Le livre d’un père, 1877
IX. Inquiétudes
Vous dont je devrai compte‖ à l’âme de mon père,Enfants par qui je crains‖ tour à tour et j’espère,J’ai tenté bien des fois‖ de percer l’avenirPour vous y suivre encore‖ et vous y soutenir ;Je songe avec terreur‖ à ce juge suprêmeQui doit vous voir à l’œuvre‖ et me juger moi-même.Comme j’accepterais‖ mon fardeau redoubléSi moi seul, moi tout seul,‖ j’en étais accablé !Comme énergiquement‖ j’achèverais ma tâche,Certain, sous mes douleurs,‖ de n’être jamais lâche,Si vous m’étiez montrés,‖ après ces temps mauvais,Dignes de votre aïeul,‖ tels que je vous rêvais :Si vous aviez atteint‖ le seul but où je vise,Et plus haut que mes vers‖ inscrit notre devise ;Et si Dieu, dès ce monde,‖ en surcroît de l’honneur,Voulait vous accorder‖ quelque peu de bonheur !
Qu’importe que ma fin‖ soit souriante ou triste !C’est pour ces jeunes fleurs‖ que le vieil arbre existe,Que la fleur soit donc belle‖ et le fruit généreux :L’arbre qui les portait‖ sera jugé sur eux.
C’est ainsi, chers enfants,‖ dont l’aspect me rassure,Que vous serez ma gloire‖ ou bien ma flétrissure.Étant sortis de moi,‖ vous me devez au moinsD’attester tout mon cœur‖ et d’être mes témoins.Exerçant sur mon nom‖ la censure et l’envie,Bien des gens ne sauront‖ de moi que votre vie,Et si vous n’êtes bons,‖ je serai cru pervers ;De mensonge et d’orgueil‖ on taxera mes vers,Et, les effaçant tous,‖ d’un seul coup de faiblesse,Vous ferez un plomb vil‖ de l’or que je vous laisse.
Ne me démentez pas !‖ l’honneur est à ce prix.Tâchez de valoir mieux‖ que mes meilleurs écrits ;Et que l’on reconnaisse,‖ en vous regardant vivre,Que mon cœur sentait bien‖ ce que disait mon livre ;Que j’avais dans le sang,‖ que j’observai toujoursLa fière loyauté‖ qui règne en mes discours ;Que, si vous marchez droit,‖ c’est en suivant ma trace,Que ce n’est point hasard,‖ mais vertu de ma race.
Ayez donc devant vous,‖ comme image du bien,Votre père, toujours,‖ ainsi que j’eus le mien ;Qu’il soit mort ou proscrit,‖ vivez en sa présence :L’aïeul vous parlera‖ dans votre conscience.Avant de vous fier‖ à ce qui semble d’or,Consultez son honneur,‖ comme je fais encor.
Ce n’est pas moi, c’est lui‖ que je pose en modèle !J’ai tâché seulement‖ d’être une ombre fidèle,De marcher sur sa voie‖ et vers son but sacré ;Je ne l’atteindrai point,‖ mais j’en approcherai !Au mépris du succès,‖ du bien-être éphémère,J’écris d’après mon cœur‖ et le cœur de ma mère.Mes modestes héros‖ ne sont pas pris ailleurs.Si mon poème est bon,‖ vos aïeux sont meilleurs.Heureux quand, par moments,‖ réchauffé de leurs flammes,J’ai su parer mes vers‖ des beautés de leurs âmes.Du tronc qui nous porta‖ soyez les dignes fruits ;Qu’on me retrouve en vous‖ plus pur que je ne suis,Que, dans vos actions,‖ mon âme reparaisseLibre enfin de toute ombre‖ et de toute faiblesse.Polissez nuit et jour‖ sous la main du devoirL’acier de votre vie‖ où je veux me revoir,Afin qu’à tous les yeux‖ la clarté dont il brilleIllumine mon œuvre,‖ honneur de la famille.
Ah ! comme avec douceur‖ aux trois quarts du cheminMon vieux corps fatigué‖ se coucherait demain ;Que l’éternel repos‖ aurait pour moi de charmes,Si je vous laissais tous‖ vaillants et tous en armes !Si, de là-bas, dans l’ombre‖ où dorment les aïeux,Je vous savais aimés,‖ purs, honorés, joyeux !Si je voyais déjà‖ poindre vos destinéesDans ce feuillage obscur‖ des premières années ;Si les fruits grossissants,‖ peints de vives couleurs,Étaient prêts à tenir‖ les promesses des fleurs !Mais je pars, le cœur plein‖ de doute et de murmures,Avant que la vendange‖ et la moisson soient mûres !Le triste laboureur,‖ loin du champ bien aimé,Ne récoltera pas‖ ce qu’il avait semé.Et qui sait, après lui,‖ si la foudre et la grêle,Si les chasseurs, foulant‖ ses blés, sa vigne frêle,Laisseront sur le sol,‖ dans les greniers en feu,Quelque chose à cueillir‖ ou pour l’homme ou pour Dieu !
Puisse, un jour, récoltant‖ l’or de ces jeunes plantes,Au gré du vieux semeur‖ bien douces mais trop lentes,La patrie hériter‖ de ma chère moisson !Amis, si vous gardez‖ ma suprême leçon,Si je vous vois, comblant‖ ma plus haute espérance,Chérir, comme je fais,‖ notre mère la France,Prêts à la bien servir‖ en temps calme ou troublé,Je puis vivre ou mourir,‖ mais fier, mais consolé.
Pourquoi douter ? pourquoi,‖ rassasié d’orages,Ne pas forcer ton âme‖ à de meilleurs présages ?La vie est sombre, ayons‖ un radieux trépas !Croyons à de beaux jours‖ que nous ne verrons pas,Et qui feront mûrir,‖ dans l’héritage en fête,Cette verte moisson‖ qui si fort t’inquiète !Fions-nous au bon sol,‖ au bon grain, au soleil…Et dans les bras de Dieu‖ dormons notre sommeil.
Février 1875.
Versification
- Forme
- 9 distiquess (distiques)
- Rimes
- 48((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 distiquess
- Mots à la rime
- a père / j’espère féminine, classiqueb l’avenir / soutenir masculine, classiquec suprême / moi-même féminine, classiqued redoublé / accablé masculine, classiquee tâche / lâche féminine, classiquef mauvais / rêvais masculine, classiqueg vise / devise féminine, classiqueh l’honneur / bonheur masculine, classiquea triste / existe féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquea rassure / flétrissure féminine, classiqueb moins / témoins masculine, classiquec l’envie / vie féminine, classiqued pervers / vers masculine, classiquee faiblesse / laisse féminine, classiquea prix / écrits masculine, classiqueb vivre / livre féminine, classiquec toujours / discours masculine, classiqued trace / race féminine, classiquea bien / mien masculine, classiqueb présence / conscience féminine, classiquec d’or / encor masculine, classiquea modèle / fidèle féminine, classiqueb sacré / approcherai masculine, classiquec éphémère / mère féminine, équivalented ailleurs / meilleurs masculine, classiquee flammes / âmes féminine, classiquef fruits / suis masculine, classiqueg reparaisse / faiblesse féminine, classiqueh devoir / revoir masculine, classiquei brille / famille féminine, classiquea chemin / demain masculine, classiqueb charmes / armes féminine, classiquec aïeux / joyeux masculine, classiqued destinées / années féminine, classiquee couleurs / fleurs masculine, classiquef murmures / mûres féminine, classiqueg aimé / semé masculine, classiqueh grêle / frêle féminine, classiquei feu / Dieu masculine, classiquea plantes / lentes féminine, classiqueb moisson / leçon masculine, classiquec espérance / France féminine, classiqued troublé / consolé masculine, classiquea d’orages / présages féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec fête / t’inquiète féminine, classiqued soleil / sommeil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources