Le livre d’un père, 1877
X. Le bon cheval gris
Bon cheval gris, si doux, si sage,Toi qui portais, quatre à la fois,Mes chers petits et leur bagage,Tandis qu’à pied, le long du bois,Je suivais l’heureux équipage…Bon cheval gris, si doux, si sage,Tu mérites plus d’une pageDans nos histoires d’autrefois.
Bien loin, bien loin par les vallées,Sur les hauts plateaux verdoyants,Que d’heures gaîment écouléesÀ l’air vif, sous les cieux brillants,Et combien d’étapes doubléesGrâce à tes pieds sûrs et vaillants !
Lorsqu’ils trottaient dans la bruyère,Comme jadis les quatre preux,Sur la monture coutumièreAucun n’était las ou peureux.Celui qui demeurait à terreSe suspendait à ta crinière,Dans les sentiers durs et pierreux.
Quand tu croyais reprendre haleineSur un gazon fin et luisant,À l’ombre, au bord de la fontaineOù l’on goûtait en s’amusant,Quelque aîné, désobéissant,Pour faire, tout seul et sans gêne,Un temps de galop dans la plaine,Sautait sur ton dos complaisant ;Ou bien, durant une heure entière,Chantant, riant d’un rire fou,Toute la blonde fourmilière,Qui par devant, qui par derrière,Grimpait de tes pieds à ton cou.
Aussi que de mains empressées,Au retour du bon cheval gris,T’apportaient le foin par brassées,Et t’offraient, à l’envi dressées,Ta part de sucre et de pain bis !
Mais Dieu sait tout ce qu’il endureDe tous ces démons d’écoliers !Et jamais une égratignureN’attrista leurs jeux familiers,Le grand galop sur la verdure,Le trot à travers les halliers…Car tu réglais ta souple allureSur l’âge de tes cavaliers.
Tu souffrais, sans te troubler guère,Leurs bonds et leurs cris argentins ;Tu semblais, indulgent compèreDe ces mille tours enfantins,T’en réjouir à ta manière,Et comprendre l’émoi du pèreAu milieu de tous ces lutins.
Et lui, le distrait, le poète,Écuyer des plus maladroits,Par ton esprit, ô noble bête !Combien l’as-tu sauvé de fois,Quand, vers l’azur levant la tête,Sans voir les périlleux endroits,Sur ton dos il était en quêteD’une rime, au tournant du bois !
Les soirs où je fais ton histoire,C’est à grand’peine, on peut m’en croire,Que de pleurer je me défends.Va ! tu méritais la victoireSur ces vains coureurs triomphants ;Si je pouvais donner la gloire,J’éterniserais ta mémoire,Bon vieil ami de mes enfants !Te voilà mort, mon vieux fidèle !Au néant on t’a condamné ;Mais à Dieu mon cœur en appelle.Je suis sûr qu’il t’avait donnéUne part de l’âme éternelle.
Car la bonté ne périt pas,Et l’être en qui Dieu l’a placéeL’emporte au delà du trépas.Elle vit comme la pensée.
Aimez-la, mes petits chéris,Dans la plus humble créature ;Aimez-la chez les grands esprits,C’est leur essence la plus pure ;C’est la fleur, le joyau sans prix,C’est la perle de la nature.
Aimez-la dans ce bon cheval,Qui la possédait sans mélange ;Dans le chien, ce héros étrangeQui meurt pour un maître brutal :Elle met le pauvre animalAu niveau de l’homme et de l’ange.
Oui, bon gris nous te reverronsSur des montagnes bien plus belles,Où nous aurons de grandes ailes,De vives clartés sur nos fronts ;Et, joyeux, nous galoperonsSur des bruyères immortelles.
Et là viendront nous entourer,Et courir en troupe légère,Ceux qui furent bons sur la terre,Ces chiens qui nous ont fait pleurer,Ceux de Lamartine et d’Homère.
Octobre 1874.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababcccb] 2[ababab] 2[ababccb] 6[abab] 1[abba] 2[abaab] 1[aa] 1[ababba] 1[ababa] 2[abbaab] 1[abbab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a sage / bagage féminine, classiqueb fois / bois / d’autrefois masculine, classiquec équipage / sage / page féminine, classiquea vallées / écoulées / doublées féminine, classiqueb verdoyants / brillants / vaillants masculine, classiquea bruyère / coutumière féminine, classiqueb preux / peureux / pierreux masculine, classiquec terre / crinière féminine, classiquea haleine / fontaine féminine, classiqueb luisant / s’amusant masculine, classiquec désobéissant / complaisant masculine, classiqued gêne / plaine féminine, classiquee entière / fourmilière / derrière féminine, classiquef fou / cou masculine, classiquea empressées / brassées / dressées féminine, classiqueb gris / bis masculine, classiquea endure / égratignure féminine, classiqueb d’écoliers / familiers masculine, classiquec verdure / allure féminine, classiqued halliers / cavaliers masculine, classiquea guère / compère féminine, classiqueb argentins / enfantins / lutins masculine, classiquec manière / père féminine, classiquea poète / bête féminine, classiqueb maladroits / fois masculine, classiquec tête / quête féminine, classiqued endroits / bois masculine, classiquea histoire / croire féminine, classiqueb défends / triomphants / enfants masculine, classiquec victoire / gloire / mémoire féminine, classiqued fidèle / appelle / éternelle féminine, classiquee condamné / donné masculine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb placée / pensée féminine, classiquea chéris / esprits / prix masculine, classiqueb créature / pure / nature féminine, classiquea cheval / brutal / animal masculine, classiqueb mélange / étrange / l’ange féminine, classiquea reverrons / fronts / galoperons masculine, classiqueb belles / ailes / immortelles féminine, classiquea entourer / pleurer masculine, classiqueb légère / terre / d’Homère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources