Le livre d’un père, 1877
VI. Ambition
Des vœux plus inquiets‖ que tous mes jeunes rêvesDepuis que je vieillis‖ m’ont agité sans trêves ;Mon cœur, exempt d’orgueil,‖ libre des passions,S’étonne, par moments,‖ de ses ambitions ;Je me fais, en dehors‖ de la route commune,Des chimères de gloire‖ et de haute fortune ;J’entasse des travaux‖ et j’en médite encor,Et je me surprends même‖ à remuer de l’or !Je bâtis — moi, logé‖ comme les hirondelles —Des châteaux sur le roc,‖ presque des citadelles ;De sévères portraits‖ tapissent le dedans,Et l’honneur des aïeux‖ y parle aux descendants.On y suspend aux murs‖ de vaillantes épées ;Les regards sont joyeux,‖ les mains sont occupées.On a réparé là‖ le temps que j’ai perdu ;J’y compte des lauriers‖ dont aucun ne m’est dû.
J’aime les habitants‖ de ce donjon de marbre,Car ils sortent de moi‖ comme les fleurs de l’arbre ;Autant que par le bras‖ ils valent par l’esprit ;Leur plume a fait pâlir‖ mon plus brillant écrit,Et, d’un coup, trouvé l’art‖ et l’illustre matièreQue j’ai cherchés en vain‖ durant ma vie entière.Là fleurit le bonheur‖ à côté du devoir.Tout les trésors qu’on rêve‖ et qu’on ne peut avoir,Tous ceux que j’ai perdus‖ et tous ceux que j’envie,Tout ce qui m’a manqué‖ dans cette rude vie,L’espoir, enfin, s’ouvrant‖ sur un vaste horizon,Tout ce qui grandit l’âme,‖ emplit cette maison.Lorsque après un combat‖ le soldat s’y désarme,La tendresse l’accueille,‖ un sourire le charme ;L’élégance y rayonne,‖ et la simplicité,Et la grâce qui rend‖ plus douce la beauté.Quand j’imagine ainsi,‖ dans mes trop longues veilles,Ces hôtes, ce manoir‖ et toutes ces merveilles,Amis, ne croyez pas‖ qu’oubliant la raison,Je rêve d’habiter‖ cette chère maison !J’ai vécu, je sais mieux‖ quelle est ma destinée ;J’avais ma tâche, enfants,‖ et je l’ai terminée.Je ne prétends pas vivre‖ en ce manoir si beau ;Je l’aperçois, de loin,‖ par delà mon tombeau.
Vous savez bien pour qui‖ j’ai ces vastes pensées,Et ces ambitions‖ autrefois repoussées.Vous savez si, cherchant‖ ou le pouvoir ou l’or,Autre part qu’en vos cœurs‖ j’ai placé mon trésor !Mais, pour mes bien-aimés,‖ je suis insatiable.Qu’importent mes vieux jours‖ que la souffrance accable,Si, comblé par le ciel‖ dans mes vœux les plus doux,Tout ce que je n’eus pas,‖ je vous le donne à vous !Si, travaillant d’accord‖ avec la Providence,Je laisse aux chers petits‖ la joie et l’abondance !Si je les ai faits tels,‖ si fiers, si généreux,Que l’honneur de mon nom‖ s’agrandisse par eux !S’ils gardent mieux que moi,‖ tout en suivant ma trace,Les solides vertus‖ qui fondent une race !Si, de plusieurs degrés‖ rehaussant la maison,Ils se font de leurs mains‖ un solide blason !Jadis j’avais rêvé‖ d’ennoblir mes ancêtres,Je me réglais sur eux,‖ je les prenais pour maîtres…Il me serait, au prix‖ des efforts que je fis,Bien doux d’être à mon tour‖ ennobli par mes fils !Je sais que peu de noms‖ s’inscrivent dans l’histoire ;Mais on acquiert l’honneur‖ à défaut de la gloire :On se voit estimé‖ des esprits exigeants ;Si l’on n’a pas la foule,‖ on a les braves gens.Fallût-il renoncer‖ à ce lustre modeste,Le bonheur est possible‖ et la vertu nous reste ;Et, sous son toit obscur,‖ l’honnête homme a du moinsLes âmes de ses morts‖ et son Dieu pour témoins !J’applaudirais d’en haut‖ vos victoires secrètes…Mais je reprends mon rêve,‖ et je vous vois poètes.Soldats, penseurs, guidant‖ les cités d’un bras fort.Et, de plus, satisfaits‖ de vous comme du sort ;Puis, joyeux, animés‖ d’une secrète flamme,Capables de goûter‖ les voluptés de l’âme,Atteignant de votre art‖ le suprême degré,Et touchant les hauteurs‖ où j’ai tant aspiré.Voilà de quels espoirs‖ s’aiguise mon courage ;Voilà pourquoi je lutte‖ et m’excite à l’ouvrage ;Voilà quels rêves d’or,‖ dans mes nuits sans sommeil,Me font, sans un murmure,‖ attendre le soleil.Enfants ! mon cher secours‖ en mes peines amères,Je vous bénis encor‖ pour toutes ces chimères ;Mon souci paternel‖ m’est doux et bienfaisant,Car il aide mon cœur‖ à fuir loin du présent.Ainsi, grâce à vous tous,‖ et grâce à ma tendresse,Je puis porter encor‖ mes maux et la vieillesse,Et, par vos douces mains‖ tiré de ma langueur,Retrouver quelquefois‖ mon esprit et mon cœur.Peut-être, aidé par vous,‖ j’achèverai ce livre ;Vous êtes ma raison‖ d’espérer et de vivre.
Vienne donc la douleur !‖ Je saurai la braver,Ayant gardé par vous‖ la force de rêver ;Voyant, à l’horizon,‖ au bout de mes souffrances,Mûrir en gerbes d’or‖ mes belles espérances.
Qu’importe le passé,‖ mon travail imparfait,Si vous faites, demain,‖ ce que je n’ai pas fait !J’accepte également,‖ et d’une âme ravie,Le combat de la mort‖ ou celui de la vie ;J’aurai bien accompli‖ mon devoir et ma loi,Si vous êtes meilleurs‖ et plus heureux que moi.
Novembre 1873.
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 50((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a rêves / trêves féminine, classiqueb passions / ambitions masculine, classiquec commune / fortune féminine, classiqued encor / l’or masculine, classiquee hirondelles / citadelles féminine, classiquef dedans / descendants masculine, classiqueg épées / occupées féminine, classiqueh perdu / dû masculine, classiquea marbre / l’arbre féminine, classiqueb l’esprit / écrit masculine, classiquec matière / entière féminine, classiqued devoir / avoir masculine, classiquee j’envie / vie féminine, classiquef horizon / maison masculine, classiqueg désarme / charme féminine, classiqueh simplicité / beauté masculine, classiquei veilles / merveilles féminine, classiquej raison / maison masculine, classiquek destinée / terminée féminine, classiquel beau / tombeau masculine, classiquea pensées / repoussées féminine, classiqueb l’or / trésor masculine, classiquec insatiable / accable féminine, classiqued doux / vous masculine, classiquee Providence / l’abondance féminine, classiquef généreux / eux masculine, classiqueg trace / race féminine, classiqueh maison / blason masculine, classiquei ancêtres / maîtres féminine, classiquej fis / fils masculine, classiquek l’histoire / gloire féminine, classiquel exigeants / gens masculine, classiquem modeste / reste féminine, classiquen moins / témoins masculine, classiqueo secrètes / poètes féminine, classiquep fort / sort masculine, classiqueq flamme / l’âme féminine, classiquer degré / aspiré masculine, classiques courage / l’ouvrage féminine, classiquet sommeil / soleil masculine, classiqueu amères / chimères féminine, classiquev bienfaisant / présent masculine, classiquew tendresse / vieillesse féminine, classiquex langueur / cœur masculine, classiquey livre / vivre féminine, classiquea braver / rêver masculine, classiqueb souffrances / espérances féminine, classiquea imparfait / fait masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquec loi / moi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources