prix masculine, classiquea flammes / femmes féminine, classiqueb l’encensoir / recevoir masculine, classiquea âmes / proclames féminine, classiqueb espoir / devoir masculine, classiquea sacré / effleuré masculine, classiqueb divines / d’épines féminine, classiquea emportement / amant masculine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb souriante / s’oriente féminine, classiquea douleurs / fleurs masculine, classiqueb effraies / plaies féminine, classiquea fierté / charité masculine, classiqueb repousse / douce féminine, classiquea manteau / fardeau masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea fleurons / fronts masculine, classiqueb homme / nomme féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb nommée / enflammée féminine, classiquea rougeur / songeur masculine, classiqueb sentinelle / éternelle féminine, classiquea réveil / soleil masculine, classiqueb pâle / d’opale féminine, classiquea importuns / parfums masculine, classiqueb cerises / grises féminine, classiquec brasier / rosier masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

158 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources