Idylles héroïques, 1858· Rosa Mystica
Livre deuxième
La prison de Konrad‖ est sombre ; éclairs funèbres.Ses regards de courroux‖ sillonnent les ténèbres.Soldat vaincu d’un droit‖ qui succombe avec lui,Et doutant de ses dieux,‖ insultés aujourd’hui,Il maudit cette foule‖ au cœur bas et frivole,Qui fait du crime heureux‖ une insolente idole.Blessé sous le drapeau‖ dont il porte le deuil,Il saigne dans sa chair,‖ comme dans son orgueil.Mais son mal le plus âpre‖ est dans l’âme elle-même ;C’est un vide rongeur‖ à la place où l’on aime,Un désir qui survit,‖ couvrant plus d’un remordJeune, il invoque, hélas !‖ et redoute la mort ;Indigné de sentir‖ que l’épreuve du glaiveEn le laissant vaincu‖ n’a pas tranché son rêveMais un son de voix doux‖ comme la charitéParvient, dans le cachot,‖ à son cœur agité.
Rosa Mystica
Je viens, dans la prison plaintive,Veiller au chevet des douleurs ;C’est le jardin que je cultive,J’y prends mes perles et mes fleurs.Si je n’en peux briser la porte,J’y laisse après moi, chaque soir,Pour prix des joyaux que j’emporte,Le pain, la prière et l’espoir.Un songe heureux vers toi m’appelle ;Quatre saintes m’ont dit ton nom ;Je sais qu’une fleur immortelleÉclôt dans ton noir cabanon.Je veux cueillir sur tes blessuresLes larmes du juste affligé,Et, si mes mains sont assez pures.Toucher à ton cœur soulagé.
Konrad
À d’aussi nobles mains‖ un miracle est possible.Mes fers peuvent tomber,‖ ma prison peut s’ouvrir,Mon flanc, qui saigne encor,‖ devenir insensible…Mais tu parais trop tard,‖ mon cœur ne peut guérir.Pour fuir de son cachot,‖ mon âme n’a plus d’aile,Je souffre de ma nuit‖ sans désirer le jour ;J’admire encor le bien,‖ mais j’ai perdu son zèle,Et je crois à ton Dieu,‖ mais j’y crois sans amour.
Rosa
Tu sais aimer, puisque tu pleures.Tu sais prier, puisque tu crois !Je viendrai, dans tes sombres heures,T’ouvrir les deux bras de la croix.C’est peu de souffrir sans révolte,Sachons féconder chaque pleur ;Aimons Dieu ! l’amour seul récolteLes fruits semés par la douleur.Peut-être que ta gerbe est mûre,S’il y pleut une larme encor ;Tu risquerais, par un murmure,De flétrir ses mille épis d’or.
Konrad
Il est des maux portant‖ avec eux leurs délices,Où des belles vertus‖ les germes sont semés…Nulle fleur n’éclora‖ dans mes âpres calices ;Leur poison m’est venu‖ des cœurs les plus aimés.Sous le fer des méchants‖ je tombai sans blasphème.Mais, par des coups secrets‖ que je ne puis trahir,J’ai souffert trop souvent‖ des vertus elles-mêmes…Je veux les oublier !‖… et crains de les haïr.
Rosa
J’ai vu répandre bien des larmesÀ de pauvres yeux délaissés ;Par le sourire, ou d’autres armes,J’ai connu bien des cœurs blessés.Jamais à panser une plaieJe n’ai pleuré comme aujourd’hui !Dieu veut, sans doute, que j’essaieD’adoucir ta coupe d’ennui.Pour que ton cœur, sans méfiance,Cherche, au fond du vase de fiel.Cette fleur de la patienceQui manque à ta couronne au ciel.
Konrad
Parlant du ciel ainsi,‖ tu l’habites sans doute,Toi dont chaque regard‖ éclaire ma prison !La colère en mon cœur‖ s’endort, quand je t’écoute.J’y sens se réveiller‖ la voix de l’oraison.Ta sereine beauté,‖ chassant l’ombre et la crainte,Luit en des traits si purs‖ qu’ils n’ont rien de mortel ;Sous ses longs cheveux noirs,‖ ton front est d’une sainte.Dis s’il faut qu’on t’adore,‖ et monte sur l’autel !
Rosa
L’humble culte qu’il faut me rendre,C’est un peu de douce pitié.Offre à Dieu ta ferveur si tendre ;Garde pour moi ton amitié.Mes jours, comme tes jours sans trêve,Sont pleins d’ennemis dangereux.Et mon front n’a touché qu’en rêveAu nimbe d’or des bienheureux.Mes pieds ont peine à me conduireSur un sentier matériel ;Mais je suis pareille au navire,Ma force est dans le vent du ciel.C’est le nom du Dieu que je prieQui donne à ma voix sa douceur,Et, dans ton âme endolorie,M’annonce à toi comme une sœur.Si mon front a quelque noblesse,Je la reçus avec la foi ;Je n’ai que ma chaste faiblesseEt mon cœur qui soient bien à moi.Dieu me vit tremblante et courbée ;Un piège était sur mon chemin,Et mon âme y serait tombée,Sans un miracle de sa main.
Konrad
Si des pleurs à tes yeux‖ je ne voyais les traces,Je te croirais un ange‖ et n’oserais parler.Ton cœur, que la tristesse‖ embellit de ses grâces,S’il n’avait pas souffert‖ ne saurait consoler.Non moins que ta beauté‖ cette douleur m’attire,M’apprenant que ton sein‖ palpita comme nous.Ce front charmant, peut-être,‖ est fait pour le martyreMais il est fait, encor,‖ pour qu’on l’aime à genoux.Puisque de ma prison‖ tu sais ouvrir les portes,Délivre aussi mon âme‖ esclave en ce bas lieu ;Tends à mes faibles mains‖ la palme que tu portes,M’élevant jusqu’à toi‖ pour m’approcher de Dieu.
Rosa
Je n’ai la palme, ni les ailes,Ni l’esprit fier et triomphant ;J’ai l’amour et l’espoir fidèles.J’ai l’humble foi qui me défend.Pour l’emporter dans la lumière,Mon bras est trop débile encor ;Mais vois-tu, là-haut, la prièreQui nous tend son échelle d’or ?Il faut l’escalader ensemble !Oublions les pleurs essuyés…Tu me soutiendras si je tremble ;Montons ! l’un sur l’autre appuyés.
Konrad
Ah ! lorsque je rêvais,‖ dans mes saisons bénies,De planer dans la sphère‖ où s’allume le jour,De plonger jusqu’au fond‖ des choses infinies,En traversant le ciel‖ dans un essor d’amour ;L’ange qui m’entraînait‖ sur ses ailes de flammeAvait ces yeux, ce front,‖ ces lèvres, cette voix…La rencontrai-je, enfin,‖ cette sœur de mon âme,Tardive Béatrix,‖ est-ce vous que je vois ?Venez-vous me ravir,‖ éperdu, sur les cimesDe ce chaste idéal‖ objet de mon tourment ;M’apportez-vous la fleur‖ des voluptés sublimesQue je veux respirer‖ jusqu’à l’enivrement ?
Rosa
Au nom des promesses divinesJe viens pour t’aider à souffrir ;Ma tendre couronne d’épinesEst la fleur que je dois t’offrir.De mon front qui saigne et se penche,Pour la partager si tu veux,J’en vais détacher une brancheEt l’enlacer à tes cheveux.Le Dieu clément qui nous l’impose,Pour des jours bientôt révolus.De chaque dard fait une roseEt la fixe au front des élus.
Konrad
Donne-moi, donne-moi‖ ce pâle diadème,La ronce aux mille dards‖ dont ta chair a saigné ;Son charme a pénétré‖ dans ma douleur que j’aime ;De fleurs et de parfums‖ je sens mon front baigné.Oui, c’est là Béatrix !‖ ses pleurs et son sourireRéveillent en mon cœur‖ d’ineffables accords ;Et l’éclair de ses yeux,‖ dardé pour me conduire,Me lance vers le ciel‖ et m’arrache à mon corps.Qu’importe le passé !‖ je sens tomber mes chaînes ;Comme d’un frais berceau‖ je sors de ma prison ;Je respire, déjà,‖ dans les saisons prochaines,Un souffle d’infini‖ qui passe à l’horizon.Partons, ô Béatrix,‖ je te suis dans la nue !Mais je veux, pour ta gloire,‖ écrire, auparavant,Sur les murs du cachot‖ où je t’ai reconnue :« Entré mort en ces lieux,‖ Konrad en sort vivant. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8[aa] 38[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (88 de 8, 80 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a funèbres / ténèbres féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquec frivole / idole féminine, classiqued deuil / orgueil masculine, classiquee elle-même / aime féminine, classiquef remord / mort masculine, classiqueg glaive / rêve féminine, classiqueh charité / agité masculine, classiquea plaintive / cultive féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquec porte / j’emporte féminine, classiqued soir / l’espoir masculine, classiquee m’appelle / immortelle féminine, classiquef nom / cabanon masculine, classiqueg blessures / pures féminine, classiqueh affligé / soulagé masculine, classiquea possible / insensible féminine, classiqueb s’ouvrir / guérir masculine, classiquec d’aile / zèle féminine, classiqued jour / amour masculine, classiquea pleures / heures féminine, classiqueb crois / croix masculine, classiquec révolte / récolte féminine, classiqued pleur / douleur masculine, classiquee mûre / murmure féminine, classiquef encor / d’or masculine, classiquea délices / calices féminine, classiqueb semés / aimés masculine, classiquec blasphème / elles-mêmes féminine, non classiqued trahir / haïr masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb délaissés / blessés masculine, classiquec plaie / j’essaie féminine, classiqued aujourd’hui / d’ennui masculine, classiquee méfiance / patience féminine, classiquef fiel / ciel masculine, classiquea doute / t’écoute féminine, classiqueb prison / l’oraison masculine, classiquec crainte / sainte féminine, classiqued mortel / l’autel masculine, classiquea rendre / tendre féminine, classiqueb pitié / amitié masculine, classiquec trêve / rêve féminine, classiqued dangereux / bienheureux masculine, classiquee conduire / navire féminine, classiquef matériel / ciel masculine, classiqueg prie / endolorie féminine, classiqueh douceur / sœur masculine, classiquei noblesse / faiblesse féminine, classiquej foi / moi masculine, classiquek courbée / tombée féminine, classiquel chemin / main masculine, classiquea traces / grâces féminine, classiqueb parler / consoler masculine, classiquec m’attire / martyre féminine, classiqued nous / genoux masculine, classiquee portes féminine, classiquef lieu / Dieu masculine, classiquea ailes / fidèles féminine, classiqueb triomphant / défend masculine, classiquec lumière / prière féminine, classiquee ensemble / tremble féminine, classiquef essuyés / appuyés masculine, classiquea bénies / infinies féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiqued voix / vois masculine, classiquee cimes / sublimes féminine, classiquef tourment / l’enivrement masculine, classiquea divines / d’épines féminine, classiqueb souffrir / t’offrir masculine, classiquec penche / branche féminine, classiqued veux / cheveux masculine, classiquee l’impose / rose féminine, classiquef révolus / élus masculine, classiquea diadème / j’aime féminine, classiqueb saigné / baigné masculine, classiquec sourire / conduire féminine, classiqued accords / corps masculine, classiquee chaînes / prochaines féminine, classiquef prison / l’horizon masculine, classiqueg nue / reconnue féminine, classiqueh auparavant / vivant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources